Spirale 228, septembre-octobre 2009
Dossier
Critiques intempestives :
les œuvres d’avenir
des trente dernières années
par Guylaine Massoutre et Patrick Poirier
Quelle culture au Québec, en 2009, sinon une pluralité de forces, mouvance fragmentaire, déploiement de singularités ? Vents contraires ? Qui a peur de la complexité ? La question est-elle mal à propos ?
Tout cela est-il inconvenant ?
Les revues culturelles, véhicules périssables mais indispensables aux débats, instigatrices de scandale (à l’occasion), ont accompagné et, plus souvent encore, ont servi de clés aux transformations, aux ruptures et aux vagues d’émancipation de la pensée. Que l’on songe au succès de Mainmise et, auparavant, aux entrechocs de Cité libre et de Parti pris. Inutile de remonter à La Nouvelle Relève, sinon pour rappeler que, dans son nom, figure l’indice d’un principe commun à toutes les revues « pensantes », un au-delà de l’impasse, des voix intempestives. S’impose une pensée fraternelle pour L’impossible, qui fut cela — déferlante éphémère — et qui pour cela fit naufrage.
Que Spirale ait aujourd’hui trente ans, il y a là, à la face même de son anniversaire, la chance d’un heureux contretemps. Depuis septembre 1979, le magazine, déployant les balises d’une aventure collective, a maintenu le cap sur un réel imprévisible, à défaut d’être absolu ; il navigue à vue d’œil, et comme au regard de ses lectures et découvertes, à l’emporte-pièce. Étrange bâtiment de la pensée, toutes voiles dehors. On en jugera par le dossier « Spirale 30 ans », placé en ouverture de ce numéro anniversaire, à l’intention de nos lecteurs d’aujourd’hui et de de demain, conçu pour rappel et mémoire du chemin parcouru, et à parcourir encore.
Nous ne jetterons pas l’ancre.
À l’avers et au revers des opinions médiatiques répondent d’autres voix, d’autres avenues, plus paradoxales jusque dans les affirmations personnelles. De tels articles, qui fraient avec de plus puissants courants — ceux des livres, sans ignorer Internet, radios et quotidiens —, ont dans ce numéro anniversaire le regard fixé sur un horizon optimiste et entreprenant, voire provocant. Face aux crises qui ne cessent de contrecarrer les espérances, ils maintiennent, sans entrave, un cap fou. Par ses mouvements de godille, Spirale, ne suivant aucune ligne droite, aussi imprévisible que l’aliénation consentie pour se déprendre, se libérer, dessine torsions et négations, des déprimes aux subprime. Nouveaux écueils ; fiascos honteux d’une époque.
Ce courant offensif de « dé-liaison » à Spirale, porté par la promesse de la déconstruction et la volonté qu’une insurrection permanente de l’intelligence serve un contrepoison, un pharmakon aux nocivités des hyperpuissances, aura-t-il contribué aux refontes de l’humanisme, mis à mal dans l’après-guerre ? Aura-t-il favorisé la décélération des montées de dépression des années 1990 ? A-t-il pris le tournant altermondialiste des années 2000, qui sied à une nation aux rêves d’autonomie rognés depuis trente ans par la démocratie dans laquelle elle évolue et se transforme, au rythme d’un néolibéralisme galopant, indécent de triomphalisme ? Bousculé en ses fondements, comment l’espoir de liberté, sous l’égide des revendications de droits, se secoue-t-il des simulacres et se réaffirme-t-il ? C’est le pari d’y répondre que ce numéro anniversaire propose à ses lecteurs, selon la conscience avec laquelle chacun y relie trente années de pérégrinations, voyages, dérives. Trente années d’écriture ! Âge de maturité pour une revue ou un magazine ?
