Spirale 223, novembre-décembre 2008
Essai
Lectures messianiques
POÉTIQUES DU MESSIE. L’ORIGINE JUIVE EN SOUFFRANCE d’Anne Élaine Cliche
XYZ, « Documents », 297 p.
par Gilles Dupuis
Dans Dire le livre (XYZ, 1998), ils s’appelaient Beckett, Kafka, Freud, Artaud, Lacan et Genet, et ils dialoguaient tous avec les prophètes, les évangélistes et les cabalistes dans des exercices de lecture talmudique ; cette fois, ce sont avant tout des littéraires — Cervantès, Schreber, Klein, Céline et Perec — qui s’entretiennent à la fois avec le messie judaïque et les psychanalystes orthodoxes à travers d’ingénieuses lectures. Si l’angle d’approche s’est infléchi, l’ancrage théorique demeure le même : Anne Élaine Cliche y poursuit son travail d’exégète passionnée et rigoureuse de la pensée juive en conciliant littérature, psychanalyse et critique au sein d’une théorie de la messianité qui trouve son pendant dans l’œuvre de fiction (Rien et autres souvenirs, XYZ, 1998).
Celle qui déclare d’emblée n’être pas « la fille mais la sœur » de ce « petit peuple originaire, persistant et méconnu » n’en demeure pas moins fascinée par la question de la filiation imaginaire et symbolique, au point où il devient loisible, à la suite de Deleuze et Guattari, d’évoquer un « devenir juif » chez l’intellectuelle québécoise. Les philosophes ont quitté la scène, mais l’ombre de Derrida ne cesse pour autant de planer sur le livre, s’insinuant jusque dans les replis secrets du style qui lui donne corps. Ce n’est pas dans cette voie toutefois que je veux m’engager pour tenter de rendre justice au texte et à son auteure. Car nous sommes de nouveau placés devant une œuvre forte, réfléchie, véritablement écrite, et non seulement colligée ou racolée. Si le mot « songé » n’avait pas pris une aussi mauvaise tournure au Québec, je n’hésiterais pas à l’employer ici, tant la pensée la plus exigeante se mesure au rêve le plus fou dans ces pages qui irradient d’une sombre lumière. Or si la vie est bien un songe, l’auteure nous invite à lire l’envers de son décor baroque : le réel « morbide » du fantasme qui la façonne à son image et en assure l’illusion comique, voire cosmique.
D’ingénieuses lectures
Ce qui frappe d’abord dans ce dernier opus, c’est la savante ordonnance de son architecture, ordonnancement qui faisait en partie défaut à l’essai précédent. Après un premier chapitre consacré, comme il se doit, aux poétiques du Messie et aux figures juives d’une messianité à venir (toujours en attente, et pourtant sans cesse rejouée dans le corpus hébraïque), chacun des chapitres qui suit répond à un programme de lecture qui s’inscrit dans la logique messianique : « Élection » pour le peuple élu ou celui qui usurpe cette fonction (Cervantès) ; « Rédemption » pour le cabaliste ou son émule (Schreber) ; « Exil » pour le juif, quelle que soit son époque (Klein) ; « Histoire » pour l’antisémite gavé de sémitisme (Céline) ; « Engendrement » pour le déraciné ou l’apatride en mal de judéité (Perec).
Trois auteurs chrétiens (un Espagnol, un Allemand et un Français), deux auteurs juifs (un Canadien anglophone et un Français d’origine polonaise) ; trois époques distinctes : l’âge classique, le postromantisme, la modernité, le tout traversé par des références transhistoriques qui remontent à l’aube des temps. Selon la perspective adoptée, le chapitre sur le président Schreber ferait bon ménage avec celui consacré à Ferdinand Céline, les deux protagonistes s’étant posés en rivaux de ce qui hantait leur désir. Difficile cependant de résister à la tentation d’acoquiner Céline avec Perec, ces deux auteurs se laissant lire en miroir ou comme les deux faces de la même effigie : le juif au pilori. Abraham Moses Klein semble un peu esseulé dans cet ouvrage en raison de son excentricité géographique ; en revanche, il fait le pont entre les siècles inquisitoriaux et le vingtième meurtrier. Enfin, si la présence de Cervantès peut surprendre à première vue, c’est même l’auteur le plus insolite du corpus à l’étude, il donne lieu à l’une des lectures les plus ingénieuses entreprises par Anne Élaine Cliche dans son nouveau livre. À lui seul, il justifie le sous-titre de l’ouvrage : « L’origine juive en souffrance ».
