Spirale 233, juillet-août 2010

Roman

Trois femmes sacrifiées
ou le prix d’un prix

TROIS FEMMES PUISSANTES de Marie NDiaye
Gallimard, « nrf », 317 p.

par MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER

On n’aborde pas un roman qui a gagné le Goncourt de la même façon qu’un autre roman paru en même temps, ou même qu’un autre publié auparavant par le même auteur. La consécration du prix parasite et précède même la lecture du livre, idéalisant le geste de le prendre et de le tenir entre les mains. S’ensuit parfois la déception ou l’impression vague d’être passé à côté de quelque chose, de n’avoir pas saisi ce qui a porté ce roman vers la consécration attribuée. Ce n’est pas tout à fait cela qui se faufilera à travers ma lecture du dernier roman de Marie NDiaye. Il m’en reste néanmoins un malaise profond dont je ne sais s’il s’adresse au roman lui-même et à ses personnages, ou encore à la question du prix qui le déborde et l’écrase.

De Marie NDiaye, j’avais déjà lu son théâtre et surtout Autoportrait en vert, dans la belle collection « Traits et portraits », au Mercure de France (2005). Puis, j’avais vainement tenté de lire Mon cœur à l’étroit (Gallimard, 2007). L’angoisse a, par deux fois, arrêté ma lecture, les personnages, leur histoire, leurs préoccupations me faisant brusquement refermer le livre au premier tiers : tant de dégoût, tant d’humiliation, tant de passivité glissés dans des situations avilissantes ont suscité chez moi un mouvement de répulsion en écho aux différents rejets subis par les personnages. Impossible de les aimer assez pour poursuivre la lecture et vouloir les connaître davantage.

Trois femmes puissantes semblait vouloir renouer avec les femmes de l’autoportrait. L’écriture forte des premières pages saisit. Norah de la première histoire saura, à travers toutes ses mésaventures, à la fois indigner et émouvoir. Dessaisie d’elle-même, parfois hors de contrôle ou livrée à l’impuissance — Norah urine dans sa culotte, par exemple, ou ne se reconnaît pas sur des photos —, elle reste prise dans la difficulté à ressentir, à repérer ce qui se joue et à savoir ce qu’elle désire. Avocate, elle incarnera une sorte d’Antigone et devra renoncer à son enfant et à son maigre couple pour défendre son frère et son père. Histoire de meurtre, dans la touffeur du pays lointain où elle doit retourner. Histoire de meurtre perpétré sur une femme sacrifiée, ce qui horrifie Norah, elle qui fut si mal-aimée de ce père maintenant vieilli devenu oiseau de malheur. Et meurtre qui laisse à l’abandon les petites jumelles issues des amours coupables du fils et de la dernière femme du père. L’image oppressante du « démon assis sur le ventre », telle cette représentation qui associe Füssli au cauchemar ou au destin, hante ce premier récit. Traversée de peu d’usage de style direct, nourrie de réflexion et de narration, située au plus intime de l’âme étouffée par l’accablement de la demande du père et du frère, l’écriture frappe ; et si ce n’était d’une courte phrase qui passe au « je », égarée dans la texture de la narration, cette histoire permettait à elle seule de justifier l’hommage accordé au roman.

Partout, les critiques de ce roman ont parlé de trois héroïnes qui luttent pour leur identité et leur intégrité. Pourtant, la seconde histoire constitue un haut mur à franchir pour voir la suite de cette proposition et y trouver un quelconque intérêt. Ce n’est pas vraiment le portrait d’une héroïne, mais plutôt, vaguement emboîtée dans la première intrigue, à côté de meurtres et de violences laissés dans le flou, l’histoire de Rudy Descas, personnage à l’âme étriquée qui a dû quitter l’enseignement pour se retrouver vendeur de cuisines. Fanta, sa femme, l’a suivi avec leur fils, dans son exil qui est un retour au pays. Qu’elle trompe son mari avec son patron et que Rudy craigne sans cesse d’être abandonné par elle ne produit pas beaucoup d’émotions. Le corps de Rudy, sa transpiration, ses ambitions, sa mère, personnage blanchâtre et amer qui s’allie aux anges gardiens, ses rivalités avec les autres hommes et jusqu’aux sculptures, ses erreurs et maladresses produisent des effets râpeux. Son personnage désagréable éclipse cette Fanta sacrifiée qui ne réussit pas à s’imposer ni à se rendre intéressante.

La troisième histoire tente de renouer avec les portraits puissants que sait peindre Marie NDiaye. Toujours un léger emboîtement dans la géographie ou la famille justifie le passage à une nouvelle intrigue. Plus encore que dans les deux histoires précédentes, le déplacement, le rêve de partir, l’exil ou l’abandon par les siens tissent la trame du vilain destin de Khady Demba, celle-là même qui était la pâle servante et la gardienne des petites filles chez le mauvais père du premier récit. Le malheur de cette jeune femme qui n’arrive pas à devenir enceinte et se retrouve veuve ne cessera de s’aggraver, dans une impuissance et une soumission qui pourraient susciter révolte et dégoût. Devenue muette, sans pensée ni rêve autre que l’ancien désir de grossesse mêlé à celui de devoir partir, elle se retrouvera avec d’autres abandonnés comme elle à tenter désespérément de changer leur sort. Son corps amaigri et malade, la faim, la blessure qui avale le pansement ou encore le pansement la blessure, l’innocence et la honte atteignent peu « cette fille » qui tient fortement à sa singularité. Les difficultés qui surgissent, pour elle comme pour le groupe de réfugiés dont elle fait partie, se déroulent dans des lieux d’épouvante et de violence comme ceux parfois entrevus dans les images furtivement montrées sur les écrans. Elle deviendra peut-être un ange gardien, mais à quel prix ?

Les oiseaux qui traversent le roman de Marie NDiaye ne sont pas là pour célébrer la beauté du monde. Ni le soleil, ni la chaleur, ni les arbres, ni les fleurs. À l’image de notre temps, le ventre du monde est déchiré ; ses entrailles pendouillent, poisseuses, laissant couler des odeurs de sang, de sueurs, d’urine, de sexe malodorant. Petitesse, cupidité, envie, meurtre et sacrifice s’étalent. La laideur côtoie l’impuissance. La violence, tantôt sourde tantôt éclatante, produit l’humiliation, l’égarement, la perte autant des biens que de l’âme. Les trois femmes peuvent vouloir protester pour garder leur intégrité : leur combat me semble voué à l’échec. Elles seront captives d’un destin qui les dépasse. Tragédie qui broie les corps et les âmes.

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