Afshin Matlabi : Terrorisme, démocratie, loisir

« Le même système qui nous transporte, rapide et furieux, peut être aussi la cause de notre mort, débrouillez-vous. L’expérience consiste à gérer les désirs de paradis tout en connaissant l’enfer. Cela nourrit la culture, l’industrie et j’y suis toujours participant, même un usager fréquent. Je vois les désastres, je veux me divertir dans une station touristique. »

— Afshin Matlabi

Curieusement, l’esprit de Matlabi me rappelle le romanPlateforme de Michel Houellebecq —qualifié de «prémonitoire» en 2001— et dans lequel, lors d’un séjour de voyage à Krabi en Thaïlande, un attentat se produit pendant que le protagoniste s’amuse paisiblement dans une soirée bien arrosée pour touristes sexuels. L’image est forte; tout bascule dramatiquement. C’est dire, selon l’incontournable article de Baudrillard publié dans Le Monde en 2001, que «[l]e terrorisme, comme les virus, est partout. Il y a une perfusion mondiale du terrorisme, qui est comme l’ombre portée de tout système de domination, prêt partout à se réveiller comme un agent double. Il n’y a plus de ligne de démarcation qui permette de le cerner, il est au cœur même de cette culture qui le combat, et la fracture visible (et la haine) qui oppose sur le plan mondial les exploités et les sous-développés au monde occidental rejoint secrètement la fracture interne au système dominant».

En plaçant ainsi le titre de son exposition à l’enseigne de ces trois paradigmes: Terrorisme, Démocratie, Loisir (présentée du 7 septembre au 28 octobre 2006 au MAI [Montréal, arts interculturels]), Afshin Matlabi tente de rendre compte de l’idéologie qui se loge derrière le néolibéralisme engagé par la mondialisation. Matlabi prétend en effet qu’en composant avec les nombreuses facettes du terrorisme «la population dite démocratique fait la sourde oreille et garde silence dans le but de maintenir la quête de divertissement et de protéger et promouvoir sa culture de loisir».

Ainsi, face au récent travail de l’artiste —et malgré toute la gravité, la violence et l’inquiétude d’une situation aux proportions mondiales—, on se retrouve devant l’expression d’une œuvre liée au plaisir. Afshin Matlabi nous amène dans un univers plastique hétéroclite, un espace déstabilisant teinté d’ironie et de ludisme qu’il élabore à partir d’un langage pictural et médiatique. Les composantes de l’exposition se présentent de fait en trois séries comportant des dessins de grand format, des vidéos et des images numériques.

Parmi ces œuvres, deux dessins aux couleurs vives, accrochés au mur à l’entrée de la galerie, attirent immédiatement l’œil. Sur un fond d’eau bleue idyllique figure une petite famille de nageurs qui, dans un même mouvement ascendant, dans une harmonie troublante, accompagne des missiles balistiques. Sur le mur adjacent se trouve un troisième dessin formellement associé à la tradition des tapisseries et des miniatures persanes. Dans ces motifs répétitifs, le ciel est rouge, le sol est vert, comme les prés irlandais, et une multitude de petits personnages y courent, les mains ensanglantées.

Dans un même esprit absurde, des moniteurs, placés sur deux socles, projettent des vidéos où l’on peut admirer, dans le premier cas, un baigneur en vacances à Cuba et, dans l’autre, intitulé AMD (Armes de destruction massive), regarder, en trois parties des missiles que l’on imagine danser sur un air de musique persane. De cette juxtaposition incongrue, on appréhende aisément une stratégie efficace visant un mode de connaissance propre à l’ironie.

Deux images numériques présentant des autoportraits de l’artiste et intitulées Sourire forcé parlent d’elles-même et complètent, au verso d’une cimaise, des œuvres plus performatives où Matlabi, dans une animation vidéo, récite au ralenti une série d’hymnes nationaux dans leur langue d’origine. Dans ce même élan de dénonciation de la tentation identitaire liée au nationalisme, une œuvre tout aussi corrosive, intitulée United Fuckin’ Nations, fait déferler successivement des images de drapeaux nationaux.

À la vue de tous ces dispositifs, une tension règne entre ce qui est proposé comme la force tranquille d’un individualisme — désengagé idéologiquement, inclinant à l’indifférence — et l’agitation causée par des actions qui révèlent une anxiété généralisée. On parle ici de quête individuelle et collective: celle du pouvoir, du plaisir, mais aussi celle d’un territoire, qu’il soit géographique ou imaginaire. Rappelons qu’inspirée par cette exposition, une table ronde fut organisée sous le thème «Nationalisme: l’exercice des cultures d’occupation». Le contenu des animations vidéo de l’artiste est étroitement lié à ces interrogations, notamment dans le cas des Quatre impressions cubaines (2004) où, sous-jacentes au sujet du baigneur en vacances au paradis, sont soulevées des questions propres à la réalité politique de ce pays.

Là où règne le conflit, la frustration et l’impuissance, Matlabi déjoue les attentes en proposant des éléments contradictoires, incohérents et disproportionnés. Peut-être est-ce aussi une transposition métaphorique de la situation. Dans Fin de semaine en famillesortie avec le missile balistique (2006), le pouvoir de destruction s’oppose à quelque chose de radicalement divertissant: l’oisiveté sans retenue. Matlabi connaît la force des images et de leurs associations, celle de la construction d’un récit. Le conflit s’organise en effet dans un système heureux, comme celui annoncé d’une société du loisir à laquelle tout le monde aspire. Quant au traitement plus traditionnel du dessin, il vient rehausser autrement un savoir-faire moins technologique —bien que préparatoire aux animations vidéo—, davantage relié au plaisir du travail manuel qui, pour reprendre un propos de l’artiste, aide à «composer quotidiennement avec les désastres, les insécurités et les compromis mortels. Rien n’est rassurant, tout est amusant.»

Dans cette exposition, force est d’admettre que Matlabi réussit de manière inattendue à rendre risible un sujet extrêmement conflictuel, considéré sans doute avec raison comme le fléau de l’heure. L’artiste met ici en place trois paradigmes qui, en cette ère de l’information, hantent nos esprits occidentaux et nous atteignent tant dans leur réalité que dans ce qu’ils augurent. Il rappelle, de même, par ses différents dispositifs, la pensée d’un Jean Baudrillard selon laquelle il y a maintenant dans notre scène «primitive» une radicalisation entre l’image et la réalité.

Tout dépend aussi où l’on se situe. Le travail de Matlabi n’est pas nécessairement irrévérencieux. Outre ses désirs et ses fantasmes de vivre dans un lieu sécuritaire, il transporte aussi une culture. Celle, peut-être, que l’on retrouve dans les contes des Mille et Une nuits et qu’il remanie à sa façon. Comme le rappelle Rebecca Duclos au sujet de cette exposition, Matlabi, d’origine iranienne, «sait que sous cet exotisme et cette intrigue, les Mille et Une nuits sont en fait des contes terrifiants. Pendant mille nuits, la voix de Schéhérazade berce le Roi Shahryar, ce qui lui octroie ainsi une journée de plus avant son exécution. C’est seulement à la mille et unième nuit que le vicieux mais très épris roi lui accorde sa liberté».