Le deuil de Freud,
la psychanalyse à venir

Le livre

Nicolas Lévesque

LE DEUIL IMPOSSIBLE NÉCESSAIRE
ESSAI SUR LA PERTE, LA TRACE ET LA CULTURE

« Nouveaux Essais Spirale »

Éditions Nota bene (2005)

 

Que reste-t-il, en nous après la rupture ? Ni présence, ni absence, les traces mnésiques sont les fantômes qui peuplent le psychisme, ce pays de l’ombre qui exprime une double exigence : l’impossibilité de remplacer la singuularité irréductible de l’autre et la nécessité de le représenter, de lui trouver un substitut. Paradoxalement, finir un deuil, c’est peut-être, en secret, le rendre infini. Bien plus qu’une façon d’enterrer le passé, le deuil est une question d’avenir, la question même de la transmission et de l’héritage : comment construire le mirage du Moi (ou du Nous) à partir des traces de l’autre ? On ne fait pas le deuil, c’est lui qui nous fait.

La table ronde

« J’aime bien le lieu commun qui répand l’idée qu’il faut partir de soi lorsque l’on crée quelque chose. Le procédé paraît nombriliste, narcissique, mais quiconque s’est aventuré assez loin en lui-même sait qu’il y a, au fond de soi, de l’autre. C’est donc un peu de ma propre névrose qu’il s’agira ce soir. Pourquoi le cacher, un siècle après Freud. Le thème de la transmission m’habite et me hante depuis longtemps. J’ai toujours été fasciné par ce qui n’arrive pas à se transmettre, par l’indicible, par cet écart fascinant entre les mots et les choses, entre l’autre et moi, entre moi et moi. Plus encore m’intriguent ces traces que les autres ont laissées en moi et celles que j’ai inscrites en l’autre. Que reste-t-il, en moi, de l’autre, lorsqu’il s’absente ? Que reste-t-il de moi, en l’autre, lorsque je m’absente ? La question de la mort se pointe le nez et elle révèle son lien intime avec la question de la représentation — le psychisme est-il autre chose que le pays des fantômes ? Tout ce qui entoure la métaphore, si riche, du deuil — tel que le don, le geste de laisser sa trace en l’autre, ou tel que l’hospitalité, le défi de vivre avec cette altérité en soi — ne pouvait que me captiver.

Les enjeux de la transmission ne sont évidemment pas étrangers à mon désir d’écrire, de vous parler ce soir, à mon envie d’inviter Lise Monette et Jacques Mauger à nous parler. Ce n’est pas le hasard qui m’a poussé, fils de deux professeurs, de deux plumes également, à être, dès l’adolescence, moniteur de camp de vacances, entraîneur de basketball, puis chargé de cours, psychologue, à partager ma vie avec une « prof » et à devenir père de deux enfants merveilleux! Habité par ces enjeux du legs et cette pensée du don, ce titre s’est imposé à moi : « Le deuil de Freud, la psychanalyse à venir ». Évoquer une psychanalyse à venir, ce n’est pas prévoir l’avenir de la psychanalyse, lui imposer un programme, car il ne s’agit pas de dire à la psychanalyse quoi faire, quoi penser et où aller. La psychanalyse à venir est celle qui naîtra, imprévisible, surprenante, dans la foulée d’un travail de deuil infini. Lier le deuil à la question de l’avenir, c’est pervertir d’emblée le concept du progrès, l’idée même d’avancer. Dans le rapport à l’absence et à la mémoire, l’avenir peut devenir autre chose qu’une répétition. Lier le deuil de Freud à l’avenir, c’est faire un pas de plus, sur un terrain glissant, mais subversif; c’est se demander : comment porter Freud? Comment le portons-nous? Quelle est notre responsabilité envers ce legs? Que veut dire être un héritier de Freud, être fidèle à lui, étant donné qu’il est possible d’être fidèle à des choses superficielles tout en étant infidèle au cœur de son œuvre? Quel est, d’ailleurs, ce cœur, ce cadre invisible que l’on ne saurait réduire à l’agencement du mobilier, à la fréquence des séances ou au nombre d’années d’analyse — ce cadre invisible qui permettrait à la psychanalyse d’habiter le monde actuel sans s’y perdre ? La phrase suivante, tirée de mon livre, exprime, en d’autres termes, la portée de cet enjeu du deuil de Freud :

Entre la solution mélancolique — la lecture sécurisante du texte sacré, le vocabulaire idiomatique et la pratique orthodoxe du rituel psychanalytique qui accueille toute transformation comme une hérésie — et la solution maniaque — le déni de l’œuvre freudienne, littéralement remplacée, défigurée et avalée tout rond par les différents hôtes de la psychanalyse (psychologie, psychiatrie, neurosciences, anthropologie, sociologie, philosophie, arts, littérature, etc.), ne doit-on pas travailler sans cesse à défricher un autre espace où le jeu, la création, le métissage identitaire et la métamorphose du legs sont possibles ?

Voilà des questions qui peuvent être posées depuis la psychanalyse, grâce à elle, mais aussi à la psychanalyse, autant de questions qui exigent du travail, de la réflexion, l’exercice d’un jugement difficile qui parvient à identifier ce qui, dans la psychanalyse actuelle, demeure de l’ordre du fétiche ou de la soumission surmoïque. On le voit bien : c’est donc aussi de la névrose de la psychanalyse qu’il s’agira ce soir. Nul doute que le deuil du fondateur a quelque chose à voir avec la capacité d’une discipline de se réinventer quotidiennement, de changer, de s’altérer, ce qui ne signifie pas s’adapter, céder ou se renier. Paradoxalement, la peur de la psychanalyse de mourir, de devenir autre, semble participer à sa propre disparition, à son propre retrait. On ne cesse de commémorer la psychanalyse, de s’inquiéter de sa survie, alors que, pour une large part, elle n’est pas encore née.

Les participants

Nicolas Lévesque est psychologue en pratique privée à Montréal. Il détient un doctorat en psychologie de l’Université de Montréal, où il a enseigné la psychanalyse pendant quelques années. Il collabore actuellement au magazine culturel Spirale et est l’auteur de Le deuil impossible nécessaire. Essai sur la perte, la trace et la culture (« Nouveau Essais Spirale », Nota Bene, 2005).

Jacques Mauger est psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Montréal et de l'Institut Psychanalytique de Montréal. Il a participé à plusieurs conférences et colloques de psychanalyse et collaboré à des revues de psychanalyse.  

Lise Monette est psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Montréal et de l'Institut Psychanalytique de Montréal. Professeure à la retraite (département de philosophie de l'UQAM), elle a participé à plusieurs conférences et colloques de psychanalyse et collaboré à des revues de psychanalyse.