Spirale 223, novembre-décembre 2008

Dossier

Situation de la Sociocritique — L’École de Montréal

Il arrive que le mot « sociocritique » soit l’objet d’un usage abusif conduisant à noyer la sociocritique dans le tout venant de la « sociologie de la littérature » ou, pire, à la confondre avec cette dernière. Quoi qu’il en soit des raisons de cette confusion occasionnelle, la seule chose qui importe vraiment ici, afin de ne pas aggraver ce malentendu, est de dire et de redire avec clarté, comme le fait Claude Duchet au fil d’un entretien publié récemment dans Littérature (n°147, décembre 2005) que la sociocritique n’est pas une sociologie de la littérature. Elle n’a rien à voir, que ce soit de près ou de loin, ni avec les enquêtes de la sociologie empirique ni avec les approches d’inspiration bourdieusienne. En clair, elle n’a pas pour but d’aller chercher dans des textes des transpositions plus ou moins fidèles ou infidèles de « la vie littéraire », pas plus qu’elle n’a pour ambition de prélever des éléments choisis de textualité pour les rattacher à des « stratégies » qui seraient toujours déjà latentes et justiciables de gestions de carrière, de prédispositions culturelles, de « prises de position dans le champ », de manœuvres de réseautage, de constitutions de chapelles, de modes prévisibles de socialisation et de toutes ces sortes de choses. Cela, d’autres s’en chargent, et tout porte à croire qu’ils le font au mieux de leur contentement.

Une perspective critique

De son émergence dans les travaux de Claude Duchet et d’Edmond Cros jusqu’à nos jours, la sociocritique constitue une perspective singulière à part entière. Elle le doit à un geste critique précis, qui comprend trois éléments principaux.

Duchet, Cros et tous ceux qui s’engagèrent dans la voie qu’ils avaient ouverte adoptent une règle fondamentale : ils partent du texte1 ou du corpus qu’ils se sont donné pour objet de lecture. Il n’y a pas en sociocritique de « contexte » donné ou construit d’avance. Du structuralisme et des expériences formalistes de naguère, le sociocriticien a abandonné les clôtures et les schémas, mais il lui importe de retenir les avancées réelles faites sur le plan de la description interne des textes par la sémiotique, par la nouvelle rhétorique, par la narratologie et par d’autres approches « textualistes ». Tenir le pas gagné sur le plan de la compréhension de la mise en jeu du sens est un impératif.

Second élément : la lecture ne doit jamais être refermée sur la bourgade littéraire, mais prolongée vers et par des mots, des langages, des discours ; elle doit être ouverte sur la semiosis sociale 2, prise partiellement ou en totalité selon les cas. En termes concrets, il s’agit de faire voir en une manière d’induction comment l’écriture du texte est branchée sur des langages sociaux, des répertoires lexicaux, des entrelacs de représentations ou de simulacres mobilisables dans le moment historique et dans l’état de société considérés.

Enfin, en troisième lieu, cette éversion de la lecture est de nature dynamique. De sorte qu’elle le soit au mieux, le sociocriticien pose qu’il peut exister telle chose qu’une singularité du texte. Cette singularité n’est ni un absolu ni une essence, puisqu’elle se gagne sur les langages sociaux ou les répertoires lexicaux ou les entrelacs de représentations ou de simulacres précités. Ce gain, s’il en est un3, doit être démontré par une lecture qui, pour y parvenir, est attentive à tout ce qui met le sens en mouvement ; il ne se passera jamais rien si le lecteur ne s’engage pas dans cette attention.

Relèvent de la sociocritique les travaux qui respectent les principes directeurs de ce geste critique : analyse de la mise en texte, éversion inductive sur les langages sociaux, postulat de singularité sociosémiotique du texte. Sur cet horizon de possibilité herméneutique, le nombre de façons de travailler est pratiquement infini, et le lecteur est instamment prié d’avoir de l’imagination.