L’heure, bien entendu, pourrait être aux bilans de toutes sortes, et il est vrai que la tentation serait grande, pour l’occasion, de proposer de nouveau un nécessaire « État des choses » qui ferait écho au numéro de notre vingtième anniversaire. Dix ans plus tard, la plupart des bilans — « Coup de masse », « Arrêt sur image » et autres « État critique » — que proposaient alors nos collaborateurs demeurent étrangement d’actualité, pour le meilleur et pour le pire.
Pour son trentième anniversaire, Spirale souhaite donner une tournure résolument « intempestive » à son mandat et à son projet critique, visant, comme toujours, à favoriser le développement d’une réflexion sur les arts, les lettres et les sciences humaines, mais cette fois en cherchant non pas uniquement dans l’actuel, mais bien aussi dans l’inactuel ce qui peut encore correspondre au développement et à la création d’une culture riche et au foisonnement de la pensée.
Réexaminant ces trente années consacrées à orienter ses lecteurs à travers l’actualité, appuyé par ses générations réflexives, ses directions engagées, ses plumes résistantes aux crédulités, son scepticisme critique, sa confiance lumineuse dans le credo de la connaissance et le potentiel critique des arts et des lettres, Spirale profite de cette date anniversaire pour fendre vague et creuser son sillon dans l’écume de la culture : désigner l’œuvre collective en cours, moins accomplie qu’à réfléchir et (ré)inscrire ; évaluer aujourd’hui les grands textes et les œuvres marquantes qui font et qui feront le Québec de demain.
L’idée n’est pas ici d’établir un palmarès, Hit-list ou Top 10, mais bien de chercher à dire ce qui, depuis septembre 1979, a marqué force et fragilité de la littérature, de la théorie, de la philosophie, des arts visuels ou scéniques, ou de tout autre domaine culturel, scientifique ou politique. « Usez de votre liberté de jugement pour concevoir l’avenir », avons-nous demandé à nos collaborateurs. « Quels auteurs, penseurs, créateurs, essayistes ou autres ont, selon vous, débusqué l’impensé, touché au corps constitué des assertions et des croyances, posé des garde-fous aux mentalités infertiles, délivré les grandiloquences et les sanctifications proclamées, traqué les stéréotypes logorrhéiques et les rayonnements nocifs ? Un débat d’idées vous a-t-il marqué ? Une pratique réelle de la critique, entendue entre lecteurs au sang bouillant, est-elle possible ? Croyez-vous que le passé, avec ses traditions, soit au cimetière ? L’idée de l’avenir, facteur d’infinie croissance, vous fait-elle grincer des dents ? Pensez-vous que seul le présent nous tienne en équilibre, ou bien que nous y sommes mutilés dans le temps ? La conscience est-elle le refuge des valeurs durables ? Sur quoi bâtissez-vous votre héritage ? »
Dangereuses tables rases, mémoire impuissante à tout embrasser ; jamais n’est-il si peu question de sciences et autant de langage. Aux savoirs disjoints, l’entreprise collective de Spirale oppose un réseau dont les véritables architectes seront ses lecteurs ; en effet, que l’on soit un essayiste aguerri ou, plus modestement, un collaborateur en devenir, lequel d’entre nous accepterait de céder au mirage d’un monde harmonieux, livré au simple passage des acquis dans la pléthore des mots ? Il y a eu du hasard, dans ce numéro hors normes, sans qu’il en ait résulté de chaos. Une organisation de pensées interdépendantes s’y fait jour, rappel d’une impossible communauté à venir. Plus encore, le pragmatisme relevant des idées précises compensera-t-il la complaisance aux pétitions de principe, qui laissent tout un chacun livré aux écueils d’un monde compétitif et performant, sans âme qui vive, qui veille, qui fasse écho ? Qu’est-ce qu’un intellectuel québécois en 2009 ? Et qui, son lecteur ? Le silence deviendra-t-il un jour insoutenable ? Il y a, dans ce numéro de Spirale, des actes de parole intempestifs, des pensées à saisir, sans qu’il soit déplacé d’y errer jusque vers l’avenir. Puissent ses destinataires discuter et débattre (bruyamment ou non) des rapprochements, témoignant de sa singulière forme distributive.
