Spirale 228, septembre-octobre 2009

Psychanalyse

Douze traumatismes
pour l’avenir

LES PIRES ENNEMIS DE LA PSYCHANALYSE. CONTRIBUTION À L’HISTOIRE DE LA CRITIQUE INTERNE de Luiz Eduardo Prado de Oliveira Liber,
« Voix psychanalytiques », 2009, 232 p.

par Nicolas Lévesque

On oublie souvent que la logique du traumatisme en deux temps, mieux connue sous le nom de « l’après-coup », s’applique aussi bien au normal qu’au pathologique, au plaisir qu’à la souffrance, autant à ce qui nous construit qu’à ce qui nous détruit — tout notre être ne se forme-t-il pas comme un symptôme ? Le trauma, c’est la douleur, mais aussi la source du travail du rêve (traum). Le traumatisme est ce qui force le psychisme à se mettre en mouvement, à lier, à se répéter, à composer inlassablement avec cet événement qui est le délié même, l’étonnement, la surprise, la dépossession, ce qui fait effraction dans le psychisme comme un corps étranger. Depuis Lacan, on sait que le rapport au réel lui-même est essentiellement traumatique.

En me penchant sur les trente dernières années dans le domaine de la psychanalyse — une période qui correspond précisément à « l’après-Lacan » —, j’ai cherché des textes qui portaient en eux une promesse, la possibilité, dans un deuxième temps à venir, de faire événement à nouveau, la capacité de traumatiser encore, une autre fois, l’ordre établi, maîtrisé, de la pensée psychanalytique. Cette quête rétrospective prospective a été pour moi fascinante, surprenante également, car après quelque temps à fouiller, à feuilleter, à retrouver de très bons articles de revues, de très bons essais, un étrange vide m’habitait. Des trente dernières années de la psychanalyse ressortait, en premier lieu, un manque d’événement, une sorte d’inhibition généralisée. Je me sentais comme en séance avec une patiente ou un patient intelligent(e), qui manie les mots, les sens, les symboles avec une aisance qui témoigne d’une vie de l’esprit riche et foisonnante. Avec ce je-ne-sais-quoi de trop lisse, de trop beau, de presque absent, fantomatique, mort. La beauté nous fascine parce qu’elle nous permet de voir la mort tout en nous protégeant. Comme des lunettes fumées. Un mannequin. Ou un beau texte, rempli de liens, de jeux de mots, d’attention aux différentes éditions et traductions.

Il vient un moment où se révèle le drame des enfants doués, de tant de belles contributions à l’édifice psychanalytique qui répondent si bien, trop bien, aux attentes. On devine alors ce que recouvrent autant de mots d’esprit : un infans muselé, muet, caché, un enfant dans le grenier, la mort intérieure emballée dans un « faux self » construit pour plaire au parent, à l’analyste, au superviseur, au maître théoricien et à l’institution.

Onze livres ont résisté, plus que d’autres, à cette morbidité (de l’) exemplaire. Onze titres qui ont su me saisir à nouveau, me traverser la peau comme une séduction, s’implanter en moi tels des messages énigmatiques porteurs d’espoir, chevals de Troie n’ayant pas encore livré tous leurs secrets et leurs pouvoirs. Pour l’avenir de la psychanalyse, mon « top onze » des trente dernières années (en ordre chronologique) :

1980 Freud et le plaisir, Monique Schneider (Denoël) ; L’écriture du désastre, Maurice Blanchot (Gallimard)

1986 De l’élection. Freud face aux idéologies américaine, allemande et soviétique, René Major (Aubier)

1988 Un si vif étonnement. La honte, le rire,
la mort,
Octave Mannoni (Seuil)

1989 L’événement et l’inconscient,
Jean Imbeault (Tryptique)

1996 Moi, monde, mots, François Gantheret (Gallimard)

1999 Oublier Freud ? Mémoire pour la psychanalyse, Dominique Scarfone (Boréal)

2000 Fenêtres, J-B Pontalis (Gallimard)

2002 Par-delà le masculin et le féminin,
Claude Lévesque (Aubier)

2003 Béliers. Le dialogue ininterrompu :
entre deux infinis, le poème,
Jacques Derrida (Galilée)

2006 Tenir au secret (Derrida, Blanchot),
Ginette Michaud (Galilée)

Onze corps étrangers, onze greffes dans le corps du Moi psychanalytique, onze traumatismes pour la psychanalyse — qui ne sait pas encore, dans certains cas, qu’il s’agit de livres de psychanalyse. Onze bombes à retardement. Onze late bloomers. Qu’on ne me demande pas d’en choisir un seul parmi le lot, j’en suis incapable ; ces livres m’ont construit, ils sont partout dans mon écriture, ma pensée, ma signature.

