Spirale 226, mai-juin 2009

Roman

Des astres amoureux

Elle t’attend de Florian Zeller
Flammarion, « Théâtre », 154 p.,
Théâtre de la Madeleine, Paris,
du 9 septembre au 31 décembre 2008.

CÉlibataires de David Foenkinos
Flammarion, « Théâtre », 140 p.
Studio des Champs-Élysées, Paris,
du 19 septembre au 31 décembre 2008.

par Stéphan Gibeault

Pourquoi l’amour demeure-t-il un idéal, une aspiration de
masse si ce n’est, au moins en partie, en raison de la
valeur reconnue à la durée à laquelle il est associé ?
— Lipovetsky,
Les temps hypermodernes

« Les deux-jeunes-auteurs-très-à-la-mode sont au théâtre », clame Fluctuat.net. Au moment même où Wajdi Mouawad prenait d’assaut les planches françaises à l’automne dernier, Zeller et Foenkinos faisaient de même. La médiatisation entourant Zeller n’est plus à faire : enfant « prodige » (premier roman chez Hachette à l’âge de 20 ans, prix Interallié 2004 pour La fascination du pire), des allures de BHL à 29 ans (houppe blonde et chemise ouverte), ancien (!) prof à Sciences Po, quatre romans et quatre pièces de théâtre en huit ans, une copine ex-mannequin (Marine Delterme, témoin de Carla Bruni lors de son mariage avec un certain président), sans parler du seul ami qu’il revendique dans le milieu et qui porte le nom de David Foenkinos… Très « pipole » tout cela, d’autant plus que c’est Laetitia Casta et Bruno Todeschini qui interprétaient Anna et Simon, les rôles principaux de Elle t’attend.

Le temps d’une pièce ou le retour à Ithaque

Le rôle principal devrait être tenu par la notion même du
temps, transformant ce qui pourrait apparaître comme
une absence d’action en action : celle d’attendre.
— Zeller

Elle t’attend, c’est bien sûr « elle », Anna, mais également l’ex avec laquelle « t’ », Simon et son « fantôme » (voire sa présence), a eu des filles. Quant au verbe qui conjugue tous les temps, « attendre », il évoque à la fois le lien originel, cette nostalgie du premier amour, ce retour inévitable au passé qui ne se déracine pas, cette vie qui existe toujours sans lui, ainsi que le présent, la Corse (éloge à la lenteur, s’il en est) que Simon fuit pour retourner à Paris, l’avenir possible, au moment même où il est présenté pour la première fois à la famille d’Anna. Par suite de la disparition mystérieuse de ce dernier, une discussion animée a lieu pendant laquelle le principe de toute la pièce sera expliqué : « La mÈre [s’adressant au frère d’Anna] : Tu ne t’intéresses qu’au passé. […] / Elle [Anna] : Tous les hommes ne s’intéressent qu’au passé, maman. / Le frÈre : Et les femmes, à l’avenir, c’est ça ? / LA MÈRE : Non. À l’instant présent. »

Comme son titre l’indique — Elle t’attend —, l’anonymat des protagonistes contribue à rendre l’intrigue universelle et quasi intemporelle : la mise en abyme de L’Odyssée — LE FRÈRE [s’adressant à ELLE (Anna)] : « Je suis maladivement nostalgique. Maladivement, parce que c’est une maladie. C’est pour ça que je reviens toujours vers les choses que j’aime. Que je reviens ici [au chalet des parents]. Que je relis ce livre [L’Odyssée] » —, et la scène rejouée et déformée (la scène 11 reprenant la scène 5 comme un souvenir embelli) en flash-back avec le fantôme de LUI (Simon), expliquant qu’il ne veut pas un enfant d’elle, tendent à le prouver.

