Spirale 232, mai-juin 2010

Essai

Marx,penseur du politique

MARX (MODE D’EMPLOI) de Daniel Bensaïd
Zones, « Hors collection Zone », 216 p.

par Jacques Pelletier

Décédé en janvier dernier des suites d’une longue maladie qu’il avait combattue courageusement durant des années, Daniel Bensaïd, qui était devenu une figure intellectuelle familière au Québec, s’était d’abord fait connaître par son implication dans les Événements de Mai 68. Il en avait été un des principaux animateurs et avait contribué par la suite, avec d’autres — dont Alain Krivine —, à la création de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), une des rares organisations politiques d’extrême gauche en France à avoir survécu à cette période, à avoir réussi à s’inscrire dans la longue durée.

Jusqu’au milieu des années 1980, Daniel Bensaïd a été ainsi un « révolutionnaire professionnel », l’un des principaux dirigeants de la Quatrième internationale et son théoricien le plus respecté. Il opère alors un virage professionnel, devient professeur de philosophie à l’Université de Paris VIII, tout en demeurant engagé sur le plan intellectuel, lié organiquement à la formation politique dont il est l’un des fondateurs, ce qui ne l’empêche en rien de développer une pensée libre et originale, inorthodoxe par rapport au marxisme officiel.

Sa production intellectuelle connaît alors un développement majeur, Daniel Bensaïd multipliant les livres au fil des années, porté par une sorte de frénésie graphomane qui se manifestera plus particulièrement au cours des dernières années. C’est ainsi qu’il écrira et fera paraître pas moins de neuf livres en 2008-2009, porté par l’urgence, comme si le sort du monde et le sien propre, ce qui fut hélas le cas, en dépendaient.

Son œuvre emprunte deux grandes directions : celle d’une relecture de Marx et de la tradition qui se réclame de lui, en insistant sur sa dimension émancipatrice et proprement stratégique ; celle d’une analyse de la conjoncture en incessante transformation, la conjoncture française bien sûr, mais aussi l’internationale. Ces analyses, inspirées par une volonté de changement radicale, conduiront notam­ment à la création en France du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), qui présente des affinités avec Québec solidaire (QS), projet dont Daniel Bensaïd s’était fait un promoteur très convaincant.

Philosophe de profession, Daniel Bensaïd est à la fois un militant marxiste et un marxologue, c’est-à-dire un spécialiste de l’œuvre de Marx. Entre les deux, il n’y a pas chez lui de dissociation, mais une profonde imbrication, ce qui n’est pas, on le sait, le lot de tous les marxologues. Ce n’est pas pour autant un marxiste orthodoxe, mais bien plutôt un penseur hétérodoxe, non conformiste, qui met surtout l’accent, dans l’œuvre de Marx, sur la dimension politique de sa réflexion.

Dans le grand livre qu’il a consacré au philosophe révolutionnaire sous le titre de Marx l’intempestif (Fayard, 1995), Bensaïd insiste sur le caractère critique d’une entreprise qui se serait déployée dans trois grandes directions : la critique de la raison historique (et des philosophies de l’histoire), la critique de la raison sociologique (et de sa description statique des classes sociales), la critique de la positivité scientifique (et de sa naturalisation du monde). Dans une sorte de deuxième volet de Marx l’intempestif, publié encore là sous un titre qui souligne le rapport particulier du philosophe au temps, La discordance des temps. Essai sur les crises, les classes et l’histoire (Éditions de la Passion, 1995), il insiste sur le caractère dynamique, sensible au mouvement et à la conjoncture, qui caractérise la pensée de Marx lorsqu’il traite de l’économie, des classes ou de l’histoire.

