Portfolio
No 227

Nicolas Baier

par Stéphane Baillargeon

Les miroirs ardents
de Nicolas Baier

L’art tend un miroir embué à notre société. Évidemment, les objets et les sujets, les vérités comme les mensonges, les troublants questionnements comme les réponses plus ou moins incertaines qui s’y présentent s’avèrent toujours plus près qu’il ne semble. La glace est une chaude matière à réflexion.

L’artiste tient le miroir. Il s’y reflète certainement lui-même. Il nous y donne généreusement à voir pour nous apprendre à mieux regarder. Le regard aiguisé de Nicolas Baier a beaucoup donné — nous a beaucoup appris — depuis une bonne décennie. En prélevant dans le réel des significations enfouies, cachées, improbables, en les manipulant astucieusement, il ne cesse d’ouvrir les yeux sur le quotidien le plus banal pour en extraire la poésie la plus saugrenue et la plus profonde. À travers l’œuvre, le Canada apparaît « dans le marécage d’un terrain de golf », voire « peinturé dans le coin d’un vieux pénitencier » à Laval; ailleurs, une tache d’eau sur un simple papier (Profil 01, 2009) évoque la figure humaine qu’aurait pu esquisser à l’encre un artiste talentueux.

Baier lui-même travaille patiemment ses images pour composer un nouveau monde. Cette mécanique expressive a trouvé un de ses points d’ancrage majeur, pour ne pas dire central et même essentiel, dans le corpus plus récent nommé Paréidolies. Ce mot désigne les illusions visuelles perçues dans les images, l’identification d’un animal dans un nuage ou d’un visage dans une tache. En favorisant et en assumant lui aussi la confusion entre la perception directe d’un objet et la perception de son image abstraite, Nicolas Baier matérialise la représentation d’une sorte de « quantum hallucinatoire », d’un dualisme de l’extérieur et de l’intérieur, du perceptif et du projectif. Comme le montre bien Web (2009), les variations d’échelle, le jeu des détails, la multiplication des « petits riens », jusqu’aux incongruités de perspective amplifient l’interrogation onirique et paradoxale. De telles compositions, fines et complexes, témoignent d’un souci formel, formaliste même. Les miroirs déformants de Nicolas Baier réfléchissent souvent comme des surréalistes.

L’exploration des potentialités expressives des images ainsi découvertes et travaillées a trouvé un de ses plus fabuleux aboutissements avec les Vanités : reflets de vieux miroirs numérisés et rassemblés en une immense et sublime mosaïque de reflets en camaïeux bleutés et grisâtres intitulée Vanitas I (2007). Baier ne donne plus alors seulement à voir du connu, du réel, du déjà-vu en puisant dans le réel, pour dénicher habilement une toile abstraite dans un bout de comptoir en formica ou dans l’assemblage de céramiques d’une salle de bain. Le jeu de fabrication de sens s’amplifie et se déploie indéfiniment avec cet immense écran. Les Vanités, toutes et chacune, permettent à quiconque s’approche d’elles de basculer dans un autre état à la recherche d’une portion de réel bien sûr, mais aussi et surtout d’une parcelle de mémoire, d’une partie de lui-même, de la vie et même de la mort. Dans le film Orphée (1950) de Cocteau, le miroir permet d’ailleurs ce passage d’un monde à l’autre. « Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va », confie Heurtebise à Orphée en parlant du secret des secrets. « Du reste, regardez-vous toute votre vie dans une glace et vous verrez la mort travailler comme les abeilles dans une ruche de verre. » 

