Spirale 230, janvier-février 2010

Essai

En marchant en écrivant

MÉGAPOLIS. LES DERNIERS PAS DU FLÂNEUR
de Régine Robin Stock, « un ordre d’idées »,
398 p.16 p.

par Daniel Laforest

Ceci n’est pas exactement un livre sur la ville. De toute façon, la ville existe de moins en moins. Ou plutôt elle se manifeste selon d’autres modes, avec des tracés, des vitesses et des intensités étrangères à celles que nous a léguées la modernité européenne. Certes, le Paris rationalisé sous Haussmann comme le Londres noirci par les suies industrielles possèdent encore leur magnétisme. Mais celui-ci tend à susciter des passions aussi fébriles qu’elles sont myopes. Suivant celles-ci, les vieux quartiers et musées patrimoniaux se voient investis d’un curieux pouvoir métonymique. Qui les a arpentés aurait embrassé la ville dans son être même. Plus rien alors n’importe, une fois passée l’autoroute périphérique, ou le dernier monument. Le contre-pied exact de cette attitude est exprimé dans le dernier ouvrage de Régine Robin. Mégapolis réalise en effet pleinement ce qu’avait laissé deviner certains autres livres importants de l’intellectuelle pluridisciplinaire et « flâneur sociologue », où l’on trouvait comme dans Berlin chantiers un dédain analogue pour le consensus urbanistique et culturel des grandes villes historiques. « Une ville quasi neuve. Moi j’aime ! […] J’ai été malheureuse comme les pierres à Prague, pourtant une des plus belles villes du monde, mal dans ma peau à Venise, pas toujours très bien à Paris et ainsi de suite. » L’entreprise de Robin n’en est pourtant pas une de contradiction. Il ne s’agit pas de nier la beauté ; il faut seulement souligner son insuffisance, son caractère figé, altier, et avouons-le un peu ronflant. Robin ne se détourne donc pas de l’épaisseur historique de la tradition citadine. Elle clame plutôt la caducité des cadres conceptuels et physiques qui ont assuré l’intégration et le relais de cette tradition dans les discours culturels. Elle demande qu’on s’efforce avec elle de trouver des questions neuves à poser devant l’espace urbain, lui qui n’a pas attendu qu’on le comprenne au long du siècle passé, et encore moins qu’on le vénère, avant de commencer à s’illimiter.

Pour une poétique d’après les villes

Des ensembles urbains de taille quasi invérifiable s’agglomèrent et croissent sans cesse sur la planète. Robin rappelle combien il fut naguère tentant avec le Manhattan de Dos Passos, le Paris intra-muros de Zola, ou le Londres des quais et des taudis chez Dickens d’imprimer la mesure d’un destin individuel dans le paysage mouvant de la ville moderne. Or n’y a-t-il pas une ferveur semblable à constater aujourd’hui que même si les villes ont perdu leur forme, le désir de se raconter à travers elles est loin de s’être estompé ? Bien sûr. Mais c’est la grammaire qui semble faire défaut. À moins que ce ne soit des illusions tenaces qui barrent la route. Robin avait annoncé Mégapolis au cours d’un entretien publié en ces pages. Elle disait avoir choisi des « villes monstres », puis s’être hâtée d’abandonner face à celles-ci le fantasme de « l’authenticité ». Les candidates retenues sont à l’arrivée New York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires et Londres. Cinq villes qu’on ne visite pas ; que l’on se prend plutôt en pleine figure. Oui, Londres aussi, dont Robin en praticienne virtuose de l’urbain expose le curieux délitement contemporain : « Rien que des îlots, des capsules, avec, par moments, quelques éclats fulgurants. » Toutes ces métropoles ont la particularité d’avoir cessé d’être pour mieux devenir. Mais le grand problème sur lequel s’ouvre Mégapolis veut que la fiction et les médias les aient par ailleurs toujours déjà « saisies avant même qu’on les rencontre ». C’est pourquoi, afin d’écrire ces villes folles, Robin cesse de croire en elles. Ce faisant, elle ouvre les portes du musée à toute volée. Elle contourne les monuments. À quoi bon s’y arrêter une fois de plus, on les connaît tous ! L’iconographie urbaine telle que l’ancien monde l’a établie est partout dans notre mémoire, dans nos symboles et sur nos écrans. C’est elle qui fait désormais simulacre et empêche de poser les questions parfois brutes et fascinantes que l’on découvre ici, comme celle de l’avenir du piéton, de son regard et de son imaginaire. « Où flâner, demande Robin ? N’y a-t-il pas une nouvelle posture à trouver ? »

