Spirale 222, septembre-octobre 2008

Essai

Intime/extime

QUEL AUTRE ? L’ALTÉRITÉ EN QUESTION
Sous la direction de Pierre Ouellet et Simon Harel
VLB Éditeur, « Le soi et l’autre », 378 p.
OUTLAND. POÉTIQUE ET POLITIQUE
DE L’EXTÉRIORITÉ de Pierre Ouellet Liber, 263 p.

par Isabelle Décarie

Qu’est-ce que l’altérité ? Quelles sont les différences entre l’autre du « grand Dehors », de l’extériorité, celui qui se profile à l’horizon du monde et l’étranger en moi, qui fait corps avec moi et que j’entends dans mon esprit, dans ma voix, ma pensée ; comment différencier toutes ces données qui sont et ne sont pas moi ? Quel dialogue possible entre cette altérité intime et l’autre, celle qui m’expose, m’extériorise, cette autre, tout autre ? Mais quel autre ? Ce sont là les questions qui ont donné forme aux nombreux débats, colloques, livres, ouvrages collectifs de l’équipe de recherche Le soi et l’autre. Pendant cinq ans, les nombreux membres du groupe, qui sont actifs au sein de plusieurs universités canadiennes et qui se sont associés à des chercheurs internationaux comme Jean-Christophe Bailly, Paul Audi et Gérard Bucher, ont tenté de répondre à cette ultime question : quel soi ? quel autre ? Qui est cet autre dont on a beaucoup parlé au cours des trente dernières années ? C’est en effet l’heure des réponses et des bilans pour Le soi et l’autre, justement. Ce collectif marque la fin d’un quinquennat bien rempli si l’on en croit la longue liste de publications des membres de l’équipe. Tout porte à croire, d’ailleurs, à lire les contributions ici, que la question tant « débattue de l’altérité » (G. Asselin), que ce « terrain mouvant » du soi et de l’autre (J. C. Bailly), que l’envahissement de notre monde par la figure de l’autre et par une survalorisation du pluralisme, qui a eu pour effet de nous plonger dans un « tourisme de l’altérité » (É. Méchoulan), que cette « notion polysémique et controversée » (P. Ouellet), difficile à saisir, jamais entièrement comprise et pas toujours abordée avec toute la finesse et la prudence qu’elle mérite, aurait atteint une valorisation « par moments euphorique » (S. Harel). Par delà les critiques liminales que les auteurs dirigent à la popularité grandissante de l’altérité et aux dérapages que cela implique, on peut lire dans cette clôture des travaux un « effort de théorisation », une « élucidation critique », comme l’écrit Pierre Ouellet dans son introduction où il reprend les grands points abordés par les équipes de recherche. Selon lui, c’est l’échec des grands idéaux communautaires, politiques, sociaux et religieux qui a mis à mal la notion d’une identité rassembleuse et qui est à la base de l’étiolement d’un « vivre-ensemble » prometteur. L’identité collective comme fondation d’une nation ou d’une communauté (et dont les ramifications historico-politiques et philosophiques sont explorées par Georges Leroux dans son très beau texte sur l’hospitalité et l’amitié chez Jacques Derrida) doit être repensée d’abord à cause de « la pénétration et de l’imprégnation de plus en plus profondes et durables des mondes de l’autre dans notre propre monde ». Il faut évidemment prendre la mesure de ce métissage des langues, des cultures et des traditions, et tenter d’en reconnaître les effets sur le discours social. Mais plus que le repérage des marques que l’altérité comme « fait » a laissé sur notre culture, plus que la reconnaissance d’un « thème » maintenant véhiculé ouvertement par la parole commune, plus qu’une mise au jour des mutations de l’altérité, il s’agit pour les participants de ce collectif de rappeler que l’altérité est aussi une « forme de vie », un ethos, une façon d’être au monde, dans un monde qui « exige d’emblée une prise en compte de son altérité constitutive ». Pierre Ouellet avance de manière convaincante qu’« Il faut aujourd’hui faire l’effort d’imaginer une communauté fondée non plus sur un principe d’identité mais sur l’expérience même de l’altérité la plus radicale qui met en cause jusqu’à notre appartenance sociale et notre ancrage dans une histoire commune ». À l’envers du socius qui impose le partage de ce qu’une société peut avoir en commun, il faut penser un « vivre-ensemble » « comme un appel fondé sur la reconnaissance de la solitude » (G. Leroux), établie sur l’absence, la dette, un « vivre-avec » basé sur ce qui manque : « C’est l’altérité propre au manque qui me pousse vers un autre, non pas pour qu’il le comble mais pour qu’il l’éprouve avec moi et fasse l’expérience conjointe de cette altération où l’on se croise non tant dans une identité commune que dans une altérité vécue en commun. »

