Karen Elaine Spencer : Dream listener / Porteur de rêves / Portador de sueños : Nous sommes tous de beaux rêveurs

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Karen Elaine Spencer est une performeure conceptuelle qui, dans sa pratique, cherche à montrer la beauté qui se cache sous les faiblesses humaines, dans les valeurs sociales contradictoires et dans la fugacité du temps. Artiste à la fois réservée et forte, elle explore avec rigueur les problèmes inhérents à l’humain et les difficultés « d’être », seul ou avec d’autres. Ce texte présente la plus récente tentative de Karen Spencer, le projet Porteur de rêves1, qui s’est déroulé de novembre 2006 à novembre 2007. Un projet qui a été rendu possible grâce à la collaboration de nombreux partenaires, en particulier le Centre de recherche urbaine de Montréal (CRUM),2 un collectif d’artistes qui a été invité à créer un CD audio dans le cadre de cette expérience. En raison de cette collaboration étroite, le présent portfolio contient un entretien du CRUM avec Karen Elaine Spencer, dans lequel sont mis en lumière les intérêts mutuels qui ont vu le jour en cours de projet.

Une année portant ses rêves

Pendant un an, Spencer a été l’alter ego d’un Porteur de rêves, s’insinuant dans l’espace public avec ses rêves. Pour ce faire, elle a transcrit ces derniers sur de grands formats de carton trouvés un peu partout, qu’elle a exposés dans la rue. Ces rêves-signes ont permis d’entamer un dialogue avec les passants et lui ont offert la possibilité de pénétrer dans le monde intime des rêves d’autrui. À la fin de chaque journée, elle a laissé le rêve-carton dans la rue sur divers sites en tant que trace de l’action. En tout, cent quatre-vingt-quatorze rêves ont ainsi été partagés. Elle a également documenté les manifestations physiques de ses rêves sur le blog Porteur de rêves [http://dreamlistener.wordpress.com].

L’apparence physique de Spencer, se tenant sur le trottoir avec un signe miteux en carton, faisait clairement allusion aux sans-abri qui « habitent » ces mêmes rues du centre-ville de Montréal. Dès le départ, Spencer a cherché à explorer la relation insaisissable qui existe entre les sans-abri et les rêves, tous deux considérés comme étant dépourvus de biens matériels et tolérés dans la mesure où ils demeurent invisibles. Elle a également passé l’année à tisser des liens avec les membres du Centre de jour Saint-James de Montréal, qui se consacrent aux personnes à risque pour un ou plusieurs des facteurs connus suivants : absence d’abri, maladie mentale, abus de substances toxiques, troubles de la personnalité ou handicap intellectuel. Au moins une fois par semaine, l’artiste a consigné ses rêves sur des bouts de carton dans l’atelier d’art du Centre. Ce faisant, elle a noué des amitiés grâce à la qualité de son écoute.

Environ six mois après le début du projet Porteur de rêves, Spencer a invité le CRUM à l’accompagner pour procéder à l’enregistrement audio des rêves « prélevés » auprès de personnes du Centre Saint-James et dans la rue. Le résultat de l’engagement du CRUM est une composition sonore originale intitulée Dream listener : an audiobook in three movements (Porteur de rêves : un livre sonore en trois mouvements).Cette œuvre combine des extraits de rêves et un récit de l’artiste sur son expérience3. L’enregistrement est disponible sur le site de Radio Spirale [www.spiralemagazine.com] sous l’onglet « Mondes contemporains ».

ENTRETIEN entre Porteur de rêves (PR) et le Centre de recherche urbaine de Montréal (CRUM)

CRUM : Quel lien y a-t-il entre votre projet Porteur de rêves et vos œuvres précédentes comme Expect Nothing, 2000 (pendant deux mois, vous avez vécu en chambre dans un immeuble pour personnes à faibles revenus dans un quartier de Montréal),Ramblin’ Man, 2001 (une performance d’un mois qui consistait à errer et à chanter dans les rues de la ville) ou Loiterin’, 2003 (pour lequel vous embauchiez des gens pour deux heures afin de flâner dans les espaces publics et privés) ?