On trouvera sans peine des antécédents, des penseurs qui, avant Duchet et Cros, s’efforcèrent de saisir la particularité d’une écriture en décalage des configurations sémantiques circulant dans l’espace social, à l’exemple de Walter Benjamin lisant Baudelaire, d’Erich Köhler analysant les présences du hasard dans le roman occidental ou de Ian Mukarovsky s’appuyant sur la poésie pour distinguer l’objet esthétique de l’objet matériel.

On verra aussi que Duchet et Cros, s’ils s’accordent sur les bases qui viennent d’être décrites, travaillent déjà eux-mêmes avec des moyens très différents. Le premier puise aux sources de la linguistique et de la lexicographie. Définissant les notions de mise en texte, de valeur textuelle, de cotexte social, valorisant des objets précis à soumettre à des microlectures (l’incipit romanesque, par exemple), Duchet met en évidence la façon dont des textes donnent forme à de larges constellations sémantiques, les redéployant dans le procès esthétique auquel ils les livrent (c’est à cela que renvoie sa notion de sociogramme). Par exemple, les grands romans du XIXe siècle consacrés à Paris prennent en écharpe les représentations multiples de la capitale et les organisent autour d’un contraste central opposant la cité et la ville ; les fictions narratives développent cette contradiction nodale. Le second travaille au confluent de trois courants de pensée, le matérialisme dialectique, la sémiotique et la psychanalyse. C’est en jouant tour à tour l’un de ces courants contre les deux autres que Cros dégage sa pratique de lecture des textes (cf. La sociocritique, L’Harmattan, 2003). L’analyse structurale par exemple ne l’intéresse que dans la mesure où elle est projetée sur la scène des discours idéologiques, lesquels en retour sont investis dans un texte qui en recombine les éléments et les corrèle à des traverses hétérogènes (le roman familial d’un personnage par exemple). Parce qu’il travaille sur des corpus hispaniques, les propositions critiques de Cros demeurent insuffisamment connues tant dans le monde francophone que dans le monde anglophone, et c’est dommage. On verra notamment sa notion de sujet culturel, laquelle arrime le sujet de l’inconscient et une subjectivité acquise via des contacts avec de multiples pratiques sémiotiques (discours, paroles, écrits), cette corrélation produisant des déphasages et des tensions que le texte littéraire active et explore (cf. Le sujet culturel. Sociocritique et psychanalyse, L’Harmattan, 2005).

Si Duchet et Cros ont inspiré nombre de travaux, l’un via l’Université de Paris VIII-Vincennes, l’autre en fondant l’Institut international de sociocritique de Montpellier, nombre d’autres chercheurs ont élaboré des pratiques de lecture bien à eux, mais respectant les visées de la sociocritique. Il faudrait citer ici beaucoup de noms et au moins celui de Pierre V. Zima, auteur d’un Manuel de sociocritique très personnel (Picard, 1985/2000), d’un essai récent sur les variations du concept de discours (Théorie critique du discours. La discursivité entre Adorno et le Postmodernisme, L’Harmattan, 2004) et de travaux importants sur le roman moderne où il démontre que ce dernier absorbe et transforme des « sociolectes » extérieurs (des façons de parler, de nommer et de raconter propres à un groupe ou à une doctrine) afin de les passer à la critique par son écriture.