On sombre ainsi dans les crevasses du temps, on s’y perd comme Simon semble se perdre en montagne, et le présent se détruit, à l’image de la montagne consumée par les feux de forêt, pour se refaire. Avec une économie de mots, Zeller manie la phrase simple tout en laissant respirer le silence. À sa façon, il joue avec le temps comme Duras jouait avec le silence dans Hiroshima, mon amour ou encore, plus près de nous, Jennifer Tremblay (prix du Gouverneur Général 2008 pour La liste) dans Tout ce qui brille. Le temps se fige, on retourne aux temps anciens, au temps d’avant, au temps d’un autre amour ; l’attente de l’une (Anna) se fera le miroir de l’attente de l’autre (son ex-femme jamais nommée, non-dit relevant de l’imaginaire). « Elle t’attend », devient sans conteste « Elle(s) t’attendent » même si ce « Elle » ne peut être que singulier. L’histoire peut paraître banale, mais pourtant, jamais le mot « Noir », à la toute fin, ne semble marquer avec autant de force le drame singulier d’Anna qui se clôt par le mot « Fin », laissant définitivement place à la négation de sa réalité au profit d’un monde imaginaire.

Un temps.

De l’amour réel à l’amour virtuel

Après sept romans, dont une remise en question évoquant la panne d’inspiration avec Qui se souvient de David Foenkinos ? (en lice pour le Femina 2007), voici que David Foenkinos flirte pour la première fois avec le milieu théâtral avec Célibataires, une comédie trop souvent gauche sur le couple, le divorce et l’angoisse du bonheur à l’heure d’Internet. Michel et Sylvie sont deux employés d’une agence matrimoniale qui doit fermer ses portes, incapable de résister au nombre croissant d’adeptes des rencontres amoureuses sur Internet. Ils attendent l’amour comme Pozzo et Lucky attendent Godot. IL est là, ils ne le voient pas. « SYLVIE : Depuis ta séparation avec Isabelle, j’ai l’impression que tu t’es coupé du monde des femmes. Tu ne les regardes plus, tu n’espères plus rien. L’amour de ta vie pourrait être assis près de toi que tu ne le verrais pas. » Passifs, les deux êtres, assez simples d’esprit — « MICHEL : Oui, je comprends un peu… et ça me fait tout drôle… ça ne m’arrive pas souvent de comprendre… » —, seront congédiés à quelques jours d’intervalle sans protester, acceptant la fatalité de leur licenciement au même titre que l’amour naissant qui les unira. Heureusement, ô ironie du sort, Michel trouve un emploi à l’ACD, l’Agence de Conseils en Divorce, qui connaît un essor fulgurant. Voulant encourager Sylvie avant qu’elle ne perde son poste, il s’inscrit comme célibataire pour lui donner un client supplémentaire. Il sera en fait le dernier client à s’inscrire à l’agence matrimoniale et à obtenir un rendez-vous…

Quand Godot rime avec Feydeau

Malgré l’humour de Foenkinos, l’intrigue est prévisible comme au théâtre de boulevard. La reprise de « Madame La Marquise » est d’ailleurs à l’honneur avec l’histoire d’un collègue congédié, puis divorcé avant d’être abandonné par son chien (enfui deux jours après avoir été acheté) — « SYLVIE : On parle toujours des gens qui abandonnent leurs animaux sur le bord de la route, mais on oublie tous ces gens abandonnés par leurs chiens » —, et qui, à la suite de ce triple abandon, se fera interner dans un service pour grands dépressifs avant d’être brûlé gravement dans un incendie et d’être transféré au service des grands brûlés dépressifs. Côté réchauffé, on aura vu mieux… Cette anecdote est servie à Michel par Sylvie alors qu’elle se présente au rendez-vous fixé par ce dernier pour lui expliquer que la rencontre n’aura pas lieu puisque l’agence a fermé ses portes la veille. Après dix minutes de conversation et une tirade amoureuse à la Cyrano de bas étage (« Si tu savais comme tu existes pour moi… parfois tu existes même plus que moi j’existe… je me sens vide et inexistant […] dans Sylvie, il y a le mot « vie », et… »), Michel comprend que tout le monde les oublie quand il réalise que le serveur n’est toujours pas venu à leur table : « nous sommes condamnés à être seuls, toujours seuls ensemble… » Tout le génie de Sylvie fait alors surface : « C’est juste que c’est un peu compliqué de faire intervenir une troisième personne. Ça ne se justifie pas. Cette histoire c’est la nôtre. Oui, maintenant, je le sais que cette histoire est la nôtre. » Devant l’évidence de leur destin — et la lassitude qui commençait à poindre de ma lecture —, la société les rejetant (leur employeur, puis le serveur) à eux-mêmes, les nouveaux amoureux passent du restaurant au lit de Michel. De cette avant-dernière scène dans le noir complet, sans surprise mais affichant franchement un comique de situation, ressortent de façon marquante (la noirceur aidant !) les images de Woody Allen et de Diane Keaton. La timidité, la simplicité et la légèreté des protagonistes devient alors tangible. L’enivrement de l’amour, le « gloussement » de l’amour pour le dire avec Foenkinos, les touche finalement et « longuement » après cinq années de travail à tenter d’unir et de rendre heureux tant de célibataires autour d’eux.