Porteur de Rêves : Porteur de rêves s’inscrit dans la lignée d’explorations antérieures tout en les repensant. L’une des questions fondamentales que je me pose face à mon travail cherche à saisir l’influence de notre perception de ce qui constitue la valeur, ainsi que la manière dont l’attribution de cette valeur se fait au moyen d’un système économique hiérarchique. Des personnes, des actions et des lieux se voient assigner peu de valeur, ou parfois même aucune, afin de mieux en créer ailleurs. Cette situation exige un « être avec » — c’est-à-dire une insertion dans un lieu spécifique pour une période de temps prédéterminée — puisque le temps, en tant qu’expérience corporelle vécue, est à mon avis tout ce que nous avons comme êtres humains. Ce que nous faisons avec le temps est un reflet de ce que nous sommes et la manière dont nous attribuons de la valeur à ce que nous jugeons valable.

CRUM : Pendant tout le projet, nous avons parlé des mérites de diffuser cette œuvre dans les réseaux établis des beaux-arts. À quoi correspond la valeur artistique de Porteur de rêves ?

Porteur de Rêves : En situant Porteur de rêves dans les réseaux établis de l’art, ma position comme « artiste » se trouve consolidée et, conséquemment, l’action est reconnue comme « œuvre d’art ». Ce qui signifie que le projet Porteur de rêves peut historiquement être relié à des travaux antérieurs dans une sorte de filiation qui inclut des pratiques de longue durée, comme celles d’On Kawara, de Tehching Hsieh et des théoriciennes féministes Luce Irigary, Julia Kristeva et Hélène Cixous. Par son inclusion dans un discours historique, Porteur de rêves reconnaît sa dette envers des pratiques antérieures tout en maintenant les particularités du discours dans lequel il est investi.

CRUM : De plus en plus d’artistes contemporains travaillent contre ou malgré le modèle de l’artiste singulier en tant que créateur ; le système des beaux-arts (musées et marché) continue toutefois à établir la valeur d’une œuvre à partir de son auteur. Porteur de rêves a-t-il un auteur ?

Porteur de Rêves : Porteur de rêves est une œuvre avec et sans auteur à la fois. Les rêves-cartons n’ont jamais porté de signature ; donc, une fois le carton abandonné, l’œuvre devenait en quelque sorte anonyme. Je voulais introduire la possibilité, dans l’imagination des spectateurs potentiels, que ce rêve aurait pu être affiché par n’importe qui, que quiconque peut occuper un espace public, que le partage entre nous peut se faire sans permissions officielles. De la même manière, le blogue Porteur de rêves a été conçu pour être anonyme.

On a déjà perçu l’apposition d’une signature à un texte comme un risque : celui d’assumer les conséquences qui accompagnent la responsabilité d’être auteur. Jusqu’à un certain point, je ne veux pas fuir cette responsabilité : si l’on tient à savoir qui est le Porteur de rêves, il est possible de remonter à moi à partir de l’œuvre. De même, quand je me tenais dans la rue avec un rêve-carton, on assumait que j’en étais l’auteure, même si à ce moment-là je ne me sentais pas comme une « artiste » (quel que soit le sens de ce mot). L’action consistant à se tenir là avec le rêve-carton était ni plus ni moins que ça : se tenir là avec un rêve.

On peut également parler de multiples auteurs. Dans le cas du CD dream listener, je voulais que le CRUM en soit l’auteur collectif. Le CRUM, à cette étape, a pris la place du Porteur de rêves. De plus, les rêveurs et rêveuses qui ont été enregistrés sont les auteurs de leurs propres rêves. Finalement, en écoutant le CD, l’auditeur ou l’auditrice prend la place duPorteur de rêves. L’état fondamental qui consiste à rêver ou à écouter les rêves n’appartient à personne – nous en sommes toutes et tous capables.

CRUM : Pourquoi est-ce important que le projet ait été réalisé avec un réseau de personnes et d’organismes (Dare-Dare, Homeless Nation, CRUM, Centre de jour Saint-James) ? Comment le lien avec le public, développé par le blogue, en a-t-il été complémentaire ?

Porteur de Rêves : La participation des autres a fait du projetPorteur de rêves ce qu’il est. Sans le soutien de Dare-Dare, je n’aurais peut-être jamais connu le Centre de jour Saint-James. Sans Homeless Nation, je n’aurais peut-être jamais reçu de financement ou rencontré le documentariste Marco Luna. Sans CRUM, le CD n’existerait peut-être pas et, sans le Centre de jour Saint-James, je n’aurais peut-être jamais été complètement acceptée par ce milieu. Le projet est devenu plus que la somme de ses parties grâce à l’engagement des autres. Cet aspect du projet est, sans aucun doute, l’une de ses principales composantes. Et c’était magique.