L’École de Montréal

C’est dans la foulée de ce mouvement d’expansion que s’est développée L’École de Montréal. Quatre noms suffisent à indiquer sa spécificité : André Belleau, Gilles Marcotte, Marc Angenot, Régine Robin. Chacun de ces quatre critiques possède son approche propre, mais tous quatre ont en commun un appui résolu sur les travaux de Mikhaïl Bakhtine. Ce recours au critique russe s’explique sans doute en partie par la situation propre de la métropole québécoise. Officiellement bilingue (anglais/français) mais cosmopolite et plurilingue dans les faits, ce dont témoigne la littérature qui s’y écrit, pluriculturelle et traversée en longue durée par des traditions religieuses, culturelles, politiques en constante interaction, Montréal semble appeler la batterie notionnelle mise au point par Bakhtine (polyphonie, dialogisme, plurivocalité, etc.). Dès toujours métissée, faite de nombreux sédiments (amérindiens, européens entre autres), son américanité n’en est pas moins obvie, et l’influence de la démocratie libérale du grand voisin du sud, valorisant la liberté individuelle, n’est sans doute pas indifférente au fait que la sociocritique ait trouvé un habitat propice en terres montréalaises dans la mesure où elle maintient l’hypothèse d’une singularité active du texte de littérature même quand elle rapporte celui-ci à des ensembles aussi englobants que le « discours social ». On aura compris en lisant ces lignes que, dans l’expression « L’École de Montréal », le nom de la ville désigne moins un lieu qu’un ensemble de circonstances ayant incité très tôt des chercheurs à proposer des manières de lire et de penser tout ce qui se désigne aujourd’hui par des mots comme diversité, altérités plurielles, migrations, hétérogénéités culturelles, etc. etc.

André Belleau :
« tant de bonheur de dire sur tant de malheur d’être »

L’élaboration multiforme du personnage-écrivain dans le roman des années 1940-1960 constitue la trace esthétique tangible d’un rapport difficile à la culture dont est l’objet toute la société canadienne-française environnante. Cette thèse soutenue dans Le romancier fictif (PUQ, 1980), André Belleau l’induit à partir d’une lecture attentive des textes romanesques. Dans un premier groupe de textes se multiplient des héros affrontés à des codes sociaux ou culturels méprisant ou dévalorisant de l’extérieur leur désir d’écrire : à l’heure du duplessisme triomphant, c’est la littérature en tant que pratique sociale qui fait problème. Dans le second, composé de récits commençant à paraître dans la deuxième moitié des années 1950, le divorce du culturel et du social est intériorisé et c’est, de façon métonymique, l’écriture elle-même, sa possibilité ou son impossibilité langagière qui sont en cause. Si le texte romanesque a tendance alors à devenir son propre objet et s’il ne cesse d’ostensibiliser sa facture, comme chez Ducharme par exemple, ce n’est nullement l’indice d’un repli mais bien sa façon d’inscrire dans sa forme même et de donner à connaître à son lecteur cette schizophrénie symbolique dissociant la littérature (et la liberté de création qui lui est nécessaire) de l’expérience du monde. À telles enseignes que le recours à d’innombrables références et allusions littéraires et culturelles ou à l’emploi de ressources carnavalesques peut être tenu pour un essai de parade devant le malaise issu de cette scission : le roman ne cesse de s’inquiéter de son droit à s’aventurer dans les mots, la fiction et l’imagination.

De Belleau, il faut non seulement méditer Le romancier fictif, mais aussi relire les essais (Surprendre les voix, Y a-t-il un intellectuel dans la salle ?) afin de prendre la mesure de cette liberté d’esprit qui lui permet de toujours remarquablement poser la question. Lire Belleau, c’est avant tout entendre quelqu’un. Rien n’est plus étranger à sa manière que les « grilles », les « protocoles » et les modèles préformatés. Il y a mille choses dans sa prose, des hésitations, des retours sur hypothèse, des points de suspension, des esquisses pour plus tard (par exemple des liens entre littérature et discours social), l’amorce d’une théorie du roman (basée sur la citation composant le sous-titre ci-dessus), une façon constante de coller au texte en le tenant pour seul horizon de consistance, le dégagement d’une question capitale pour les études québécoises et dont il entrevoit un traitement possible par l’entremise d’une reformulation des hypothèses de Bakhtine, celle des rapports « entre la culture populaire et la culture sérieuse ». Et surtout, il s’y rencontre une façon remarquablement claire d’expliquer le nœud de l’affaire : pour Belleau, c’est déjà bien de repérer dans un texte les langages et les discours convoqués, les présupposés cognitifs requis, les maximes idéologiques et les clichés du moment, mais l’essentiel est ailleurs, dans la saisie globale de la mise en forme car « chez l’écrivain, les problèmes historiques et sociaux appellent des réponses dans l’ordre du langage et de l’écriture » (Le romancier fictif, p. 147). En d’autres termes, dans la forme se trouve la sédimentation du sens.