Si le mot, qui fait signe à Lacan et Derrida (mais sans souffler mot de la joute qui les a dressés l’un contre l’autre), s’applique aux autres auteurs du corpus, c’est davantage dans le sens courant de douleur, voire dans celui vieilli d’endurance, et moins au sens où on l’entend dans l’expression « lettre en souffrance ». Paradoxalement, c’est chez Cervantès que le mot prend tout son sens, « le Messie de la mancha » (ou de la tache indélébile) incarnant le chevalier qui peine et qui perdure, à l’image du juif errant dont il a hérité le sobriquet, mais chez qui la judéité serait demeurée en suspens, comme une lettre qui n’est jamais arrivée à destination. De là l’hypothèse, pas absolument neuve mais revivifiée par Cliche, selon laquelle il y aurait deux codes de lecture dans l’écriture de ce faux roman de chevalerie qui cache sa « véritable » fiction au regard suspicieux de l’Inquisition : le code chrétien, affiché, du chevalier ; le code cryptique de l’auteur juif qui se profile derrière le masque arabe. Ingénieuse lecture dont on pourra à la rigueur contester les fondements philologiques en reprochant à l’auteure de vouloir « judaïser » le texte, tout en lui reconnaissant le mérite de renouveler notre approche de l’œuvre classique de Cervantès.
« Où l’on voit… » « Où l’on découvre… » Jouant peut-être de son nom, Cliche n’hésite pas à pasticher quelques formules stéréotypées du roman de Cervantès, en intégrant ponctuellement dans son texte, et en en limitant l’usage à la section consacrée au Quichotte, l’incipit de certains titres picaresques de l’auteur. Manière « originale » de s’approprier la parodie pour la détourner de son sens originel et la remettre à l’endroit du texte. Les autres chapitres qui façonnent Poétiques du Messie s’inscrivent dans ce même mouvement de réversion qui transmute la lecture inversée en écriture renversée. Autant dire que l’adresse au lecteur est ici capitale, l’auteure ayant été elle-même interpellée par des œuvres dont elle s’efforce de nous transmettre, par écrit, son désir de lecture.
Lire à l’envers, écrire à l’endroit
Tout le travail d’Anne Élaine Cliche consiste à lire à l’envers, à rebrousse-poil, ce qu’a légué la tradition de l’herméneutique occidentale concernant l’origine juive de la chrétienté, pour en restituer une version plus près des sources hébraïques occultées, mais non oblitérées, par cette même tradition de lecture. Le projet ne va pas sans heurts ni contradictions, car si l’herméneutique est mise à mal, comme chez Derrida, elle ne peut l’être que par le biais d’une autre tradition herméneutique qui présente des analogies troublantes avec l’exégèse chrétienne. En effet, les quatre niveaux de sens du commentaire talmudique (littéral, allusif, homilétique, ésotérique et mystique) ressemblent à s’y méprendre aux quatre opérations de lecture de l’herméneutique chrétienne (littérale, morale, symbolique ou allégorique, anagogique ou spirituelle) qui remontent au moins à Philon et que l’on retrouvait encore chez Dante. Il est vrai que Philon était un philosophe grec d’origine juive, mais cela ne fait que consolider la thèse d’une filiation « secrète » entre le néo-platonisme hellénique (par l’intermédiaire de Plotin) et l’hébraïsme. Quant au délire du président Schreber, il est autant, sinon plus redevable, à la Gnose (division cosmique entre un dieu supérieur et un dieu inférieur ou démiurge, rayons ou émanations qui ressemblent plus à des éons qu’à des sefirot) qu’à la pensée juive proprement dite (à moins d’admettre qu’il y ait davantage de rapports entre la cabale et le gnosticisme que ne le concède l’auteure).
Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas en vertu de ses possibles erreurs ou « errements » qu’il faut juger cette lecture inversée, mais en regard de l’écriture dont elle constitue le support. Or cette écriture nous est destinée. Elle est expressément dédiée « à tous ceux qui étudient », vœu de complicité intellectuelle que l’auteure, en sa qualité de professeure, réitère à la fin de son volume. Dès lors, écrire à l’endroit ne signifie pas tant remettre le texte sur ses rails qu’engager une lecture vectorielle qui cherche à capter le lecteur dans son rétroviseur. Que l’écriture puisse à la limite « dérailler » ne saurait surprendre chez celle qui s’était magistralement coltiné l’œuvre d’Hubert Aquin. On peut seulement regretter que le déraillement salutaire ou le dérapage génial du sens ne se produise pas plus souvent. « À la bonne heure ! », disait l’autre exergue du texte servant aussi de dédicace, sans que l’on sache s’il fallait lire cette invite au premier degré ou avec une bonne dose d’ironie. Optons pour l’intempestive, en oubliant quelque peu les chapitres trop sages sur Klein et Schreber, afin de mieux savourer « l’impertinence » des deux autres sections du livre consacrées à Céline et Perec, les plus réussies du texte avec la lecture provocante et stimulante du Quichotte.
Dans les zones ombragées du texte
Les deux auteurs français analysés dans le livre — l’antisémite et l’asémite — donnent lieu à une lecture spéculaire, au coefficient spéculatif élevé. Les pamphlets « odieux » de l’auteur du Voyage au bout de la nuit sont replacés et relus en regard de l’œuvre de fiction, notamment les deux Féerie pour une autre fois, où ils apparaissent comme un laboratoire de style. L’antisémitisme de Céline, sur lequel Cliche ne peut pas ne pas revenir, aurait ceci de particulier, qu’il suppose la nécessité de « s’inoculer » du juif pour mieux combattre le Juif. Au fondement de l’opération couve une rivalité intellectuelle et culturelle (la culture juive originelle semblant plus méritoire aux yeux de l’écrivain catholique que la décadente « civilisation » aryenne) qui ne peut que commander un désir d’émulation, c’est-à-dire de surpassement messianique dans l’imitation de l’Autre : « Car Céline est possédé, c’est un dibbouk antijuif, comme le propose Arnold Mandel, ou encore un prophète vociférant sur Jérusalem contre un peuple qui a oublié la Loi. » Comme pour Cervantès, l’acte de lecture ne frappe pas tant ici par son originalité (la référence à Mandel l’atteste) que par sa justesse d’analyse et sa force d’élocution. Cliche ne se contente pas d’écrire sur Céline, comme l’ont fait avant elle bien d’autres commentateurs de son œuvre, elle s’emballe pour son sujet et nous le parle avec verve et percussion. Or l’effet perlocutoire de l’analyste ne fait que répercuter le travail de perlaboration, forcément inconscient, qui opère déjà chez l’analysant : « Le juif est chez Céline, comme chez tous les antisémites d’ailleurs, un mythe, une chimère, une obsession, une figure hallucinée, omniprésente, “envahissante”. Mais à la différence des autres antisémites, Céline traverse d’emblée le miroir de son fantasme. »
De l’autre côté du miroir, il y a justement Perec, le sémite en mal de sèmes pour signifier son origine forclose. Bien que l’auteure se montre plus timorée à l’orée de son dernier chapitre consacré principalement à W ou le souvenir d’enfance, consciente d’avoir été précédée par une pléthore de commentateurs chevronnés et perspicaces de l’œuvre « autobiographique » de l’oulipien, elle livre dans ces pages lucides sa lecture la plus téméraire du point de vue psychanalytique. Entre « souvenir-écran », « association libre » et « remémoration en acte », la messianité en souffrance de Perec apparaît comme une tentative « cryptique, voire encryptée, qui se dispose d’ailleurs elle-même, avec ruse et candeur, comme un travail d’interprétation à saisir dans sa puissance d’acte, de fiction, de construction, pour parler comme Freud qui désignait ainsi l’interprétation psychanalytique au moment où elle propose au sujet un fragment reconstitué d’histoire tenant lieu de souvenir de quelque événement dont “rien” ne subsiste, et qui en prend la place ». Difficile de démarquer ici qui est dans la position de l’analysant de qui occupe la place de l’analyste, Perec s’aventurant très loin dans la voie obvie de l’autoanalyse que Cliche tente d’obvier en auscultant ce qui ne s’y dit pas, même entre les lignes.
