Louis-Philippe Côté, Sur le chemin du retour

Première journée

 

« Tu sais où on est ? »

« Non. Pas vraiment. »

« On dirait qu’on est de retour au point de départ. »

« Tu crois ? Mais certaines choses ont changé. Je ne me souviens pas d’un lac. »

 

Et ils ont décidé de s’étendre au bord de cette eau qui n’était peut-être pas là avant leur arrivée. Ils sont restés, de longues heures, étendus. Ils n’ont rien fait, pas même parler. L’un et l’autre plongés dans leurs propres pensées. Et sans bouger, ils se sont mis à s’éloigner l’un de l’autre. De plus en plus. Le premier en bas du cadre, vers la droite. Le second, vers le haut à gauche. Il n’y avait pas de soleil, pas de lune, seulement les restes de cette journée perdue dans la lumière rose des premiers soubresauts du changement de saison. Comment pourraient-ils s’en retourner et retrouver ce pour quoi ils pensaient être venus ?

 

« Je meurs. »

« Non, ce n’est pas la mort. »

« Une partie de moi qui ne me ressemble plus. »

« C’est toujours toi. Juste un peu plus vieux. »

« Je ne te vois plus. »

« C’est parce qu’il manque le haut de ton corps. »

 

Et il a réussi à se lever, à délier ses membres figés dans le spectacle qui l’attendait, la gouache de son imagination, et il est parti. Laissant l’autre derrière lui. Ce demi-homme qui n’avait plus que la demie d’un corps.

 

Il ne faisait pas encore tout à fait noir quand il est arrivé à la fourche.

 

Et c’est ce qu’il a vu :

 

Une femme assise en triangle sur la tête d’un monsieur à l’élégance malheureuse. Machiavel ou Jules César. Un accident de voiture et deux chevaux morts le long de la route. Un cocher édenté et des coups de fouet tout près des yeux des bêtes. L’écume bouillante s’échappant de sa gueule à l’agonie.

 

« Je ne suis pas censé voir tout cela, mais je suis ici, et je le vois. Je vois tout, malgré la noirceur qui gagne. »

 

Et il a continué à avancer d’un bon pas, sans craindre ce diable qu’il sentait tout près.

 

Il s’est perdu dans quelques pensées :

 

« L’Interzone n’est plus ce qu’elle était. Au lieu de serpenter sans but jusqu’au trou nauséabond du docteur Benway, les rues filent en ligne droite sous le regard bienveillant des milliers d’enfants nourris à la Formule. Non. Ce n’est plus comme avant. Le centipède a perdu l’usage de la parole et ne mesure plus que quelques millimètres. Et le ticket t’a explosé au visage. Une voie express pour ton crâne démesuré. »

 

L’hallucination ne faisait que commencer. Sa tête bouillait, mais il n’avait pas peur. Puis, en s’efforçant du mieux qu’il le pouvait, il s’est concentré sur sa vie.

 

« J’ai été le premier à me rendre jusqu’au bout. J’ai commencé par imiter les mouvements que j’avais vus dans les livres. Tous ces livres. Puis, je suis passé par toutes les couleurs que j’ai pu trouver. Une danse qui me plaisait. Elles se mélangeaient dans une drôle de danse au plaisir de mes émotions et de mes envies. Puis, je les ai abandonnées. Et je me suis attardé au gris, au beige et au noir. Des tableaux qui devenaient immobiles. Des scènes qui se refroidissaient. Des personnages qui ne parlaient plus à personne. La peur et l’anxiété les gagnaient. Même la Famille, les cinq membres n’avaient plus aucun trait sur leur visage. Même chose pour ce suicidé mûri par une longue soirée d’automne où il ne restait plus rien à faire. Des dizaines de vieilles lames de rasoir pour défier le Double de Dostoïevski. Un fusil. Des armes. Deux rangées de petits couteaux insérés d’un demi-centimètre dans la planche de bois. S’il pouvait crier, il dirait que l’humanité s’est trompée depuis le début. Mais il n’a plus de bouche. Il n’en a jamais eue. Après avoir tourné la tête, j’ai imité les dessins laissés sur place, à côté du banc où plus personne ne s’assoit. Une banque ou l’Acropole. Un pays ou un autre. Les avions ont commencé à m’étourdir de leur vrombissement incessant. Je me suis accroché à tout ce que j’ai pu saisir. Et enfin, j’ai résolu de m’attarder à ce qui me faisait moins mal. Et c’est comme ça que ça s’est passé : j’étais assis devant toi et tu étais assise devant moi. Figés par l’écran de télévision. Allemagne de l’Est, URSS, un tsar AK-47 et des tireurs d’élite dopés à l’oxycodone. Star du web. On n’en pouvait plus. Tu as crié de toutes tes forces pour rouvrir les plaies que l’on avait tenté de fermer. J’ai découpé toutes ces femmes et tous ces hommes parce qu’ils me faisaient penser à quelqu’un d’autre qu’à moi. Le tas de revues et de magazines qui s’accumulaient, déchirés, sur le plancher de la chambre où je t’ai ensuite abandonnée. Et… Et le café qui coulait lentement sur le tapis pendant que les policiers te regardaient prendre un dernier souffle. Je longeais le mur en espérant qu’ils ne me trouvent pas. Ils ne m’ont pas trouvé, ils ne me trouveront pas. Je me cachais dans ce bout de papier collé sur le revers de la main, effacé parmi tous ceux qui se sont retrouvés sur la feuille. Passer de 3D à 2D dans le temps de le dire. Huit et demi par onze. Douze fois à intervalle régulier. Mon âme s’égare à la croisée des chemins. Elle ne m’appartient plus. Je ne veux plus de ces talents de raconteur de vide et de créateur d’espèces disparues. Je suis revenu à cette Famille qui n’en peut plus. Déchirée. Vidée. Défaite. Qui reste-t-il ? C’était toi, moi et nous. Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? »

 

Je regarde

Tu regardes

Il regarde

Nous mourrons

Vous mourrez

Ils vivent encore

 

Il n’avait rien de plus à espérer. Mais il a continué, parce qu’il ne voulait pas perdre la tête. Et comme il marchait, l’odeur de soufre devenait de plus en plus forte.