Gilles Marcotte : « Il faut savoir lire. »

Gilles Marcotte a toujours éprouvé une sainte horreur des jargons, des machines à penser mécaniquement et de « La Théorie », surtout de celle au goût du jour avec ses prétentions et son grand T. Il s’est aussi toujours méfié des entreprises de rabattement du texte sur « la société », qu’il appelle parfois « le gros animal » (l’expression est de Simone Veil). C’est qu’il y a au fondement de sa démarche critique une profonde conviction : la littérature est quelque chose de fragile mais, en même temps, elle est l’une des plus importantes possibilités d’expression du désir de liberté individuelle, du moins quand le texte est de valeur. Le but de la critique est de souligner cette valeur, laquelle dépend toujours de la façon dont une écriture transcende la circonstance qui la traverse. Ainsi, le roman québécois des années soixante se sépare des grands récits historiques linéaires ou cohérents alors en vogue dans l’espace social pour leur opposer une acceptation du surgissement de l’événement, petit ou grand, dans une sorte de présent absolu. Les œuvres de Bessette, Godbout, Marie-Claire Blais et, surtout, de Ducharme, sont des romans à l’imparfait, expression qui implique à la fois un mode énonciatif, des appuis sur la tradition romanesque et un inachèvement toujours recommencé des actions et des affects. Le déficit d’ancrage dans la durée est compensé par un travail suractif mené sur le langage. Quand Marcotte écrit qu’« Il faut savoir lire » (Le Roman à l’imparfait, p. 7), il indique que rien ne permettra d’aboutir à des considérations sur la société si la lecture ne transforme pas le texte en question. Une expression comme « le sens de Madame Bovary » est par conséquent inepte : comme dans tout grand texte, la forme du roman de Flaubert ouvre des questions qu’elle laisse irrésolues, en perpétuel suspens.

Des études réunies dans Littérature et circonstances aux articles récents sur la littérature urbaine, l’apport de Marcotte à la sociocritique est imposant. Ici aussi cependant, « il faut savoir lire », car cet apport passe souvent par le style même de l’écriture du critique. Ce style garde la liberté de l’essayiste, il ne se surimpose jamais à l’objet qu’il décrit, mais l’accompagne et le prolonge, et ne le force pas. Les concepts et les notions ne sont utilisés qu’avec parcimonie et que s’ils demeurent souples, dotés d’une essentielle plasticité. Cet apport est d’autant plus nécessaire que le critique voyage librement dans les genres et les corpus, n’omettant ni la poésie ni l’essai. La prose de Rimbaud, glissant des Illuminations à la Correspondance et aux topiques politiques des années 1860-1880, montre que l’écriture rimbaldienne est compromise dans les débats idéologiques de son temps, mais que, dans les meilleurs textes du poète, elle les joue, les télescope et en démobilise les signes pour les remotiver à sa guise. Dégager la réserve d’individualité et d’intériorité gagnée sur l’immense nappe de prêt-à-dire tissée par les sociétés modernes, tel est le but assigné par Marcotte à la sociocritique, et au-delà de cette dernière à la critique tout court.