L’idée n’est pas neuve selon laquelle l’expérience urbaine correspond à une forme de pensée plutôt qu’à un simple cadre. Elle est néanmoins restée relativement confidentielle en dehors des champs croisés de la philosophie marxiste, de la sociologie et des théories critiques issues de l’école de Francfort. On sent que cette limite opératoire n’a jamais posé problème pour Robin, marcheuse tenace qui se proclame « à l’unisson des villes déglinguées, des friches où le sens est en déroute ». C’est la conscience de ce que pensée et théorie ne prospèrent jamais sans la jubilation du réel qui la fait avancer. Son œuvre entière s’y appuie d’ailleurs et y trouve une respiration singulière, belle parce que téméraire et d’une intelligence opiniâtre. Cette même conscience l’amène à s’interroger en revanche sur la rareté plus suspecte de la mégapole dans la littérature contemporaine. « Peu d’écrivains, me semble-t-il, depuis Mobile de Michel Butor, ont cherché, par la forme, l’écriture et les techniques narratives, à rendre compte de ce qui fait vraiment la spécificité des mégapoles contemporaines. » Pour mille écrivains ayant fouillé la rive gauche parisienne ou Manhattan, combien ont mis en scène l’étalement urbain du Inland Empire à l’est de Los Angeles ? Régine Robin a le génie de la curiosité. Elle sait regarder ailleurs. Elle choisit le polar, le livre de photographies, le journal, le cinéma populaire ou d’auteur indifféremment afin de pénétrer les strates et réseaux de l’urbanité postmoderne. En effet, si la ville s’appréhende maintenant par le bric et le broc, la bibliothèque qui prétend la redoubler en fera de même. Peu à peu l’écrivain désireux d’exprimer la mégapole prend conscience que l’idée d’une « littérature urbaine » est creuse, qu’il n’y en a jamais eu et que les plus grands eux-mêmes, les réalistes français et anglais, n’ont tour à tour parlé que d’urbanisation, c’est-à-dire d’un magma ondulant dont la durée n’est scandée que par la montée et la chute d’intérêts inextricables. Il n’est pas possible de représenter l’océan dans lequel on nage. Mais justement, l’origine du flâneur est là. « Je ne suis que dans et par les villes » écrit Robin. Ailleurs elle ajoute qu’il y a là ni plus ni moins qu’une « destinée », où s’expose « la vie comme déambulation urbaine ».

Le déplacement est la condition sine qua non d’une poétique des mégapoles selon Robin. C’est pourquoi on ne dénombre aucun casanier parmi les écrivains et artistes contemporains convoqués dans Mégapolis. Ceux-ci font toujours autre chose avec la ville avant d’en parler. Parfois ils s’y mesurent ; parfois ils s’y amusent. Robin met en lumière chez eux l’antériorité de la performance sur la représentation. Tous cherchent de surcroît à éprouver les limites des endroits qui paraissent les plus banals, et à susciter par là des transformations dans nos perceptions consensuelles. Désir dont on trouve encore une fois le sens dans l’éclipse de l’urbanité moderne. Aujourd’hui la mégapole est une affaire de flux davantage que de formes. Individus et valeurs y existent avant tout dans la circulation. Or les flux tendent à banaliser leurs canaux et points d’intersection car l’abondance de significations est nuisible à la régulation de leur vitesse. Parkings ; passerelles piétonnières ; motels ; viaducs autoroutiers ; quartiers d’entreposage industriel ; avenues sans trottoirs et sans fin : la quête chez Robin d’une poétique interdisciplinaire des mégapoles met au jour des passages bien différents de ceux qui accaparaient jadis un Walter Benjamin. La nature de toute expérience urbaine, l’entrelacement indistinct du public et du privé, s’y offre désormais à l’air libre : il suffit de sortir de sa voiture ou du métro. Mais justement cela est de plus en plus difficile. On se perd, on a peur ; on heurte des interdictions en tous genres. Robin salue les nouveaux praticiens de la ville chez Bruce Bégout, Iain Sinclair ou encore chez les performateurs urbains du collectif Stalker. Bientôt c’est elle qui s’ajoute à cet aréopage. Dans ce qui demeure parmi les meilleures expériences narrées dans Mégapolis, elle passe à l’acte avec un dispositif à contrainte déjà esquissé dans les pages de son Cybermigrances en 2004. Elle assouvit sa passion du métro à travers l’inspection des alentours marqués par chacun des terminus du « tube » londonien. « Je tiens à […] saisir quand le panorama urbain cède à la banlieue, puis quand cette dernière se fond à son tour dans la campagne. » Le résultat est tout à fait étrange : « Était-ce encore Londres, le Grand Londres ? Et comment savait-on qu’on en était sorti ? Était-ce un simple problème administratif ? » La leçon pour sa part est nette. Flâner aujourd’hui, c’est faire surgir de l’étonnement bien plus que des passages.