 

« J’ai cherché longtemps dans tous ces livres ce qui pouvait m’amener à te défier aux détours de nos combats sans fin. Quand tu te retournais et que je faisais semblant de ne pas t’avoir vue. Une page après l’autre. Dans l’odeur des années passées à s’épier sans s’en rendre compte. Rendre des comptes… Coups pour coups à mesure que je m’habillais de ta malhonnêteté. Il te faudrait un fusil encore beaucoup plus imposant pour que je cligne de l’œil. Une arme de poing beaucoup plus grosse pour me faire sortir de ma torpeur.

 

Je suis un robot virtuel automatisé d’humains schizophrènes datajournalisés.

 

Je vis dans un système de récompenses parallèles. Paradise. Papers. »

 

Deuxième journée

 

Il s’est réveillé sans jamais s’être endormi.

 

« Le gardien de sécurité passe bande après bande, devant un mur d’écrans. Il me surveille autant qu’il te surveille. Mais c’est un fantôme qu’il cherche. Vautours au service du vice. Films 8mm qui brûlent. Militaires au service de la science. État totalitaire totalement dé-responsable.

 

Je dichotomise en espérant te voir là. Mais tu n’es plus là. Tu t’es enfuie dans cette image de toi que je ne retrouve nulle part. Et je suis rendu à ouvrir la bouche toute grande dans l’espoir de t’attirer et de te garder bien au chaud à l’intérieur. Je nous désabuse. Je veux me sortir d’ici. M’élever plus tôt jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de jugements, plus de maladies hiérarchiques, plus de systèmes truqués d’avance, plus de systèmes. Point. »

 

Voilà. Le diable a construit malicieusement sa demeure au fond d’une cour d’un village tchétchène.

 

Comment ça se fait que j’ai tout oublié ? Deux lignes parallèles qui voyagent dans l’entre-temps sans jamais se rencontrer. C’est toi ou moi. Moi et toi.

 

Je pleure de savoir que je ne pourrai plus jamais apprendre à lire pour la première fois.

 

Faux. C’est Faust qui m’a surpris alors que j’avais le dos tourné vers la rive et que je tentais de fuir en avançant dans ce marécage boueux de bleus, roses et blancs. Autour de moi, les arbres n’ont plus de feuilles. Il ne reste que les troncs, affaiblis par le poids des années à se faire gruger par le vent salé de ce qui n’est plus un bord de mer. »

 

**

 

« Je recommence à entrevoir le pire. »

 

Et, sans s’en rendre compte, il était de retour à cette fourche qu’il avait l’impression d’avoir pourtant laissée loin derrière lui. Le corps du cocher était étendu le long de la route. Inerte. Les carcasses des chevaux avaient commencé à pourrir et laissaient échapper une odeur trop forte pour une mort récente.

 

Il a continué d’avancer, difficilement, dans le chemin qui se défaisait au son de ses pas. Mais il y est arrivé. En cet endroit qu’il n’arrivait pas à nommer. Et il était de retour auprès de ce demi-homme qui avait retrouvé un visage qui n’était plus le sien. Un visage générique. Peu importe. C’est grâce à la voix qu’il l’a reconnu.

 

« Tu sais où on est? »

« Pas vraiment. »

« On dirait qu’on est de retour au point de départ. »

« Regarde, le lac est toujours là, immobile. »

 

Il s’est penché et il s’est assis près de l’autre. Ils n’ont pas parlé. Encore. Ils ont observé attentivement les mouvements sur l’eau qui bougeait à peine. Au loin, presque au-delà du point d’horizon, ils ont vu deux silhouettes dans ce qui semblait être un canot. L’une debout et l’autre assise. Puis, ils les ont perdues de vue. 

 

Comme l’aube arriverait d’ici peu, ils ont décidé de brûler tout ce qu’ils avaient emporté avec eux. Pendant de longues minutes qui se sont transformées en heure, ils ont tout regardé partir en flammes. Et à la fin, il ne restait plus rien. Mais ils savaient qu’au bout de cette nuit, ils pourraient enfin repartir. Et qu’ils ne reverraient plus jamais cet endroit.

 

« On n’était pas venus pour ça. » C’est ce qu’ils se sont dit en essayant tant bien que mal de trouver un repère. « Et si on existait seulement dans nos têtes ? » « Non, nous ne sommes pas un rêve. »

 

Et c’est ainsi que le chemin s’est transformé en route. Le paysage de couleurs était maintenant noir et blanc. Blanc et noir. Au coin d’un tournant, sous une couche de béton craquelé, ils ont vu l’ouverture. Puis, ils sont entrés. À l’intérieur, la voix sans âge d’un homme les guidait.

 

« Qu’est-ce que vous me rapportez ? »

« On t’apporte le souvenir de ce que nous avons laissé là-bas. »

« Qu’est-ce que vous avez laissé ? »

« Bien des choses parties en fumée, mais essentiellement nos mauvaises habitudes et nos… »

« Vos monstruosités. »

« Oui. Nos monstruosités. »

 

Il avait raison. Nous avons tué cette personne qui s’avançait vers nous en cette nuit où l’horreur ne dépasserait en rien la vision qui nous détruirait avant que le soleil soit haut dans le ciel.