Marc Angenot : « Que sait la littérature ? »

Dans les départements de lettres et les milieux lettrés, Marc Angenot passe pour un méchant, ce qui n’est probablement pas pour lui déplaire. L’homme aurait voulu tuer la littérature et, par ricochet, les études littéraires elles-mêmes. C’est la façon d’élaborer le cadre heuristique de sa théorie du discours social qui est à l’origine de cette réputation caricaturale de terroriste académique. À la base des recherches qui le conduisirent à bâtir cette théorie — laquelle est une véritable théorie générale de la production sociale du sens en temps de modernité, ce qui n’est pas rien ! — et se déclinèrent en une bonne dizaine d’essais d’envergure, Angenot procède à un sacrilège : il abolit les hiérarchies symboliques coutumières et place sur le même plan la science, la politique, la presse boulevardière, la littérature, la chronique mondaine, etc., les fondant dans le concept de « discours social ». L’expression « discours social » désigne d’abord très largement « tout ce qui se dit et s’écrit dans un état de société donné ». Son élaboration conceptuelle résulte d’un effort pour montrer que cette masse de mots n’est pas une cacophonie chaotique et atomisée ; dans les états modernes, la socialisation interactionnelle du discours fait qu’il répond à un certain nombre de contraintes et de règles délimitant ce qui peut être publiquement dit ou non, de même qu’elle impose des façons tenues pour légitimes de débattre et de raconter. On le voit à cette dernière phrase : tout l’édifice repose sur le postulat nodal de la philosophie du langage de Bakhtine, voulant que tous les énoncés sont pris dans le jeu d’une « interaction généralisée ». L’analyse d’une coupe synchronique (l’année 1889 dans la francophonie européenne occidentale) démontre que le discours social se présente comme une « hégémonie », analysable en un certain nombre de composantes : imposition d’une norme linguistique, thèmes du jour gravitant autour d’une topique obligatoire (en 1889 : la « décadence » de la société), lieux communs et présupposés argumentatifs, modes de connaissance du monde, désignation de tabous et de fétiches, norme pragmatique d’énonciation, type de pathos. Chaque secteur du discours use de la topique générale et de ces mécanismes de régulation selon ses intérêts, sa tradition et son idéologie propres, et en fonction de ceux auxquels il s’adresse.

Une telle ampleur de vue engendre un modèle compréhensif très performant, qui a cependant tendance à privilégier la mise en exergue des reconductions du même au détriment du repérage des éventuelles dissidences. Que devient dès lors la singularité du texte se trouvant au cœur de la sociocritique ? Angenot refuse assurément la mystique de la « subversion » complaisamment entretenue par l’infini commentaire esthétisant pondu par les belles âmes lettrées d’hier ou d’aujourd’hui. Dit crûment, ce n’est pas parce qu’un tel cisèle de jolis vers qu’il a quelque chose à dire de plus ou de meilleur qu’un autre. La question est pour Angenot de savoir ce que sait la littérature que d’autres discours ne sauraient pas. Cette interrogation implique une articulation possible entre la théorie du discours social et la sociocritique. Dans l’ensemble des essais du maître de McGill, trois types de valorisation du littéraire sont donnés. Il accorde une forte reconnaissance à quelques inventeurs de langage, et de citer trois noms : Proust, Kafka, Musil. Il montre que la littérature peut introduire un « écart productif » au milieu de la mêlée des énoncés, sous la forme d’un travail de brouillage, d’opacification, de détournement des évidences et des argumentaires. Enfin, elle sait au moins, cette littérature, que la vérité n’est pas de ce monde ; à ce titre, elle peut user d’une négativité latérale alimentant une critique potentielle des croyances et des errances du sens commun, puisque certains textes montrent que les façons conjoncturelles de connaître le monde sont illusoires et éphémères. Un sociocriticien n’a aucun mal à être d’accord avec ces propositions. Il les met cependant à sa main. D’une part il aura tendance à les prendre en inversant les moteurs, c’est-à-dire en conservant le pari herméneutique qui est au centre de sa démarche et qui le fera aller du texte au discours social, et non l’inverse, pour la bonne raison que c’est là à ses yeux le meilleur moyen de ne pas surévaluer le même au mépris du différent. D’autre part il fait sienne cette exigence de la preuve à laquelle Angenot attèle « la question littéraire ».

