Spirale 226, mai-juin 2009
Dossier
« Out of joint »
par Nicolas Lévesque et Patrick Poirier
ROSENCRANTZ — Le premier acte de ce dossier a d’abord été un geste. Un don.
GUILDENSTERN — Il pleuvait des clous, ce soir-là ; nous tentions de refaire le monde.
ROSENCRANTZ — En nouveaux pères, nous exportions la fumée des cigarettes hors de l’enceinte domestique à travers le grillage de la moustiquaire, dans ton arrière-cuisine aux murs noirs tapissés de livres. Tu as étiré le bras et saisi Du fond de mon arrière-cuisine, en plein milieu de notre discussion maniaco-dépressive, comme si nous étions les acteurs d’une scène performative ou les pantins shakespeariens d’un théâtre du dédoublement.
GUILDENSTERN — Je n’avais pas réalisé ce qui se jouait là, ce soir-là, dans cette petite pièce où, à l’écart, à notre insu, nous nous trouvions mis en abyme, malgré nous, et à plus d’un titre.
ROSENCRANTZ — Comment aurais-je pu me douter qu’en me prêtant spontanément ton exemplaire ensorcelé du recueil de Jacques Ferron, où se trouve le texte intitulé « Les salicaires », tu écrivais déjà, sans le savoir, l’histoire de notre responsabilité à venir, la nécessité de plonger nos quatre mains dans l’engrenage de la transmission et de la rupture ? La tâche de penser l’actuel de manière intempestive, de porter à la fois le legs et L’AUJOURD’HUI ?
GUILDENSTERN — Était-il déjà question, à ce moment, du projet dont nous assumerions tous deux la charge, des mois ou des années plus tard ? Savions-nous déjà le remuement dans lequel nous plongerait la (re)lecture des « Salicaires » ? Je garde de cette époque le souvenir encore brûlant de ce dossier sur « Les nouveaux conflits générationnels », dont nous attendions qu’il puisse, dans les pages de Spirale, répondre à ce que donne à lire Ferron dans ce récit autobiographique, et qui bien sûr ne le pouvait. La tâche était trop lourde : nous n’avions pu ajouter le « coup d’épée », n’avions pu tuer nos morts.
ROSENCRANTZ — Et pourtant, comme en après-coup, cet autre geste, une répétition différante, un nouvel effort d’écrire, avec d’autres complices, ce qui ne se formule pas, ce qui ne saurait être que crié : ce dossier sur « La déconstruction et le politique ».
GUILDENSTERN — Oui, et cette impression lancinante de n’avoir jamais quitté l’arrière-cuisine, de rejouer de nouveau une scène étrangement familière où, cette fois encore, depuis les coulisses, nous observons incrédules et impuissants la pièce se jouer sans nous.
ROSENCRANTZ — Déconstruction. Politique. La. Le. Aujourd’hui.
GUILDENSTERN — Nous sommes au dénouement de la tragédie d’Hamlet, au moment précis où se lève l’inhibition, puis l’épée et le sentiment de devoir se battre.
ROSENCRANTZ — Tout son être se concentre dans la décision d’affronter. Enfin. La paranoïa disparaît au profit de l’action. Les spectres réintègrent les corps des survivants, entrent dans la chambre noire, derrière la pupille, ne surveillant plus de l’extérieur, mais veillant sous le drap de la conscience, regardant le monde à travers les yeux des héritiers.
GUILDENSTERN — L’ombre reprend sa place aux sources de la lumière.