À l’extrême de cette idée, l’autre organisateur de ce collectif, Simon Harel, propose de repenser ce manque dans ce qu’il a de plus tangible, de plus négativement tangible, à savoir les disparus politiques. Harel est excédé, et avec raison, par le discours policé et bien-pensant sur l’altérité, un discours qui ne parle que très peu « de manière concrète de nos lieux de vie ». Et il poursuit : « Par souci de bien faire, nous répugnons à promouvoir l’indifférence et faisons preuve de lyrisme. L’étranger correspond à une mise en scène projective où nous avons enfin la possibilité d’être “autre”. Mais cet imaginaire (aussi généreux qu’il paraisse) ne nous est pas utile dans les situations réelles de terreur et de trauma. À vrai dire, nous sommes inquiets tant la culture nous semble représenter un refuge, un espace protecteur. » Évidemment, en écrivant cela, Harel plonge dans le débat qui oppose esthétique et violence, réalité et métaphore. L’espace manque ici pour parler de manière approfondie de cet article provocateur, mais disons qu’il vaut une lecture attentive…

Altérité intime et altérité extime

De manière plus générale, disons donc que les membres du collectif tentent d’identifier la place que l’autre occupe dans les objets du savoir qui leur sont propres et de montrer comment se définit l’altérité telle qu’elle est exposée par Ouellet dans leur discipline respective. L’ouvrage a été découpé en trois grandes parties (Philosophie, Esthétique et Éthique), mais le battement constant entre le dehors et le dedans, entre l’altérité en soi et le tout autre, configure aussi les travaux des participants, faisant voir un clignotement constant entre l’intime et l’extime.

L’extérieur, cet Outland menaçant, parfois sauvage, dont parle Ouellet dans son plus récent essai (dont il sera question plus bas) est le lieu où l’altérité agit. Première altérité donc, cet autre qui est extérieur à moi et qui vit outre moi. Ici, l’appartenance à un même lieu n’est plus fondée sur la ressemblance, mais bien sur un écart, sur ce qui différencie : ce qui devient commun, alors, c’est cette reconnaissance ensemble de la différenciation. Il y a de l’altérité, pourrait-on dire, quand il y a « production de différences » (S. Simon), quand il y a événement hors-moi comme le montre Éric Méchoulan : « l’autre est ce qui arrive quand ce qui arrive fait événement, le même est ce qui arrive quand ce qui arrive est reproduit. » Cet événement doit être fondé sur la surprise, sur un double étonnement, ce que met de l’avant aussi Thierry Tremblay à propos des écrits de Klossowski : « L’étranger, c’est celui qui me surprend, par sa manière de parler ou de penser, par sa manière de dire, de faire ou d’arriver. Par sa manière d’être l’altérité. » Quand cette surprise n’est pas contenue, quand l’autre ne remplit pas le contrat social, quand face à moi se trouve plus que le néant, une indifférence inexplicable, cet étonnement des débuts se transforme en effroi : angoisse devant l’autre qui ne me renvoie rien, qui ne me lance aucun signe de reconnaissance. Gérard Bucher montre ce « tour inquiétant » que les choses peuvent prendre dans cette perspective (citant Giorgio Agamben) : « Lorsque la différence s’efface [entre la nature et l’homme et qu’ils] s’effondrent l’un sur l’autre — comme cela semble aujourd’hui se produire — [c’est] la différence entre l’être et le rien, le licite et l’illicite, le divin et le diabolique [qui] disparaît […] et à sa place, apparaît quelque chose pour lequel semblent nous manquer jusqu’aux noms ». Une réflexivité étrange naît de cette rencontre inusitée qui peut aussi être celle entre l’animal et l’humain, un face-à-face dont émane une altérité qui « échappe à toute spécularité » (G. Asselin), un moment de grâce ou de torture où tout peut basculer dans le monstrueux (Jean-Pierre Vidal).