Ce qu’il reste du flâneur

La figure classique du flâneur a cessé d’être politique quand le développement des grandes villes a contraint à l’élaboration de formes différentes dans la pensée. L’expérience du flâneur dont Benjamin attribuait à Baudelaire le génie de la découverte a de la sorte perdu son caractère de nouveauté en même temps que son potentiel subversif. Cela parce que l’expérience poétique des chocs a été supplantée par celle des flux. Régine Robin, lorsqu’elle transpose le flâneur dans les villes ahurissantes d’aujourd’hui, rend ainsi un hommage implicite à deux de ses maîtres dans la pensée. Les spectres de Walter Benjamin et Siegfried Kracauer quand ils traversent Mégapolis ne montrent pas toutefois leur visage le plus accoutumé. Robin retient la part sombre en même temps que la plus insistante chez ses maîtres Allemands. L’obsession et l’angoisse ; la manie et la dérive, cette cyclothymie baudelairienne qui les dévora chacun dans les années noires où ils vécurent — années où l’on s’apprêtait précisément à bombarder les cités du vieux monde — a été reconduite entière dans Mégapolis. « Le flâneur a sombré dans le devenir de l’après-ville, dans les arcanes du réseau des autoroutes, des stations-services, des motels et des centres commerciaux. Du flâneur au nomade, de la dérive à la déglingue, ce serait un des itinéraires de notre post-modernité. » Mais l’auteur ne s’y trompe pas. Il y a la flânerie complaisante, celle du dimanche, et l’autre, inconsciente ou involontaire, capable de broyer l’âme et qui le fit sans doute pour un troisième de ces grands Allemands dont Robin cultive la proximité intellectuelle : W.G. Sebald. Cette seconde flânerie est celle qui a été hypostasiée dans le cours de la pensée moderne. Elle peut se résumer à une oscillation entre la mélancolie et la jubilation, qui tire son rythme à même le trop-plein des villes. Chez Robin cependant, aventurière de « l’après-ville », cela tend à basculer très vite du côté le plus lumineux : « Nous aimons ces espaces sans qualité ; ils nous émeuvent. »

Sa démarche lumineuse nous montre à quel point on a pu oublier que le flâneur dans ses nombreux avatars, de Baudelaire à Benjamin, de Guy Debord à Perec ou Sebald, bien qu’il soit une idée fondamentale pour notre temps, demeure une invention relayée exclusivement par des esprits anxieux (et masculins). Benjamin voyait dans la ville du flâneur originel une forme précaire. Il la croyait « minée », « défaillante » « frêle ». Sa conception reposait également sur une attention très vive portée à la matérialité des choses, et pas seulement la matérialité des choses en tant que marchandise, mais aussi en tant que matériau. Les fameux passages donnaient chez lui un tableau mental où s’entrelaçaient dans une conspiration bourgeoise le commerce textile, la malléabilité nouvelle du fer et l’éclairage au gaz. Robin a conservé l’acuité du regard. Mais elle écrit clairement pour un autre temps. La précarité est devenue pour elle un trait nécessaire dans la disposition des éléments du vivre urbain : « La remémoration ne se satisfait pas de la mémoire pleine, mais s’installe dans sa précarité même, dans les béances, les trous, les bribes, les manques. » Il faut au flâneur d’aujourd’hui ses appels d’air et ses doutes, comme il lui faut cultiver sa fatigue, et parfois jusqu’à son ennui.

En dépit de ce qu’il a pu devenir ou cesser d’être, le flâneur a conservé son regard singulier. Il a continué d’être un individu refusant de se dissoudre dans la masse urbaine et qui se sent du même coup miné par la complaisance bourgeoise que ce refus implique. Mais le tiraillement identitaire qui en ressort constitue en définitive la force du flâneur. Son autre nom est la lucidité. Ce tiraillement, Régine Robin l’assume pleinement, au point de le transcender quand elle y reconnaît ni plus ni moins que la matière et les épisodes successifs de son existence, poursuivant partout ses doubles dans Mégapolis à la recherche de ce que serait « la ville comme autobiographie ». Alors qu’en est-il finalement ? Que devient le flâneur dans ses derniers pas ? Il a pris la forme de celui qui comme Régine Robin se fait « nomade postmoderne ou flâneuse non contemporaine, passante invisible ou arpenteuse de l’éphémère ». Celui qui aime Los Angeles par bravade et qui clame son plaisir de ce qu’on a appelé ailleurs les « non-lieux ». Celui qui superpose tous les niveaux de culture au nom d’une rue arpentée d’une extrémité à l’autre, « qui ne craint ni le toc, ni le kitsch, ni les décors, ni le simulacre, ni les images… ». Mais le dernier flâneur est d’abord celui qui se montre en mesure de condenser les trajectoires et la pensée de tous ceux qui l’ont précédé. Il est lecteur, spectateur, archiviste autant que piéton ou passager. Et il sourit.

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