Spirale 225, mars-avril 2009

Essai

Un morceau d’expérience  :
échange et comparaison

FICTIONS DU PRAGMATISME. WILLIAM ET HENRY JAMES de David Lapoujade
Minuit, « Paradoxe », 304 p.

par Sylvano Santini

On a la nette impression, quand on observe la scène à partir du Québec que les échanges entre les intellectuels français et étasuniens se font à peu près à sens unique, des premiers aux seconds ; impression qui s’est renforcée avec le phénomène de la French Theory, objet voué en bonne partie à la moquerie et à la médisance, quoique désormais connu de tous. En ce moment même, après le raz-de-marée foucaldien et derridien, la publication d’ouvrages sur Deleuze aux États-Unis est devenue une industrie lourde (on annonce des dizaines de nouveaux titres juste pour 2009), sans aucun doute payante symboliquement pour les auteurs et économiquement pour les éditeurs. Qu’y a-t-il de si attrayant chez Deleuze pour qu’une partie des intellectuels étasuniens s’y intéressent, parfois presque exclusivement ? Plusieurs hypothèses sont possibles : représente-t-il l’ultime grain du chapelet postmoderne français à exploiter, comme si l’on avait besoin d’une dernière idée ou d’un concept final pour transpercer le corps déjà mort de la métaphysique ? ; est-ce son nomadisme intellectuel qui fascine et qui convient si bien aux mots d’ordre actuels, interdisciplinarité et convergence, qui gouvernent les universités ? ; ou ne serait-ce pas plutôt son imaginaire du devenir s’exprimant en termes de rapports machiniques qui convient à une génération qui s’est approprié le virtuel non plus comme une fiction mais comme une réalité ? Toutes ces hypothèses semblent fondées. Seulement, il en est une qui est passée inaperçue, sans doute parce qu’elle appartient à un domaine qui ne préoccupe guère les deleuziens, l’histoire des idées.

L’appropriation de Deleuze aux États-Unis est contemporaine de ce que l’on a appelé le retour au pragmatisme (pragmatic turn) qui se caractérise, en bonne partie, par une relecture des pionniers de la philosophie pragmatiste, Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey, dont les œuvres ont été ensevelies, au cours du XXe siècle, sous le poids de la philosophie analytique. Or, cette relecture ne me semble pas étrangère au phénomène de la French Theory, car ce que l’on a retrouvé récemment chez les premiers pragmatistes redouble, assez parfaitement, les idées maîtresses de la postmodernité venue de France : rejet de la métaphysique et de tout dogmatisme ; désubstantialisation du savoir, de la vérité et du sujet ; primat des relations, attention aux détails et aux franges de l’expérience ; critique des grands récits, etc. À ma connaissance, aucun ouvrage n’a rapproché les deux phénomènes, et peu de choses ont été dites sur les liens entre Deleuze et le pragmatisme. Or, c’est exactement sur ce point que l’ouvrage de David Lapoujade sur les frères Henry et William James inverse le rapport des échanges entre la France et les États-Unis, en réalisant implicitement, sans en avoir l’intention donc, ce que les intellectuels étasuniens, les universitaires deleuziens en l’occurrence, auraient dû faire depuis longtemps.

La comparaison

On note assez aisément dans les ouvrages de David Lapoujade les nombreuses références implicites ou explicites à Deleuze. Même s’il a préparé l’édition des écrits du philosophe (Deux régimes de fous et L’île déserte et autres textes, aux Éditions de Minuit), il ne l’aborde jamais directement, comme sujet principal de réflexion, lui préférant le pragmatisme de William James. Dans une recension récente, on a dit de Fictions du pragmatisme que c’était un livre entièrement deleuzien, ce que Lapoujade a réfuté avec raison, tout en admettant néanmoins que Deleuze a été un maître pour lui et que c’est également lui, lors d’un séminaire sur Leibniz où il aurait dit regretter que personne n’ait encore rapproché intellectuellement les deux frères James, qui lui aurait donné l’idée de ce livre. L’attente en aura valu le coup ; l’entreprise de Lapoujade est réussie.

Sans observer de méthode précise et rigoureuse, Lapoujade opère sa comparaison entre les frères James en se laissant guider apparemment par l’intuition et les sentiments. On pourrait dire, à la limite — pour satisfaire celui pour qui rien ne peut être fait sans méthode —, qu’il puise sa pratique comparatiste à même les idées qui rapprochent la pensée des James, malgré leurs nombreuses différences : les deux s’en tiennent au monde pragmatiste et pluraliste de l’expérience multiple, c’est-à-dire à un monde dont la consistance réside dans les relations non substantielles entre des morceaux d’expérience. Tel serait le principe des fictions du pragmatisme. Le travail des James consisterait alors à donner à voir et à sentir, l’un avec des concepts et l’autre avec des personnages, ce monde des relations et ses conséquences. Il ne s’agirait pas pour eux de sceller les expériences dont ils rendraient compte (expériences entre les hommes, entre les mots et les choses, etc.) dans un quelconque rapport de vérité, comme si elles avaient toujours déjà été programmées, prévues depuis le début par une entité transcendante ou psychologique, mais de montrer comment elles sont toujours en train de se faire et de se défaire, de se nouer et de se renouer, etc. Rien ne peut arrêter le cours de l’expérience, encore moins la conscience qui est un « réflecteur », un « résonateur » et un « point de vue » de et sur ce cours. Le romancier et le philosophe révéleraient une telle conscience du monde et l’exprimeraient à travers leurs écrits.