J’étais donc bien mal pris en ce qui a trait au mandat critique de ce numéro anniversaire. Et c’est dans cet état d’âme qu’un beau jour, bravant l’apocalypse de la récession, je suis entré dans une librairie. Les pires ennemis de la psychanalyse : titre maladroit, un brin parano. Contribution à l’histoire de la critique interne : oui, il y a criant besoin de critique interne. J’ouvre l’objet. À première vue, l’écriture paraît un peu beige, d’un pragmatisme qui manque de recul, de plaisir et de souffle poétique. Mais la psychanalyse a eu sa part de beaux textes ; l’inconscient n’est pas seulement esthétisant, créatif et inusité, il est aussi, très souvent, banal, commun, vulgaire et quotidien — ce qu’à chaque jour, on travaille à ne pas voir.

Prado de Oliveira ? Connais pas. Vit en France et publie au Québec ; c’est louche… Pas trouvé d’éditeur là-bas ? S’agit-il d’un livre sans intérêt ? À moins que ce monsieur ait transgressé quelque limite sacrée qui le condamne à l’exil éditorial. Je lis donc un peu plus. Saisie. Surprise. Une belle charge contre l’institution, la langue de bois, les jargons freudiens, lacaniens, kleiniens, bioniens. Ce livre semble donc venir au Québec en demande d’asile politique, une question hérétique dans son baluchon : les pires ennemis de la psychanalyse ? Les psychanalystes et, au premier chef, le désir de Freud d’une institutionnalisation de la psychanalyse.

Clinique et politique

Ce livre n’a peut-être pas le panache théorique et esthétique de mon « top onze », mais il vise juste et possède un potentiel traumatisant ; il met le doigt, en 2009, sur ce qui bloque, se fixe, gêne le mouvement et fait problème. Tout le monde se plaint un peu, à sa façon, depuis sa position, des effets de l’institution, mais Prado de Oliveira fait ici un pas de plus, en s’intéressant « à l’incidence de la vie institutionnelle des psychanalystes sur leur pratique clinique ». Les psychanalystes de toutes allégeances sont en général assez ouverts théoriquement, mais en ce qui concerne la clinique, l’analyse : pas touche. Là se noue la charge affective, le cordon tricoté serré qui relie la communauté psychanalytique à son rituel et qui justifie toutes les étapes hiérarchiques de la formation et de l’initiation. On ne badine pas avec la cure. Le déni de la dimension politique de la clinique se vérifie à la mesure de la puissance effective du passage à l’acte que représente la pratique analytique elle-même : « Tant qu’un analyste est incrusté dans une institution ou une théorie, sa tendance est d’en imposer à ses patients son idéologie propre, de manière à parfaire sa propre identité en tant qu’analyste. »

Prado de Oliveira propose un survol historique, à travers les décennies, des différentes mises en garde qu’ont adressées des psychanalystes à leur institution, elle qui récompenserait la conformité, l’infantilisation, la ligne de parti, punirait la différence, étoufferait la créativité et les conflits générationnels ; les candidats s’identifieraient à leurs agresseurs et le système d’enseignement en serait un d’endoctrinement. L’institution viserait aveuglément sa propre perpétuation et, du coup, attaquerait la capacité de penser, dans la théorie et dans la pratique. Associations libres ?…