En tête de proue, les écritures philosophiques fédèrent manifestement le bien commun autour de Benjamin, de Deleuze, de Derrida, de Lyotard, de Meschonnic, de Rawls, de Taylor, de Vacher, de Wittgenstein. Souhaitons que leurs assises rationnelles, aux larges vues disciplinées, équitables, divergentes, fomentent des résistances plus audacieuses aux nivellements de tous ordres qui cherchent aujourd’hui encore à nous inféoder. Pour cette refondation par l’œuvre, renversons livres et lecteurs ; cul par-dessus tête, sens dessus dessous. Voici constituée la promesse d’une communauté réflexive, active à sa table chargée, qui, dans le bureau virtuel et tangible de Spirale, assoit un chercheur platonicien près d’un enseignant ; un politicologue, d’un bédéiste ; une traductrice, d’un danseur ; un lecteur, d’un écrivain ; etc.
L’essai prévaut sur l’analyse et le récit. Telle était la proposition initiale : penser l’avenir à partir du passé, dire la créance et l’héritage. Qu’il soit question de culture en décadence, pléthorique ou pervertie, qu’une institution sclérosée soit dénoncée de l’intérieur ou pas, il y aura un à-venir après la défaillance et le désastre (s’ils viennent jamais). À l’épreuve des visions à court terme, sous-jacentes au divertissement insignifiant et à la convergence médiatique, nos essayistes opposent les œuvres littéraires des Milan Kundera, Claude Simon, Aimé Césaire, Cormac McCarthy et Orhan Pamuk, mais tout aussi bien l’avènement d’une scène théâtrale. Des noms de femmes, coextensifs au rayonnement de leurs prédécesseurs, contribuent à la réversibilité du sujet pensant et de l’objet pensé : Acker, Amyot, Pizarnik, etc. (Nous les aurions souhaitées plus nombreuses.) Il vous faudra les (re)découvrir, comme le fut un jour Jovette Marchessault. Tant de « feux de Bengale », parmi d’autres éclatants.
Comme aux lettres va la force des mots, aux arts correspond la rémanence des images : actualité de Hollan et de Larivée ; « effets » encore à venir d’un René Payant. Et pour scander la partition de ce numéro anniversaire, un important portfolio qui se propose généreusement à nous comme le jeu d’une composition ludique et exigeante : cadavre exquis d’œuvres récentes dont la longue phrase visuelle traverse ce numéro, le déborde pour se prolonger, se filer dans le temps et poindre à l’horizon des trente prochaines années. Intempestive actualité de demain. À vous l’impact.
Que cette mémoire fixe un nom d’artiste ou se traduise autrement, par des essais esthétiques, des bandes dessinées ou par une forme originale de cinéma, elle reliera l’un des fondateurs de Liberté à Spirale. Rien de moins personnelle, et pourtant si paradoxale, que l’empreinte des téléromans, qui rejoint, à l’autre bout de l’éphémère, la trace éblouissante d’une génération d’acteurs et de danseurs créateurs. Nous les avons tous connus, reconnus sous le pesant des livres, rendons grâce à leurs arts.
Pas de battage autour de la critique : elle est toujours déjà intempestive !
Condition de perfectibilité, cet exercice annonce et oriente des solidarités. Mémoriel chez Claude Lanzmann, témoin pour tous de la Shoah, ce combat appelle de moindres reconnaissances, aux frictions essentielles, toujours des « corps jetés dans la bataille ». Paroles et paroles, fariboles, manque d’élan ? Jugez-en ! Lisez ! Que trois psychanalystes braquent leur critique interne sur les croisées de lectures, d’écritures et des pensées, il y a là, de quelque manière qu’on l’envisage, un « labeur de la réflexion » dont le devoir de mobilisation est infini.
Seules nos vies n’ont pas cette dimension.
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