Le monstre en soi

Mais l’altérité la plus monstrueuse, la plus inquiétante, est sans doute celle de l’étonnement de l’enfant qui conjugue correctement les verbes qu’il emploie à la bonne personne, cet instant miraculeux et singulier où l’enfant dit finalement « Je » et s’en rend compte. Jean-Christophe Bailly s’intéresse précisément à cette « scène pronominale » où le cogito marque le début de l’adresse à l’autre, même si cet autre c’est d’abord et encore « Je ». Pour exemplifier cette idée, Bailly cite le magnifique quatrain de Fernando Pessoa qui cristallise à lui seul cette altérité étrange et intime, qui marque l’ouverture à soi puis à l’autre, qui fonde le commencement de l’altérité extime : « L’enfant jouait/Avec une petite charrue/Il se sentit jouer/Et s’exclama : Je suis deux ! » Deux, c’est « l’ouverture initiale absolue », c’est ce qui marque l’entrée dans l’altérité, le début de la reconnaissance. Du côté de la mythologie grecque, c’est Dionysos qui se rapproche le plus de cette dualité, de cette idée de l’étranger au cœur du soi, du monstre en soi, car il s’agit d’un dieu que l’on ne connaît pas mais que l’on re-connaît, parce qu’il est « né deux fois » (dio-nysos), et que c’est lui qui se « livre à un jeu incessant de voilement/dévoilement »
(J.-Ph. Uzel), où la notion d’altérité est véhiculée par cet entrebâillement constant entre la reconnaissance et l’étonnement. De plus, l’altérité qui provient du chiffre deux est aussi celle qu’Anthony Wall analyse dans son texte sur les portraits en peinture qui donnent à voir un dialogue muet entre deux personnages, où les gestes déployés et peints pour bien entendre l’autre (main sous l’oreille) deviennent matière à synesthésie, où la vision devient auditive et l’écoute visuelle, donnant à entendre/voir et à imaginer dans le même battement l’autre personnage qui se trouve à l’extérieur de la toile et ce, sans rien savoir de lui sinon qu’il faut regarder le tableau pour l’écouter. Pour finir, disons que Pierre Ouellet, pour sa part, continue sa réflexion dans Outland sur ces questions en les déplaçant quelque peu sur le terrain de l’histoire, de la politique et de la langue. Il s’intéresse tout particulièrement à la littérature moderne et contemporaine ainsi qu’à l’art d’aujourd’hui comme terrain d’étude pour tenter d’en révéler les moments qui parlent d’un « à-présent », d’« éclats de temps », de « constellations de temps perdu ». Outland, c’est le lieu imaginaire forgé à partir du néologisme que Melville a créé pour décrire sa pratique d’écriture et dont parle Jean-Pierre Sicre, cité par Ouellet : « Elle seule a le vrai goût de la mer, et cette tonalité quasi musicale voulue par Melville, cette âcreté sonore qui lui faisait dire qu’il n’écrivait pas en anglais mais en outlandish… la langue du grand Ailleurs ! » Ouellet montre comment nous naissons dans le grand Dehors et comment la langue nous vient, contrairement à ce que la pensée populaire peut imaginer, d’un extérieur qui est tout autre ; il rappelle que nous naissons à notre langue peu à peu, à cette langue qu’on dit maternelle mais que l’on doit apprivoiser et qui nous vient d’abord et avant tout d’« Ailleurie », d’un lieu externe au soi et loin dans le temps et dans l’histoire, mythiquement du fond des temps. Outland s’intéresse donc à « la portée sociale » d’un tel phénomène et montre avec poésie comment il faut rester optimiste quant à la possibilité prochaine d’un « vivre-ensemble » où « la cité peut espérer renaître » grâce à une « réarticulation à vif de notre solitude intime […] et de notre finitude commune », entre le secret de ce que nous sommes au plus intime de nous-mêmes et notre « être infiniment exposé » dans l’horizon de l’extime.

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