Dans le modèle du discours social qu’il a conçu, Marc Angenot mobilise les ressources de la théorie de l’argumentation et la place au centre de ses analyses de discours. Ses travaux récents ont fait fond sur ce privilège. D’une part ils ont mis cette théorie (en la revisitant fortement) au service d’un renouveau de l’analyse idéologique. Prenant à bras le corps des thèmes ou dispositifs idéologiques complets, leur étude montre que leur cohérence est largement de parade ou de convention et qu’ils comprennent des amphibologies, des paralogismes, des apories du raisonnement qui inscrivent dans leur matière les limites temporelles de leur séduction (voir entre autres Les idéologies du ressentiment, L’utopie collectiviste, La démocratie, c’est le mal). Ce travail d’analyse intéresse au plus haut point une sociocritique désireuse de montrer comment l’art contredit l’idéologique ou le déstabilise assez pour entamer son crédit potentiel. D’autre part ils se sont aventurés vers une critique de la théorie de l’argumentation telle qu’elle se présentait par exemple chez Chaïm Perelman, créant une nouvelle sophistique fondée sur un scepticisme rationnel militant, et peut-être aussi sur un fond de mélancolie. Pour Angenot, on argumente moins pour convaincre que pour se constituer en être de mots (voir le compte rendu de Dialogue de sourds par Yan Hamel dans les pages qui suivent). Devant cette « antilogique », l’œil sociocriticien se dit que les sociétés et leurs langages fonctionnent décidément au malentendu, objet littéraire par excellence.

Régine Robin : « 
Je me promène littéralement dans ces œuvres. »

Dans l’œuvre immensément riche d’idées et de trouvailles de Régine Robin, Le réalisme socialiste. Une esthétique impossible (1987) a valeur d’un test-repoussoir. Mettant en coupe le corpus romanesque publié en russe durant les années trente alors que s’impose la dictature stalinienne, l’essai est consacré à l’étude de l’émergence, de la constitution et de l’adoption du réalisme socialiste comme doctrine esthétique légitime. Après une recomposition de la carte complexe des discours sur le réalisme qui animèrent en août 1934 les 26 séances du Premier Congrès des écrivains soviétiques sous la présidence de M. Gorkii, l’étude retrace le lien entre ces débats et le « complexe discursif » (Patrick Tort) du réalisme mis en place au XIXe siècle. Mais c’est dans la troisième partie de l’essai que tout se joue. L’examen des romans appariés au réalisme socialiste montre que leurs choix esthétiques logent tous à l’enseigne d’un monologisme culturel exigé par leur inféodation à une thèse idéologique ayant valeur de vérité transcendante (thèse épousant très vite « la ligne du Parti »). Ces romans sont dès lors privés des libertés de l’imagination littéraire ; ils relèvent d’une esthétique impossible, puisqu’elle vise à exclure toute hybridation formelle, tout écart, tout doute, tout suspens ou toute dérive du sens.

Toute la démarche subséquente de Robin s’attache à mettre en évidence des écritures cultivant ces libertés. Elle les trouve dans des prises de distance efficaces à l’égard de tout ce qui relève du propre, de l’un, du pur, de l’homogène. De sa brillante lecture de Kafka (Belfond, 1989) ressort l’image de textes naviguant en permanence dans un entre-deux, s’ouvrant vaille que vaille un espace d’indécidabilité à coups de dérives polysémiques et de suspensions réitérées du sens. Trois essais composent une forte trilogie, dont on rêve qu’elle soit publiée comme telle en un seul volume. Le deuil de l’origine (Presses universitaires de Vincennes, 1993) part de l’idée que l’écrivain est par excellence celui qui est en rupture avec la foi en l’existence d’une langue maternelle fixe et autarcique. L’examen de textes de Nabokov, Green, Beckett, Freud, Canetti, Kerouac fait apparaître que l’écrivain est toujours aux prises avec des pluralités et des altérités langagières mais aussi que, de ce fait, il inscrit et traite en texte la condition de l’individu social moderne et contemporain. La même recherche d’une libre itération imaginaire habite Le roman mémoriel (Préambule, 1989) et Le Golem de l’écriture (XYZ, 2005), se déployant sur le terrain de l’entrechoc des mémoires individuelles et collectives ou sur celui des nouvelles formes de l’invention de soi (autocréations pseudonymiques, simulations et virtualisations, créations cybernétiques, récits autofictionnels, etc.).