ROSENCRANTZ — Je ne savais pas, alors, une fois rendu chez moi, quel écho m’attendait dans ce recueil encore muet comme une tombe. Avant que ne se referme complètement la nuit, je donnai un bec aux petits, à ma blonde endormie et je laissai tomber mon corps dans le divan, livre à la main, le temps que se calme en moi la petite microbrasserie. Et puis l’orage, les éclairs…
GUILDENSTERN — « […] vous pensiez laisser le monde plus beau que vous ne l’aviez trouvé […] vous aviez oublié qu’on peut mourir en continuant de vivre […] les changements dans les sociétés, partout dans le monde, avaient été si brusques, étonnants, imprévisibles, que vous auriez pu ne pas vous tenir coupable, mais alors qui l’aurait été ? […] les dieux étant révolus, les cieux vides, le monde incohérent, toute référence d’une génération à l’autre impossible, les ponts coupés […] Qui devrait se suicider ? Sauvageau ou vous-mêmes ? »
ROSENCRANTZ — La métaphore des salicaires m’est apparue d’une grande force ou, du moins, d’une poésie dont j’avais cruellement besoin, davantage que je ne l’imaginais.
GUILDENSTERN — Ferron marche avec son chien dans ce paysage banlieusard en pleine construction, en attente de « maisonnettes dans le pareil au même », « ce qu’on appelle un développement », « une agglomération de solitude », « de grands lambeaux de terre glaiseuse, laissés à nu », ancien petit boisé rasé par les bulldozers, envahi par la salicaire, cette fleur eurasienne qui peuple « les champs vagues et dévastés » d’Amérique. Il s’agit « d’un bouleversement de terrain et de société auquel vous assistiez impuissant ».
ROSENCRANTZ — Nous sommes tous ces salicaires qui poussent sur le terrain de la grande rupture, de cet immense chantier postmoderne, à la fois fragiles et envahissants, mêmes et différents, enfants des bulldozers qui ont défiguré l’Histoire. Pas de retour en arrière, il nous faut aimer ce monde-là, ce nouveau monde, à la fois prometteur et immonde, « qui se divulgue jaune, sale, laid, différent de ce qu’il a toujours été ».
GUILDENSTERN — Mais comment l’aimer, le défendre ?
ROSENCRANTZ — Avec Nietzsche, l’on doit se demander ce que fera la terre sans son soleil, dans le deuil du centre, des idoles, dans ce fabuleux dés-astre qu’est aujourd’hui notre monde. Un monde plus libre, mais suffocant devant tant de liberté, tels les premiers pas au dehors d’un prisonnier. Soldats victorieux, en baisse d’adrénaline, en manque de défi épique, nous observons les ruines de ces châteaux conquis, détruits, de ces statues fracassées. Seules restent les marques du combat et la douleur grimpante des souvenirs traumatiques.
GUILDENSTERN — Est-ce pour cela que nous nous sommes battus ? Pour vivre « dans un habitat que le béton, l’asphalte et le pétrole sont censés humaniser » ?
ROSENCRANTZ — Nous ne savions pas qu’en luttant contre les inégalités, nous tuerions la beauté.
GUILDENSTERN — Peut-être que la beauté exige toujours en secret une injustice, un abus de pouvoir, une victime.
ROSENCRANTZ — Il suffit de lire un peu l’histoire de l’art pour s’en convaincre sans trop d’effort… Même les pyramides, merveilles du monde, sont le symbole d’histoires monstrueuses. Combien d’esclaves sacrifiés au nom de quêtes verticales d’élévation de l’humain ? Est-il vraiment étonnant de voir aujourd’hui l’humanité avoir moins envie de transcendance ? N’est-ce pas l’absolu que l’on devrait aujourd’hui sacrifier ? Sommes-nous capables de tolérer plus de laideur et de banalité pour avoir plus de justice ? Comment achever ses fantômes ?
GUILDENSTERN — Est-ce possible ? Le faut-il ? Est-ce ainsi que l’on assurera la « pérennité du monde » ? S’agissant de justice, s’agissant de penser un monde juste, ne faut-il pas plutôt parler aux fantômes, avec eux ?
ROSENCRANTZ — Sur les remparts d’Elseneur, vient un moment où Hamlet refuse de suivre plus avant le spectre de son père : « Parle, je n’irai pas plus loin », lui intime-t-il. S’il veut l’écouter, s’il veut l’entendre, il trace une limite au-delà de laquelle l’« entente » ne serait plus possible.