Le blogue m’a sans doute servi à me soutenir moi-même. Écrire sur mon expérience me permettait de me distancer du travail à la fin de chaque journée. À mon grand bonheur, un public a suivi activement le blogue Porteur de rêves et ses commentaires m’ont aidée à exprimer ce que je croyais être en train de réaliser.

CRUM : Porteur de rêves a-t-il une valeur sociale ? L’art peut-il sauver des vies, une fois que sont assurés les besoins élémentaires de la sécurité personnelle, de la nourriture et du logement ?

Porteur de Rêves : Porteur de rêves met en cause notre tendance à déterminer la valeur sociale d’une personne à partir de sa valeur économique… Je suis assez pessimiste en ce qui a trait à la rédemption. Non, l’art ne peut pas racheter la vie des gens, mais les gens le peuvent. L’art n’est qu’un moyen de s’investir potentiellement dans le monde.

CRUM : Quelle valeur accordons-nous, à votre avis, à nos rêves et à ceux des autres ?

Porteur de Rêves : On rêve quand on dort et, quand on dort, on ne consomme pas et on ne produit pas. Si on dort trop, on est considéré comme paresseux. La corrélation entre le sommeil et la paresse, juxtaposée à celle entre l’éveil et la productivité, signifie que la productivité est considérée comme une bonne chose et la paresse comme une mauvaise chose. Conséquemment, on accorde peu de valeur aux rêves. Dans les économies mondiales, les rêves en soi comptent pour peu. En revanche, Porteur de rêves agit comme si le rêve avait une valeur. La nature du rêve — fugace, précaire, oublié — constitue sa valeur.

CRUM : Il a été décidé d’utiliser le livre audio comme un objet d’art pour en faire une sorte d’outil de levée de fonds pour le Centre de jour Saint-James. Comme objet matériel, le CD et son emballage sont offerts à un prix suggéré de 10 $. Cependant, le contenu créatif (l’enregistrement audio) peut être téléchargé gratuitement à partir de divers sites Internet (grâce à la licence Creative Commons). La levée de fonds fait-elle partie de la valeur artistique ou sociale de Porteur de rêves ?

Porteur de Rêves : Ces deux options, en quelque sorte contradictoires, permettant d’obtenir l’enregistrement audio de Porteur de rêves reflètent différentes approches au sein même du projet. Le téléchargement en ligne rappelle la méthodologie des rêves-cartons qui ont été laissés dans la rue pour servir à quiconque (par exemple, des images photographiques des rêves-cartons se sont retrouvées sur le site <www.flikr.com>). Pareillement, les fichiers audio de Porteur de rêves ont été « laissés » en ligne pour que d’autres gens puissent les écouter et les utiliser. Il s’agit d’une solution relativement simple, puisque le fait de disposer de ses propres moyens de diffusion s’apparente à celui de disposer de ses moyens de production.

En revanche, en donnant 10 $ pour l’objet CD, on inscrit un produit dans un système d’échange. Attribuer une valeur monétaire à l’œuvre pourrait être perçu comme une perturbation de la lecture initiale du « don comme critique » à laquelle convie Porteur de rêves. Je remets toutefois en cause l’existence d’une véritable « économie du don » dans le milieu de l’art. Et ce, parce que l’artiste bénéficie souvent du soutien de deniers publics qui sont générés par le système capitaliste ; par exemple, le projet Porteur de rêves a reçu des fonds publics sous forme de cachets d’artiste et c’est une bourse du gouvernement qui m’a permis d’adopter une position critique.

CRUM : La générosité est-elle une pratique réciproque ? Chacune et chacun d’entre nous est-il en possession d’une chose de valeur ?

Porteur de Rêves : Porteur de rêves concerne l’écoute, le désir d’entendre l’autre, d’être attentif, ouvert et présent. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’il s’agit de générosité parce que l’écoute est peut-être davantage du côté de la réception que du don. Mais peut-être qu’être disposé à recevoir permet à l’autre de savoir qu’il a une chose de valeur à donner, qu’il a de la valeur.