Pour l’auteure de La mémoire saturée (Stock, 2003), la littérature est en prise directe sur le vaste carnaval de représentations que les individus se montent pour essayer de dire quelque chose du réel qui ne serait pas du délire. Ses travaux des dernières années ont continué à suivre les subjectivités composites, positivement déjantées, apparaissant dans le monde actuel et activées par des écritures littéraires trouvant dans les mixtions de genres et de corpus, ainsi que dans des rencontres choisies avec certaines technologies de pointe des ressources inusitées d’invention. Ils se sont aussi lancés dans deux directions. D’une part vers une analyse de la production de l’oubli dans les sociétés modernes : comment se passe le refoulement des passés délicats ? quelles logiques président à l’effacement sélectif des traces ? quelles soustractions accompagnent les procédures d’archivation ? telles sont les questions auxquelles ce projet, mené avec Marc Angenot, veut répondre. D’autre part vers une lecture des mégavilles contemporaines qu’annonçait Berlin Chantiers (Stock, 2001) et qui a débouché sur un essai dont la parution est très prochaine (début 2009 ; voir la présentation de ce livre par Régine Robin dans les pages qui suivent) : le chaos, l’entropie, la « déglingue » des mégapoles, loin d’y être tenus pour dommageables, y sont vus comme des démultiplicateurs de possibilités et d’opportunités, susceptibles de donner naissance à de nouveaux cadres interprétatifs de la vie individuelle et de la vie sociale. 

L’œuvre de Régine Robin est une mine d’or pour tout sociocriticien. Elle l’est avant tout pour la qualité des lectures proposées, mais aussi pour la liberté de style et de ton qui l’irrigue, et elle l’est encore pour l’esprit qui préside à ses choix méthodologiques. D’entrée de jeu, un refus radical, celui du biographique et du déterminisme : « l’essentiel n’est pas de chercher des déterminations "dans la vie" qui seraient à l’origine de l’œuvre et que le texte retraduirait, transposerait dans l’univers des signes du langage » (Kafka, p. 18). Puis, du côté d’une méthode donnée pour « résolument herméneutique si l’on veut », trois éléments. D’abord un principe d’immersion. Dans de nombreux passages disséminés dans ses écrits, Robin y revient. Il s’agit de squatter les textes retenus, de les habiter de l’intérieur jusqu’à s’y sentir un peu chez soi, de comprendre leur logique de l’intérieur, de s’approprier leurs expressions. Promeneuse en texte : « Je me promène littéralement dans ces œuvres, dans ces vies », « Je me love dans les textes de ces auteurs ». L’image de la promenade n’est pas anodine : le sens est toujours du mouvement (au contraire de la signification) et c’est d’une entrée dans ce mouvement que part la réflexion sur ce que dit le texte du monde alentours. Ensuite un principe de nomadisme cognitif. À la perspective sociocritique s’adjoignent des recours partiels vers des savoirs convoqués selon les besoins de la lecture, psychanalyse, déconstruction derridienne, linguistique, urbanisme. Danger d’éclectisme ? Non, parce que ces recours sont ordonnés et qu’ils servent toujours la visée herméneutique centrale. Enfin un principe de concrétude. L’interdiscursivité, l’intersémioticité du texte ne tourne pas ici sur elle-même. Il ne s’agit pas de vouloir faire érudit. Baxtérisé sur la mêlée des mots et des images, le texte métabolise ce qu’il lui emprunte et, dès lors, ce qu’il dit et donne pour vrai possède un impact tangible sur la vie quotidienne et s’inscrit de mille manières dans l’expérience humaine du monde. Dans ses essais sur la littérature urbaine, Robin double la lecture in vivo des textes de sa propre connaissance des villes, née de ses déambulations dans les bars, les musées, les cinémas, les parcs et les rues. Au texte sur la ville se lie la lecture de la ville-texte. À la marche au milieu des mots répond la flânerie en ville : « Je suis, avant tout, un flâneur sociologique » (Berlin Chantiers, p. 26).