L’angoisse du bonheur ou le triomphe des morts-vivants

Or, passant du célibat au couple auquel ils aspirent, les protagonistes passent de la civilisation du désir au bonheur paradoxal du désir assouvi, un bonheur presque aussitôt détruit par le temps, ce que constate avec surprise Michel lors de leur première dispute : « Il suffit qu’on fasse l’amour depuis dix jours pour que tout déraille. » Héros contemporains par excellence — n’oublions pas que le couple travaille maintenant dans une agence de divorce —, ils illustrent bien la pensée de Lipovetsky selon laquelle, à notre ère hypermoderne, « l’idée de bonheur paradoxal est : que plus la société marche au bonheur plus montent les plaintes, les récriminations, les insatisfactions » (entretien avec Denis Failly sur Le bonheur paradoxal, www.nextmode rnitylibrary.blogspirit.com). Ainsi, on ne s’étonne pas d’entendre Sylvie constater, dubitative : « [le] bonheur… c’est dur… cela fait dix jours que nous sommes heureux, ça m’oppresse… je me demande comment font tous ces gens heureux… ». L’angoisse a tôt fait de s’immiscer dans la magie de l’amour naissant, ce dernier laissant ainsi place à l’incertitude d’aimer l’autre de façon inconditionnelle et surtout de devoir faire face à une nouvelle image de l’autre, plus réelle cette fois (Freud n’est pas loin). Même si Sylvie suggère le pardon mutuel — « On se pardonne. Et on oublie tout. Je crois que c’était juste une question de peur… » —, le mal est fait, l’angoisse s’installe et reste littéralement présente jusqu’à la dernière ligne. La menace plane : dans combien de temps cette union s’éteindra-t-elle ?

***

Au moment où l’on reproche à la littérature française d’être aussi bien nombriliste que littéralement morte, peut-on accuser Zeller et Foenkinos de s’éloigner de ce qui semble être les sentiers battus de la sexualité exacerbée à outrance — biais par lequel passe l’exploration de « l’amour » par les auteurs d’autofiction depuis quelque temps — pour mieux retrouver ce qui semble être devenu un amour d’antan, durable (ou passéiste et kitsch, c’est selon) ? Du « fantôme amoureux » de Simon, dans Elle t’attend, à « l’amour filant » de Michel et Sylvie, dans Célibataires, on constate avec Michel qu’au XXIe siècle « c’est de plus en plus dur pour tous les couples. Il faut juste s’accrocher et y croire. […] Et si ça se trouve, on sera vivant dans le caveau ». Défiant l’amour éphémère (en fait, la mort quasi instantanée de ce dernier), Michel et Sylvie se couchent finalement l’un à côté de l’autre, vivants jouant la mort, déjouant ainsi la mort de leur amour par le symbole même d’un amour éternel, un temps du moins, puisque « au bout du compte, les gens ne sont jamais heureux. Quand ils sont seuls, ils veulent être deux. Et quand ils sont deux, ils veulent être seuls. Il va falloir trouver un autre système ». Et si ce dernier « système » — qui pourrait tout aussi bien être remplacé par « Godot », « fantôme » ou « amour » —, pour atteindre sa pleine mesure, rendre heureux les gens, reposait simplement sur un moment d’arrêt ?

Un temps.

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