Lapoujade vérifie cette hypothèse en puisant chez les James le principe de sa comparaison. Il ne cherche pas alors à établir un rapport de vérité entre les deux frères, un rapport par exemple qui leur reviendrait de droit puisqu’ils sont assujettis aux lois de la famille, ou de fait en tant qu’appartenant à une même réalité his­torique. L’auteur évite toutes les ­allusions biographiques ou contextuelles, sans doute pour éviter un tel rapport apodictique qui, de toute évidence, freinerait le cours de sa comparaison en stabilisant les relations entre les James. Il les compare au contraire en adoptant le type de conscience qui est la leur, une conscience de pragmatiste — très bien définie dans la première partie de son ouvrage — qui lui permet d’abandonner l’envie de fonder sa comparaison sur une idée préexistante, une idée vraie, qui pourrait être vérifiée dans l’histoire de la famille James ou dans leurs amitiés. Par ailleurs, il y a très peu de références aux domaines philosophique et littéraire, ce qui rend l’exercice un peu flou pour un lecteur qui chercherait à arrimer les analyses de Lapoujade à l’histoire de la littérature ou de la philosophie. Sa comparaison est somme toute une relation exécutée entre les deux frères qui relève de l’idée pragmatiste que tout objet de pensée — en l’occurrence, une comparaison — est toujours en train de se faire entre des morceaux d’expérience, et non une chose toute faite possédant en soi sa vérité. En évitant de coincer les œuvres des James dans le grand récit de la littérature ou de la philosophie, de les assujettir à des idées ou à des règles objectives de nature familiale ou contextuelle, Lapoujade intervient en toute conscience dans leur monde à eux, pour tout dire dans leurs fictions, pour réaliser la vérité de leur rapprochement.

En continuité

Le procédé de Lapoujade est déjà en soi bien deleuzien, pour qui désire considérer la chose de cette manière. Il est vrai que l’actualisation d’une continuité, d’une connexion entre deux expériences appartenant à des domaines différents à partir simplement d’un objet de pensée est quelque chose que l’on peut retrouver aisément dans la pensée de Deleuze. Tout le côté empiriste et immanentiste de celui-ci n’y trouverait-il pas également son compte ? C’est dans l’expérience même de l’objet que l’on trouverait le procédé pour l’analyser. Tout objet ne porterait-il pas en soi sa propre méthode de reconnaissance ? Mais plus encore, n’y aurait-il pas, chez les pragmatistes, une foi dans le devenir illimité que l’on retrouverait aussi chez Deleuze, une croyance dans un monde fragmentaire qui se compose et se décompose, donnant ainsi naissance à un réseau acentré très bien figuré par les images du rhizome, de la mosaïque ou du patchwork ? Lapoujade le sait, mais il sait également que les James n’ont pas besoin de Deleuze pour être expliqués, et qu’ils tiennent debout parfaitement seuls, si je puis dire. À y regarder de près, chaque fois que Lapoujade cite Deleuze, il n’y a effectivement aucune information supplémentaire qui aiderait à interpréter les ouvrages des James. Alors, pourquoi Lapoujade le cite-t-il si ceux-ci n’ont manifestement pas besoin de son renfort ? Il n’y a qu’une seule réponse valable à mon avis : Lapoujade tente de mettre en continuité le monde des James et celui de Deleuze.

Son livre est en ce sens autant jamesien que deleuzien, si l’on insiste, comme je le fais présentement, pour y retrouver Deleuze. Mais c’est là que réside justement la force de Lapoujade, car il ne fait pas que mettre en relation des penseurs et un écrivain, il fait surgir de leur rencontre un objet de pensée qui ne leur appartient pas en propre et qui concerne une conception du monde et ses conséquences sur la conscience et sur les interactions entre l’individu et le social. Sans le vouloir, Lapoujade offre une leçon sur la manière de s’approprier Deleuze, c’est-à-dire en faisant autre chose que du Deleuze, leçon qui pourrait très bien faire prendre conscience aux deleuziens des États-Unis qu’il y a, dans leur histoire intellectuelle, des penseurs qui ont précédé le philosophe français sur plusieurs questions. Voilà ce que j’appellerais un juste retour des choses entre penseurs français et étasuniens.