Cet appui sur l’expérience personnelle des choses conduit logiquement à une autre décision d’importance : l’intégration de la création littéraire dans l’exercice de la critique. De La Québécoite (Québec/Amérique, 1983) à L’immense fatigue des pierres (XYZ, 1997) et aux récentes Cybermigrances (VLB éditeur, 2004), Régine Robin a publié nombre de récits et de nouvelles, les insérant parfois directement dans les ouvrages à dominante critique. Cette insertion signale que la fiction est aussi un outil de connaissance de la socialité du moi. Elle n’en est un cependant que si les choix esthétiques gouvernant la mise en texte sont compatibles avec les objectifs de la sociocriticienne, d’où, par exemple, le recours au collage, au montage, à l’assemblage, à la mixtion des temporalités dans des proses narratives portant sur le devenir de la mémoire en régime de postmodernité.

Synthèse

Art inductif de poser la question à partir du texte étudié, saisie globale de la mise en forme dans sa complexité et ses inévitables dérives et incohérences (Belleau) ; problématisation du texte par une lecture dynamique mettant en exergue son dépassement des circonstances, recherche des questions ouvertes mais laissées en plan par l’écriture littéraire, importance de l’écriture même du commentaire, ouverture à l’essai et à ses libertés conjecturelles, nécessité de la plasticité des concepts (Marcotte) ; branchement du littéraire sur la semiosis sociale, dialogue possible avec une nouvelle critique idéologique fondée sur l’analyse de discours, exigence de la preuve de la valeur critique du texte (Angenot) ; herméneutique résolue, attention non moins résolue portée aux hétérogénéités, aux pluralités, aux altérités, aux incongruités apparentes, principes d’immersion, de nomadisme cognitif raisonné et de concrétude, intégration possible de la création littéraire dans l’exercice de la critique (Robin). Voilà qui suffit, je crois, à montrer la fécondité de l’espace de pensée ouvert par L’École de Montréal, espace dont le dégagement a lieu dans la perspective de la sociocritique. Je dis bien « espace de pensée », et non « méthode » ou « théorie ». Il n’y a pas de recette, pas de grille et pas de chapelet notionnel obligatoire destiné à être ânonné en boucle. Chaque sociocriticien, puisqu’il doit partir de l’œuvre d’art qu’il a choisie et qu’il fait le pari herméneutique de sa singularité potentielle, est conduit à trouver sa manière. Les chercheurs qui travaillent aujourd’hui dans cette voie ont trouvé dans le Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes (CRIST) un lieu de rassemblement, de débat et de développement.

Pierre Popovic


1. Le mot « texte » renvoie ici au texte littéraire, bien sûr, mais aussi à tout élément de discours (la critique littéraire communiste des années cinquante, par exemple) considéré et abordé comme un texte, autrement dit comme un dispositif sémiotique dynamique (on peut donc aussi faire la sociocritique d’un film, d’une peinture, d’un fait divers). Si les textes littéraires sont le plus souvent privilégiés, c’est parce qu’ils sont les plus intéressants dans le domaine de la production écrite, c’est-à-dire ceux qui offrent à la lecture le plus de complexité et de résistance au point de toujours garder une réserve d’incertitude et d’offrir en retour au sociocriticien la possibilité d’un regard critique sur sa propre démarche.

2. C’est-à-dire sur la façon dont une société se représente ce qu’elle est et son devenir par des mots, des discours, des images.

3. Cette restriction veut suggérer que la singularité du texte ne doit pas être confondue avec une quelconque vertu morale ou politique. La littérature, ni l’art, ne sont faits pour rassurer le bon monde.

Téléchargez la page de ce texte en PDF