Ce grand ouvrage savant, comprenant deux tomes et faisant état d’une puissante érudition, a connu un prolongement biographique et sociographique dans Passion Karl Marx. Les hiéroglyphes de la modernité (2001), essai dans lequel Bensaïd dresse un portrait de l’homme dans son temps. Cette évocation permet de mieux comprendre les racines de son œuvre et les grandes articulations sur lesquelles elle va prendre son envol et se développer avec l’ampleur que l’on sait. Ce travail de vulgarisation informée et intelligente, s’adressant visiblement à un large public cultivé, se poursuit dans Marx (mode d’emploi) publié tout récemment. Le public visé est encore plus vaste : il s’agit de rejoindre cette fois les nouvelles générations en leur présentant une « introduction récréative » à l’œuvre, assurée par les illustrations amusantes de Charb, dessinateur à la revue satirique Charlie Hebdo, un « aide-mémoire » et une « trousse à outils pour penser et agir », pour comprendre et transformer le monde actuel.

Pour Bensaïd, l’actualité de Marx s’impose à l’évidence bien que certains aspects de sa réflexion soient périmés : « l’optimisme sociologique » qui lui fait croire à une montée naturelle, liée spontanément au développement du capitalisme, de la conscience de classe des travailleurs ; la théorie de la nécessité de la « dictature du prolétariat » que son application historique par les régimes staliniens aurait invalidée ; un certain déterminisme économique et social qui caractérise certains de ses écrits et qui aurait constitué le fondement du marxisme dogmatique par la suite. Ce qui demeure en revanche parfaitement actuel, c’est l’analyse critique du Capital, de son fonctionnement et de ses lois, notamment celle de l’accumulation et du profit ; c’est aussi son analyse des crises et du « dérèglement du monde » plus général qu’elles traduisent, phénomène central qui imprègne aussi bien son époque que la nôtre. C’est enfin la nécessité d’élaborer ce que Bensaïd appelle une « politique de l’opprimé » qui permettrait à la fois de décrire la condition de dépossession dont sont victimes les dominés et les exclus et de porter leurs aspirations dans la sphère publique (voir à ce sujet Penser Agir, Éditions Lignes, 2008).

Dans cette perspective, l’auteur rappelle que les classes sociales ne constituent pas pour Marx des catégories statiques dont on pourrait tirer une définition essentialiste. Il s’agit plutôt d’une réalité qu’il prend en considération d’une manière stratégique, dans les relations qu’elles entretiennent entre elles et dans leurs rapports (d’insubordination ou de soumission) au pouvoir et à l’État. Leur comportement n’est donc pas réductible à leur place soi-disant objective dans la structure sociale ; il comporte une part importante d’aléatoire liée à la singularité des événements et à la personnalité de ceux qui les animent. D’où le caractère largement autonome de la lutte politique qui, note Bensaïd, « a ses rythmes propres » et qui développe ses stratégies en fonction des possibilités offertes par la conjoncture.1

Marx aurait très bien compris cela. D’où l’actualité de son analyse contenue dans le Capital qu’on peut lire avec profit, et plaisir en plus, Bensaïd présentant l’ouvrage comme un roman policier classique, comme un récit d’enquête sur un crime qui consiste en l’extorsion de la plus-value, en la transformation des biens en marchandises et du travailleur concret en producteur abstrait, par un « serial killer » qu’incarne le patron. D’où l’actualité également des thèses formulées dans le Manifeste du parti communiste dans le contexte mondial actuel qui prolonge, en l’exacerbant, l’univers décrit et fustigé par Marx il y a maintenant plus d’un siècle et demi. D’où, enfin, l’actualité de se réclamer de cette pensée toujours vivante et plus nécessaire que jamais.

C’est ce sentiment d’urgence qui semble avoir inspiré et porté en tous les cas Daniel Bensaïd qui a écrit et fait paraître plusieurs ouvrages au cours des dernières années, tous marqués au sceau d’une impatience, non plus « lente » (Une lente impatience, Stock, 2004) comme naguère, mais fébrile, intense comme un arc tendu, comme si le sort du monde lui était lié.

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1. Concernant les analyses de conjoncture de Marx, se reporter aussi à l’essai de Daniel Bensaïd, Politiques de Marx, qui précède la publication des textes de Marx et d’Engels sur la Commune de Paris : Inventer l’inconnu, Paris, éditions La fabrique, 2008.

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