Au cœur de cette lecture, le concept de « défilialité ». Perec situe à l’origine de son entreprise autobiographique non pas le Verbe, la parole symbolique et fondatrice du Père, mais la Fiction, tentative forcément vouée à l’échec de restaurer la Mère du côté de l’imaginaire : « W est bien le livre de la “défilialité” qui semble vouloir abolir non pas tant la filiation que son absence. Comme si en inventant les lois de W, l’écriture s’appropriait la violence de l’effacement, fabriquait en son nom la scène de la disparition du corps et du nom. » On sait que tout au long de cette œuvre étrange, ponctuée en son épicentre de trois points de suspension mis entre parenthèses, les pages proprement autobiographiques du texte alternent avec les passages d’une fiction olympique qui glisse de l’utopie sportive vers le cauchemar totalitaire. Cliche, qui néglige volontairement l’analogie déjà établie et glosée entre le camp des sportifs sur W et les camps d’extermination nazie, veut se concentrer sur la double occultation du Nom-du-Père et des « noms de la mère » par Perec pour se mettre à l’écoute de l’hypocentre du texte, le foyer « réel » et souterrain du séisme qui secoue le livre de part en part. Or ce qu’elle entend — « les signifiants par lesquels le sujet se renomme écrivain, c’est-à-dire géniteur et père-mère de ses œuvres » —, tout en nous convainquant de sa pertinence, nous laisse perplexes avec un reste à interpréter. Dans la « fiction messianique » de ce « faux marrane » ne faut-il pas entendre en cette seule lettre, W, le double signe de la victoire remportée à la fois sur le père et sur la mère ? Et ne serait-il pas plus juste de percevoir que la Loi du père est incarnée cette fois par la mère, laquelle, en éloignant son fils d’elle dans un geste apparemment « inconscient », l’a non seulement sauvé, mais a contribué, plus que le père « mort pour la France », à lui faire assumer son nom propre ? Si oui, il faudrait peut-être savoir gré à Pontalis, plus près ici de Lacan qu’il n’y paraît, d’avoir bien entendu le désaveu qui était au fondement du souvenir d’enfance de Perec.
« Le Messie de la mancha ». Je reviens in extremis sur cette expression heureuse, puisque qui dit mancha dit aussi tache aveugle… Il y a de ces taches dans les textes qu’analyse Anne Élaine Cliche, tout comme — c’est inévitable ! — dans son propre texte. On pourrait évoquer le crypto-judaïsme de Cervantès qui ressemble étrangement à celui que pratique l’auteure depuis 1998 et qui fait maintenant l’objet d’un curieux déni (passage de la fille à la sœur), ou la condamnation réitérée des pamphlets de Céline qui finit par devenir suspecte (au même titre que les tentatives de Barthes de justifier Sade à son corps défendant), ou encore une certaine cécité à l’égard de la fonction paternelle jouée par la mère dans le destin du fils Perec (comparable à celle incarnée par le père chez Kafka). Mais comme l’a bien montré Paul de Man, c’est dans les zones ombragées du texte que se meut avec le plus de lucidité le véritable critique.
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