Non sans rappeler le Roustang d’Un destin si funeste (1976), l’auteur se penche sur « la contradiction et l’écart entre l’effort pour partager une pensée commune à un groupe et celui pour rester sensible aux singularités de chaque patient ». L’événement qui fait l’impact de ce livre est une exclusion qui donne lieu à une libération inattendue : l’Association psychanalytique de France a refusé la qualité de « membre » à Prado de Oliveira, laissant celui-ci dans les limbes de l’« analyste en formation » qui a pourtant complété (et dépassé) toutes les étapes de la formation. D’un œil extérieur, il est facile de s’imaginer que celui qui s’interroge sur la tendance infanticide de la psychanalyse veuille ici tout simplement se venger, submergé par la paranoïa (d’autant plus, peut-on penser, qu’il a déjà travaillé sur le thème de la paranoïa par le passé !). Or, cette exclusion a plutôt eu chez lui l’effet d’un dépassement de la paranoïa, comme si le complot et le rejet, tant craints en fantasmes, avaient pu se vivre, avoir une histoire et être traversés en devenant une réalité extérieure.

Du coup, il a découvert dans sa pratique clinique une sensibilité nouvelle et une formidable liberté d’écoute : « Auparavant, l’institution exigeait que j’introduise son propre cadre dans la pensée de mes patients, notamment au moyen de supervisions. Après, j’ai pu laisser le patient formuler le cadre qui lui convenait le mieux. Avant, je devais être avant tout avec l’institution. Après, j’ai été libre d’être avec mes patients, à partir d’eux-mêmes. » Ce refus a donc réussi là où son analyse personnelle n’avait pu faire mieux que de le garder captif d’un transfert à l’institution psychanalytique, ce parent substitut qui peut empêcher l’analyste de grandir, le priver de l’épreuve d’une solitude essentielle où se développe une force intérieure, la capacité de traverser seul des émotions d’une grande intensité ; ce travail de deuil ouvre l’espace de l’intériorité et de l’indépendance affective.

Il y a une dépendance constructive, bénéfique et nécessaire, bien entendu, et le transfert ne se dissout jamais complètement (sinon parfois dans la psychose). Il n’est pas question ici d’une attitude bêtement anti-institutionnelle. Les institutions sont un mal nécessaire, ce qui n’empêche pas de critiquer celles qui bloquent tout mouvement d’altérité, celles qui sont contrôlantes, possessives, fusionnelles, ce parent qui se propose comme la seule médiation, la seule traduction du dehors, l’unique courroie de transmission : « Se séparer est aussi l’occasion de se protéger de la folie du groupe. »

Le déni de la « réalité »

La paranoïa (de la psychanalyse) se remarque dans le symptôme d’un déni de la « réalité » (terme évidemment problématique). Le déni d’un morceau de la réalité psychique entraîne nécessairement la projection de ce qui a été exclu au dehors, comme si le psychisme ne pouvait plus percevoir que son propre cinéma. Le déni de l’intériorité engendre donc un déni de l’extériorité, ce qui explique aussi pourquoi la cure analytique aide à mieux « percevoir » ce qui se passe en nous et hors de nous.

Prado de Oliveira observe l’aveuglement de la psychanalyse à l’endroit des changements culturels, sociaux et politiques et déplore le fait que les psychanalystes ne soient plus un groupe porteur d’idées révolutionnaires : « Si la réalité rejette les psychanalystes, c’est qu’auparavant les psychanalystes l’ont rejetée. » Il note que la psychanalyse s’est construit un dehors familier, par projection, et qu’elle fait référence à un « ailleurs » qui, en réalité, est sans étranger, ni étrangeté. Tant de fines élaborations sur une métapsychologie de l’étranger ont contribué à l’édification d’un étranger fictif, épique et totémique, qui empêche la compréhension et l’accueil de l’étranger réel. De même, il existe en psychanalyse un enfant mythique, une mère et un père mythiques, qui semblent recouvrir, pour mieux les exclure et s’en défendre, l’enfant réel, la mère réelle, le père réel. L’idéalisation mène inévitablement à un manque d’empathie envers ce monde changeant, envers l’analysant réel, envers la psychanalyse réelle.

Prado de Oliveira fait remonter cette tendance de la psychanalyse d’aujourd’hui aux enjeux paranoïaques de Freud lui-même et à une institutionnalisation de cette paranoïa. Il est vrai que Freud a eu beaucoup de relations duelles, marquées par une alternance où l’élection de l’ami idéalisé mène à l’exclusion et à la rupture définitive, comme si Freud avait vécu les différences comme des trahisons et des infidélités impardonnables. C’est que la réalité de l’autre représente son indépendance et chaque bris du pacte fusionnel ravive chez le paranoïaque le rejet initial, le rejet d’une douleur invivable, impossible à intégrer psychiquement, sinon sous la forme d’un déni massif ; l’impression d’être rejeté est alors projetée partout, mais comme une fiction, une théorie, un doute ou un soupçon. Voilà pourquoi l’épreuve d’un rejet réel, qui ne fait plus aucun doute, permet l’entrée en matière du deuil, tant redouté et évité.

