Spirale 227, juillet-août 2009

Essai

Une écriture du retour

LA FORME ET LE DEUIL.
ARCHIVES DU LAC de Louise Warren.
Éditions de l’Hexagone, 229 p.

par Nelly Carnet

La proposition de Borges, placée en exergue du livre et qui annonce qu’il faudrait se « mettre à la recherche d’éternités », porte toute l’écriture de Louise Warren. L’auteure crée des textes qui sont des respirations pensantes autour d’une mémoire sans cesse revisitée et d’un présent vécu dans l’intensité des sensations que la nature environnante peut lui offrir. Les diverses œuvres livresques, picturales ou sculpturales qui l’ont touchée, elle les honore en retour par des textes, de véritables offrandes. Ces écrits de mémoire sont des formes données au passé, qui éternisent un deuil et le subliment. La forme esthétise, fait advenir à la surface tous les motifs des deuils et ressuscite, en quelque sorte, ce qui a disparu.

Déplier la mémoire

Le livre de Louise Warren est protéiforme, mêlant des essais consacrés à certains artistes que l’auteure a croisés et des récits autobiographiques. Un dernier ensemble rassemblé, sous le titre « Archives du lac », vient clore le troisième versant des deux premiers volumes des archives déjà publiées. Celles-ci sont des notes de journal réflexives, non datées et retravaillées. Par la pensée, l’auteure relie des fragments entre eux. Elle rappelle que nous sommes des êtres qui tournent autour du soleil, et que ce mouvement infini formé sur lui-même fonde notre rapport à toute chose, y compris à l’écriture, puisque lecteur et écrivain tournent tous les deux la page. L’écrivain tourne autour d’un motif pour tenter de l’épuiser, tout comme l’écriture l’épuise avec « une énergie qui se renouvelle sans cesse ». Ce préfixe « re », se retrouve dans le motif du « pli » cher à l’auteure comme il pouvait l’être à Mallarmé. Dans La forme et le deuil, Louise Warren donne à de brèves notations le titre « Plis, origami de la pensée » que l’on pourrait considérer comme une petite suite donnée au pli mallarméen dessiné par l’éventail et le livre, avec leur revers / avers, leur caché / montré. Ce présent du pli pensé dans l’écriture n’est pas sans rappeler à l’auteure celui que sa tante cousait. Le nom de l’écrivaine renferme en lui le motif même du pli. On peut même aller jusqu’à imaginer que ce nom, consciemment ou pas, pourrait être à l’origine des phrases dépliées autour de cette même forme. « Le pli exprime le déplacement de la pensée, il développe un langage dans un monde parallèle. À l’image du trait, il capte vivement la sensation. Si vif qu’il semble s’emparer de la chair, de l’objet, mais c’est de la forme que le pli s’éprend. Qu’il soit empreint de fluidité, de légèreté ou de dureté, il s’affirme et permet à l’objet de sortir de lui-même, de s’animer. » Le pli est un motif scriptural par excellence. Il dévoile et cache. Il est inscrit dans le monde binaire avec son ombre et sa « lumière ». Comme la mère de l’auteure qui repasse les plis de sa jupe, on se retrouve absorbé par ce motif et plongé dans le silence. Le texte est un pli avec avers et revers que chacun cherche à capter dans une interprétation au-delà de tout sens premier. « Plis et pensée ne sont pas séparés. Objets faits de profondeur comme la pensée. » « Écrire des essais est une manière de plier et déplier une idée. » « Écrire dans l’art du pli, le tissu du texte. » Le pli est une sensualité pensante. Il ondule comme le livre de Louise Warren, formé de plis à rassembler et à déplier en éventail.

Cette écriture du retour qu’est la réflexion contenue dans les « Archives du lac » est comparable à une « île dans la solitude des livres », tout comme cette maison près du lac où l’auteure écrit. Ce lac qui, saison après saison, dévoile une eau stagnante, gelée, montante, prise ou déliée, vit et pense. « Elle est un palimpseste dans lequel l’écriture vient se reconnaître où le cœur bat et s’incline toujours vers l’autre. »

Le jeu du regard

Le regard est également très important pour l’auteure, qui lui consacre quelques pages spécifiques. Le regard nous transforme. On regarde sans cesse l’autre « pour se réinventer sous » l’autre. De même, lorsque Louise Warren évoque sa tante disparue dans une écriture aussi vivifiante que pouvait l’être la personnalité de cette aïeule avec laquelle elle partageait de longues journées, elle restitue l’importance des objets regardés qui ont forgé « son apprentissage des formes et des matières » et son expérience de l’écriture. C’est ainsi que nous pouvons lire un certain nombre de textes consacrés à des artistes, peintres ou photographes, à leurs ateliers visités, aux expositions ou aux catalogues lus et regardés. Louise Warren nous dresse des comptes rendus sensibles avec cet état d’âme si particulier qui fut le sien à l’occasion d’une exposition : l’âme a été conquise, imbibée par l’œuvre, par son effet magique. L’œuvre picturale a cette capacité de concentrer tout l’être sur quelques centimètres carrés pour créer de la présence. Toutes les notations de Louise Warren sont des réflexions aussi bien sur l’art, la poésie que l’écriture. Du photographe Sack, elle écrit : « Entrer dans l’œuvre de Stephen Sack, c’est entrer dans un univers onirique qui est aussi celui du temps qui nous échappe, un temps mort, le seuil d’un arrière-monde où vivent ensemble des âmes. » Une riche mémoire poétique émane des pages qu’elle consacre aux différents artistes.

Lorsque Louise Warren prend elle-même des photographies, au cours de ses différents voyages, elle se prend à adopter une vision propre au pays. Par exemple, de celles prises à Tokyo, il ressort une verticalité qui « domine le quotidien » de la ville avec ses bambous, ses corps sveltes, ses « hautes planchettes dressées près des pierres tombales ». Nous sommes dans la multiplication des signes et de leur symbolique. La ville tout entière fait signe, et y vivre ne laisse aucun repos en dehors de quelques temples, jardin ou cimetière qui laissent place à la pensée profonde.

Dans l’ensemble de son livre, Louise Warren retrace des souvenirs mémorisés au fil des ans, des voyages et des rencontres et, comme le peintre Alexandre Hollan, elle consacre du temps à « reprendre » et à « découvrir » leur sens.

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