CRUM : Pensez-vous qu’il existe des similitudes entre votre statut d’artiste et les gens avec qui Porteur de rêves s’est lié d’amitié au Centre de jour Saint-James ?

Porteur de Rêves : Porteur de rêves adopte une position illégitime en relation avec les espaces privé et public. L’affichage ou l’abandon du rêve-carton est un geste illégal en ce qui a trait à la propriété municipale ou privée : tout espace appartient soit à la municipalité, soit à des individus, et il n’y a pas d’espace entre les deux. Quand l’accès à l’espace soi-disant public est limité, nous n’avons essentiellement plus d’espace. Nous sommes alors obligés de nous déplacer. Nos corps mêmes deviennent illégitimes.

Je me rappelle la première fois que je suis sortie avec Dee [un pseudonyme], du Centre de jour Saint-James, pour afficher un rêve-carton. Nous nous tenions ensemble sur la rue Sainte-Catherine et une voiture de police s’est approchée de nous puis s’est arrêtée. La première réaction de Dee a été de supposer que les policiers nous « poursuivaient » et il a voulu s’enfuir avant même de les voir sortir de leur véhicule. Ma réaction a été de rester sur place et de leur tenir tête : cet espace était public et nous avions le droit de rester là si bon nous le semblait. Ayant vécu différents accrochages, Dee savait cependant que sa présence était suspecte et qu’il pouvait recevoir une amende pour flânerie. Au départ, je ne pensais pas que ma présence était suspecte parce que je croyais passer, ou pouvoir passer, pour quelqu’un d’« acceptable ». Toutefois, au fur et à mesure que progressait le projet Porteur de rêves et que se répétaient les confrontations avec les propriétaires de commerces, les forces policières et les gardes de sécurité privés, l’impression d’avoir le droit de me tenir là où j’en avais envie s’est transformée en un sentiment de paranoïa. Ce droit que j’avais ressenti jusque-là s’est trouvé érodé.

CRUM : Porteur de rêves est-il optimiste ou pessimiste ?

Porteur de Rêves : Je crois que Porteur de rêves visait à contrer une certaine lassitude afin de sauvegarder ma foi en l’humanité. Exécuter Porteur de rêves m’a demandé beaucoup d’efforts. J’ai dû franchir une frontière (le comportement accepté par la société). Cette frontière a été de plus en plus difficile à franchir à chaque jour. Malgré tout, j’ai fait l’expérience d’un sentiment de joie en occupant cet espace indéfinissable, alors que je me tenais sur place, que je dépliais le carton et que je regardais le monde s’agiter autour de moi. J’avais l’impression que l’image que j’étais en train de créer était onirique et que j’introduisais un peu du monde des rêves dans celui-ci. Une fois la ligne franchie, ça allait (dans une certaine mesure) et les gens pouvaient accepter ma présence. Nous pouvions, en fait, briser les « règles » et occuper cet étrange territoire des rêves ensemble.

Le lecteur est invité à écouter l’intégrale
du CD audio à Radio Spirale. 

Traduit de l’anglais par Colette Tougas

1-La performance de Porteur de rêves s’est déroulée au cours de la dernière année à Dare-Dare, Centre de diffusion d’art multidisciplinaire de Montréal ; au Lobe, Lieu de diffusion en arts visuels contemporains à Chicoutimi ; à White Water Gallery à North Bay, en Ontario ; ainsi que dans le cadre du 8e Manifestival État d’Urgence de l’ATSA [www.atsa.qc.ca].

2-Felicity Tayler a préparé ce texte à titre de représentante du Centre de recherche urbain de Montréal (CRUM). Le CRUM est un collectif d’artistes se consacrant à l’exploration des liens entre art et espace urbain. Les autres membres du CRUM, à l’heure actuelle, sont Chris Carrière, Matt Killen, Alexandra McIntosh et Doug Scholes. [www.crum.ca]

3-Le CD audio dream listener CD est distribué par le CRUM [crum1@sympatico.ca], [www.crum.ca] et Dare-Dare [www.dare-dare.org]. Un don de 10 $ est suggéré ; les profits de cette vente seront versés au Centre de jour Saint-James. Pour de plus amples renseignements sur les organismes et les collaborateurs, voir [www.stjamescentre.ca] et [www.homelessnation.org]