GUILDENSTERN — Il ira pourtant jusqu’au bout. Déjà, il le sait. C’est à ce point rendu, haut sur les remparts, plongé dans la nuit, que m’a toujours semblé le plus tragique le destin d’Hamlet. Dès ce moment, il devine le sort qui l’attend et auquel, avec une impossible lucidité, il acquiesce. Mais plus tragique encore est ce murmure tonitruant, infiniment triste, par lequel il maudit son destin, son existence, sa venue même au monde, à ce monde-là, pris dans le tourment et la fracture du temps qui le voue désormais à un devenir incertain, orphelin de ses fondements.
ROSENCRANTZ — « Le temps est hors de ses gonds. Ô sort maudit / Qui veut que je sois né pour le rejointer ! »
GUILDENSTERN — Cette malédiction dit bien entendu l’insupportable poids de la responsabilité qui est la sienne, mais elle en dit aussi l’injustice, celle d’être né pour « rendre justice » au père, au fantôme et à la mémoire du père, pour redresser le tort fait à un monde qui n’est déjà plus le sien, qui n’avait peut-être jamais été tout à fait le sien.
ROSENCRANTZ — Oui, en un sens, Hamlet accepte de défendre le vieil ordre mondial, celui dont il a hérité les valeurs et suivant lesquelles il a appris à vivre, mais qui, à ce moment, dans ce bouleversement du temps, ne signifient plus rien, sont elles-mêmes « out of joint ». « Il eût mieux fait, à son cri irrévérencieux : “Creuse, siffleux !” d’ajouter un coup d’épée : ce sont les morts qu’il faut tuer et non pas les vivants ».
GUILDENSTERN — Oui. Pour Ferron, c’est la demande du spectre qui rend tragique la pièce de Shakespeare. Fatigué de vivre, « accablé par le poids du jour », il se sent ignoble comme le vieux roi.
ROSENCRANTZ — S’il ne demande pas qu’on le venge, il se juge néanmoins coupable de l’héritage qu’il laissera.
GUILDENSTERN — « Après voir pensé que vous rendiez plus que vous n’aviez reçu, que vous aviez amélioré votre pays et le monde, vous pensiez le contraire, que par la brouille, la chicane et les disputes vous vous étiez abusé, amoindrissant l’héritage, et que vous aviez vécu l’écume de la vie, en demeurant citoyen indolent et respectueux, content d’un laisser-faire qui vous maintenait dans vos privilèges, complice d’un régime qui avait amoindri votre pays. Qu’aviez-vous fait pour le Danemark ? »
ROSENCRANTZ — Serions-nous de nouveau dans l’arrière-cuisine, sur le point de jouer une fois de plus la scène des « Nouveaux conflits générationnels » ?
GUILDENSTERN — Oui, oui ! Mais la scène se poursuit, elle se joue toujours sur les remparts d’Elseneur, et tout ce théâtre est celui, hélas quotidien, du politique. Si Hamlet venge son père, s’il lui rend justice dans un bain de sang, il n’en rétablit pas pour autant le vieil ordre, le monde archaïque dont il défend malaisément les valeurs et connaît les « mots », mais dont il sait qu’ils sont désormais vides de sens. Hamlet marque le moment d’une rupture, mais il n’inaugure pas le passage ou la succession entre deux âges. Intempestif, inactuel, il (se) maintient plutôt (sur) la ligne de fracture du temps, (dans) l’intervalle ouvert entre un avant et un après, un après dont la venue est tout entière à venir.
ROSENCRANTZ — Nous en sommes encore là, dans le champ où fleurissent les salicaires, sur les ruines du sens, parmi les décombres dont certains voudraient de nouveau faire des monuments, des châteaux, fussent-ils des castels de banlieue. C’est toute l’ampleur du désastre.
GUILDENSTERN — Oui. Hamlet est notre contemporain.
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