L’univers sémiotique des James : problème et solution

Si j’en restais là, on aurait peut-être l’impression que l’ouvrage de Lapoujade est un embrouillamini d’idées extraites d’œuvres philosophiques et littéraires, ce qui n’est évidemment pas le cas. L’essayiste veut en fait nuancer l’idée commune selon laquelle tout sépare les frères James, en essayant d’établir, sur la base de la conception pragmatiste de l’expérience, ce qui les unit dans leur différence. Pour ce faire, il les introduit dans un même univers sémiotique, celui triangulaire de Peirce composé, si l’on se rappelle, d’un objet, d’un signe et d’un interprétant, ce dernier renvoyant le signe à l’objet d’une certaine manière. Cet univers sémiotique est divisé en deux dimensions, syntactique, celle d’un signe interprétant qui renvoie à un autre signe interprétant ad infinitum, et pragmatique, celle où un signe ne renvoie pas à un signe mais à une habitude physique (geste) ou mentale (idée générale et commune). Ce sont ces deux dimensions qui séparent les frères James, le romancier s’en tenant à la première et le philosophe, à la seconde. En effet, les récits d’Henry mettent en scène des personnages qui, dans leurs relations avec les autres, sont pris dans des échanges de signes et d’interprétations à l’infini, comme s’ils n’arrivaient jamais à se satisfaire d’un signe, comme si, en approfondissant sans cesse le jeu de la réflexion, ils croyaient pouvoir épuiser les hypothèses et les possibilités pour enfin parvenir à contrôler la situation, ce qui n’est évidemment pas le cas. Car les décisions des personnages d’Henry arrivent toujours tard, c’est-à-dire que le temps qu’ils ont pris pour déterminer un signe à partir duquel ils pourraient agir les mène toujours après les événements. Lapoujade a alors raison de dire qu’en s’abîmant dans le jeu de la signification, les personnages de James sont toujours dans un rapport indirect avec la réalité. Il situe alors la cause de ce décalage dans l’obsession qu’ont ces personnages de chercher la bonne explication, le signe qui les ferait agir favorablement dans une situation donnée. Cette obsession est de nature épistémologique et psychologique, car ce qui obsède les personnages d’Henry, ce n’est pas tant de perdre la face que de s’assurer de la vérité et de consolider l’idée qu’ils ont de leur moi avant d’agir.

C’est là, à mon avis, que Lapoujade approfondit le mieux le lien entre la philosophie de James et les récits d’Henry. D’une part, William cherche à montrer à quelle condition la conscience utilise les signes, non pas pour renvoyer à d’autres signes dans l’espoir d’arriver à la vérité des choses, mais pour produire des effets sensibles sur la réalité environnante. Contrairement à son frère, il analyse donc le rapport direct entre les signes et la réalité en abandonnant la quête de la vérité, et sur ce point, il est pragmatiste. Mais d’autre part, malgré leur différence, quelque chose les unit, car si les personnages d’Henry dévoilent une dimension du signe en étant suspendus, entre le moment de la perception et celui de l’action, dans une réflexion interminable, William en conceptualise l’autre dimension. Il y aurait pour ainsi dire une continuité entre les frères qui donnerait un aperçu sur l’ensemble de l’univers sémiotique. Mais ce n’est pas encore tout à fait cela qui les rapproche. En effet, comme Lapoujade le souligne dans la dernière partie de son livre, le véritable problème des personnages d’Henry réside dans leur usage des signes dans la mesure où ils croient que la vérité et le moi qu’ils exprimeront précèdent leur utilisation. Autrement dit, les signes ne sont pour eux que des moyens d’arriver à une vérité et à un moi qui seraient de nature non sémiotique, s’évertuant ainsi à donner raison a priori à une conception figée des choses et de la vie. N’est-il pas désormais établi que cette quête est infinie et inappropriée ? William offre une solution de rechange à leur problème en montrant qu’aussi bien la vérité que le moi se constituent en même temps que l’utilisation des signes : ils ne précèdent pas leur utilisation pratique et n’ont pas non plus une autre nature. Lapoujade semble rassembler les frères James en montrant que les récits d’Henry expriment un problème auquel la philosophie de William répond, et si c’est le cas, cela signifie non seulement que William était conscient du problème des personnages d’Henry, mais que ce dernier connaissait sans doute la solution de son frère. Si Lapoujade ne vérifie pas cette possibilité dans leur correspondance, c’est parce qu’elle lui apparaît de façon très évidente en comparant leurs œuvres.

Par son esprit interdisciplinaire, sa conscience de l’entre-deux, sa foi dans la relation plutôt que dans la substance, sa visée comparatiste, etc., l’ouvrage de Lapoujade articule le genre de choses qui ont la cote, si je puis dire, auprès des jeunes universitaires. Mais je dirais plus encore que c’est la contiguïté qu’il a avec son objet et son enthousiasme à en parler qui donnent à cet essai une confiance que quiconque aimerait avoir. Cette confiance qui se dégage de l’écriture de Lapoujade, imagée et investigatrice et qui, de surcroît, ne craint pas de produire des effets de suspens et d’intrigue, est peut-être ce qui le rapproche le plus finalement de l’ingrédient qui a permis à l’écriture de Deleuze de devenir un objet de fascination.

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