L’institution a tendance à vouloir établir ses fondements et sa raison d’être sur le sol d’un déni de la mort, d’un désir fou de survivre envers et contre tout, ce qui paradoxalement provoque sa mort, son immobilisme, sa peur de vivre : les transformations deviennent des trahisons, les changements des hérésies décadentes, des concessions au méchant monde extérieur. Voilà pourquoi l’œuvre de Mélanie Klein reste importante, car elle plonge au cœur de la paranoïa pour nous donner la chance d’en sortir, en nous invitant, comme l’écrit Prado de Oliveira, à « cette dépression inaugurale, liée à l’ombre lumineuse, [qui] n’a pas comme destin l’effondrement mélancolique, mais, tout au contraire, un éveil émerveillé au monde et à la créativité ». Lacan, puis Derrida, insisteront à leur manière sur ce deuil originaire qu’il importe de rappeler à l’œuvre freudienne, mais peut-être encore davantage aux institutions (freudiennes, kleiniennes, lacaniennes, derridiennes).

Il y a dans ce livre une analyse intéressante d’un moment fort de l’histoire de cette paranoïa psychanalytique : les guerres intestines que se livrent les psychanalystes, à Londres, sous les bombes allemandes. Le climat paranoïde des guerres a peut-être influencé davantage qu’on le croyait l’histoire de la psychanalyse, sa géopolitique, ses déchirures, ses ennemis, ses clans, ses traîtres, ses écoles et ses symptômes actuels. Dans le conflit britannique ici soulevé, Prado de Oliveira dévoile sous les tensions apparentes entre kleiniens et annafreudiens (sans oublier le middle group) tous les enjeux qui fourmillent encore aujourd’hui dans le cœur invisible des institutions psychanalytiques : lutte des classes, lutte des cultures et des langues (allemande, anglaise, française), lutte entre médecins et non-médecins, entre le masculin et le féminin, le parent et l’enfant. La phrase la plus forte du livre (à méditer) : « La querelle et les exclusions institutionnelles sont des défenses contre les mouvements du monde et expriment l’impuissance à leur égard. »

Par ailleurs, je ne partage pas l’enthousiasme sans bémol de Prado de Oliveira pour la démocratie, la science et les services publics en santé mentale ; exclu de l’institution psychanalytique, il a été accueilli par l’université et le système hospitalier, ce qui semble lui avoir ouvert les yeux sur une réalité qu’il a quittée, mais l’avoir placé à nouveau dans la difficulté d’une critique interne de la main qui nourrit. On pourrait donc pousser la thèse de son ouvrage un peu plus loin, élargir l’horizon au-delà de la critique des milieux psychanalytiques qui, à mes yeux, ne sont pas nécessairement plus problématiques que les autres, mais au moins tout aussi problématiques, en ce qu’ils incarnent « des défenses contre les mouvements du monde et expriment l’impuissance à leur égard ».

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Alors, vais-je vraiment, en ce trentième anniversaire, souhaiter longue vie à Spirale ? Oui, il faut conserver et protéger cet espace si rare et précieux, voire l’« institution » qu’elle représente dans le paysage culturel québécois, mais je lui souhaite surtout de continuer à mourir joyeusement à chaque parution, de ne pas être obsédée par sa survie, ni par l’impression d’être rejetée, ignorée par tant de lecteurs, de ne pas être muselée par l’impression que changer, c’est trahir son mandat et son legs. Longue vie ? Oui, cette vivacité qui est un rythme, une respiration, un battement, un va-et-vient, une série de petites morts, une pulsion de mort sexuelle, constante, comme le travail de l’océan qui, à chaque vague, dans chaque onde de choc, lance mémoire, mer et monde sur les rocs et les sables de l’aujourd’hui. Santé ! Marées ! Écumes !

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