La photographie aussi est une opération « mentale »… La numérisation d’un miroir ne l’est pas moins. Michel Foucault a produit une fine et désormais fondamentale analyse de la fonction du miroir dans Les mots et les choses. Il concentre son esprit de finesse et de synthèse sur Les Ménines (1656, Madrid, Museo del Prado) de Velazquez où Philippe IV et sa reine n’entrent dans la composition que par le reflet esquissé au fond du tableau. Le couple royal regarde l’autoreprésentation du peintre qui les observe également. Le roi et la reine comme sujets invisibles dont « le miroir assure la métathèse de la visibilité qui entame à la fois l’espace représenté dans le tableau et sa nature de représentation », écrit le philosophe.  Surtout, au final, Foucault note qu’à travers la disparition du sujet ce chef-d’œuvre traite de l’ouverture d’un monde infini, celui de tous les possibles de la représentation artistique enfin libérée de ses contraintes restrictives, « et libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation », écrit-il.

La formule s’applique parfaitement aux numérisations des vieux miroirs de Nicolas Baier, reflet de reflet, éclat d’un éclat, image d’une image, représentation d’une pure représentation. Le jeu des inversions et des constructions complémentaires se retrouve aussi dans le diptyque Noir (Tunnel) et Noir (Pneu) (2007, 2008, 2009). Le chemin des nuages (2007) joue également sur un renversement, l’eau de condensation ayant produit sur le papier brun qui masquait une vitrine des taches évoquant les nuages.

Le miroir confirme ainsi sa force de concept emblématique de toute la production de cet artiste comme l’a bien remarqué l’historien de l’art Gilles Godmer dans un texte accompagnant le catalogue de l’exposition présentée au MOCCA de Toronto. Dans son propre texte, le directeur de cette institution, David Liss, propose une référence directe au miroir d’Alice. « Je me reconnais à travers l’inventaire des choses et des murs qui m’entourent », dit lui-même Baier de sa démarche. « Je suis ancré aux lieux que j’habite comme à un miroir. » Il confie encore, en parlant de ses Paréidolies : « Me semble que l’art agit presque toujours comme un miroir. Les gens se voient et se perçoivent à travers l’exploration, la fouille inconsciente de leurs connaissances, de leurs expériences, de leurs acquis. Dès lors, y a-t-il encore de la place pour de nouvelles propositions visuelles? Si les gens veulent des miroirs, ils en auront! » Il se plaît finalement à citer Agnes Martin, pour qui « l’art agit presque toujours comme un miroir ».

Les Noirs, œuvres les plus récentes, témoignent d’une nouvelle bifurcation exploratrice inspirée des paysages souvent observés dans les Vanités. Une sorte d’effet miroir de ces images autogénérées par des miroirs. Elles sont maintenant capables de produire (en les aidant) de nouvelles libérations de la représentation comme dans Paésine 1 & 2 (2008) : un paysage vaporeux, profond et délicat, une sorte de sfumato, arraché d’une roche calcaire de Toscane. Cette production récente renverse aussi le travail même de la création en exigeant de multiples interventions, du travail au microscope. Il a fallu des dizaines de manipulations et de prises pour aboutir à la grande œuvre Météorite (2008), démontrant qu’une œuvre abstraite, forte et enivrante comme un Riopelle ou un Pollock, se terrait dans les effrayants et silencieux espaces infinis, depuis la nuit des temps.

Une autre boucle est ainsi bouclée. Encore une fois, Nicolas Baier donne à voir et apprend à regarder. Il tend ses fabuleux miroirs, propose ses brillants reflets, soumet ses pénétrantes réflexions. On est alors tenté de pousser l’allégorie centrale de cette production en référant aux neurones miroirs, ces unités fonctionnelles du système nerveux qui sont supposées jouer un rôle dans l’apprentissage par imitation. Ces neurones s’activent quand un individu en voit un autre réaliser la même action que celle pour laquelle elles se mettent en branle quand lui-même la pratique, d’où l’effet miroir. Selon certaines hypothèses des neurosciences, ces cellules pourraient jouer un rôle dans l’empathie, le dégoût, la cognition sociale, y compris le langage, l’intercompréhension et bien sûr dans l’art, ce miroir embué tendu à notre société…

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