Spirale 219, mars-avril 2008

Roman

En pièces détachées

À CIEL OUVERT de Nelly Arcan
Seuil, 272 p.

par Sandrina Joseph

Ma mère ne m’a jamais parlé de l’importance de peser moins qu’une plume, du devoir de se maquiller, de l’impératif d’utiliser le bon revitalisant. Mais elle a fait de la nécessité d’avoir une peau saine un principe fondamental à mon éducation de jeune fille en me répétant, dès mon adolescence, qu’il valait mieux prévenir que guérir. Et j’ai prévenu du mieux que j’ai pu, reconnaissante que ma peau fasse aujourd’hui l’envie des femmes de mon âge. Les miracles de la cosmétologie moderne ont fait en sorte que je regarde les miracles de la chirurgie esthétique avec un léger dédain qui, s’il n’est pas dirigé vers les femmes qui y ont recours, vise néanmoins les méthodes radicales qu’elles emploient pour ne pas vieillir. Incapable de la condamner, tout autant incapable de la défendre, j’entretiens avec la chirurgie esthétique une relation trouble que la lecture d’À ciel ouvert, le dernier-né de Nelly Arcan, n’a en vérité pas simplifiée. Le troisième livre de l’auteure, qui a cette fois délaissé l’autofiction au profit du roman, persiste cependant à poser l’éprouvante question de la beauté féminine par le biais de deux femmes, Rose et Julie, rivalisant de perfection plastique afin de séduire Charles qui en vient à quitter la première pour la seconde. Déterminée à le reconquérir coûte que coûte — et les interventions chirurgicales sont fort coûteuses —, Rose se met en ménage avec son chirurgien plastique duquel elle obtient une faveur ahurissante, une intervention chirurgicale dont j’avais déjà entendu parler, à la fois fascinée et horrifiée ! un rétrécissement de ses parois vaginales et une reconstruction de sa vulve.

Rose devrait m’être totalement étrangère à force de me dépasser, mais une pensée du chirurgien, alors occupé à injecter de silicone les lèvres de la jeune femme, l’a tout d’un coup rapprochée de moi : « Il avait remarqué que plus ses clientes étaient jeunes, plus elles venaient le voir souvent, peut-être par habitude d’écouter leurs mères qui leur répétaient à longueur de journée qu’il valait mieux prévenir que guérir. » J’ai sursauté, prise d’un malaise que je n’avais pas anticipé, voyant un peu de moi-même dans cette Rose qui organise sa vie autour de chirurgies que je ne comprends pourtant pas, m’indignant de ces substances inimaginables — Botox, silicone et autres liquides de diverses provenances — que l’on introduit savamment dans des corps plus que consentants. Car en lisant dans À ciel ouvert les paroles de ma mère, je me suis revue chez Jean Coutu, consacrant il y a quelques jours une bonne demi-heure à la recherche d’un nouveau tonique, une recherche que j’ai menée avec sérieux dans la mesure où en dépendaient l’éclat de ma peau, sa jeunesse, sa beauté. Le mur qui se dresse entre la silicone de Rose et mon tonique n’est pas aussi élevé que j’aurais aimé le croire.

Des horreurs de la guerre
aux découpes de la pornographie

Le branle-bas de combat médiatique qui accompagne fidèlement chaque nouvelle publication de Nelly Arcan rappelle avec obstination aux lecteurs des journaux, aux auditeurs de la radio, aux spectateurs de la télévision de quoi est faite la femme, rarement l’écrivaine : ancienne prostituée, adepte de la chirurgie plastique, impudique pour cause d’autofiction, Arcan ne serait jamais qu’un être de chair, d’os et de silicone, ce dont témoigne son apparition récente à Tout le monde en parle. Entourée d’hommes qui ne pouvaient s’empêcher de commenter — plus encore, de détailler — sa robe (c’est en fait son décolleté que l’on admirait), tout le monde en parlait, de ses seins refaits, et ce, jusqu’au gai du roi qui s’est exclamé « Même moi j’ai de la misère à vous regarder le visage ! » pour le plus grand plaisir des gens dans la salle, jouant de son orientation sexuelle à la façon de l’invitée qui jouait de sa sexualité. Car s’il est vrai que Nelly Arcan se prête au jeu des médias, force est de constater que Guy A. Lepage s’est très peu donné la peine de la questionner sur son dernier livre, trop occupé à accomplir deux tâches à la fois : l’interroger sur ses performances au tir au poignet tout en se rinçant l’œil.

À ciel ouvert est pourtant une réussite, bien que le charme sous lequel j’étais pendant ma lecture se soit brisé en cours de route, peut-être parce que les trois personnages principaux échouent à surpasser les stéréotypes qu’ils incarnent sans trop d’invention ni grande trouvaille, peut-être parce que leur sort est si fatalement décidé à l’avance qu’il nous est impossible d’investir le récit. Mais l’écriture d’Arcan est encore vive, son rythme, toujours séduisant, son excellence à fabriquer des discours indirects, indéniable (bien que les dialogues qu’elle n’a cette fois-ci pas hésité à intégrer à son texte soient un peu faibles, demeurant toutefois un beau risque que l’auteure a le mérite d’avoir pris). Écrivaine douée pour la mise en scène de la catastrophe, elle sème ici et là des signes que Julie et Rose — à l’instar du lecteur — déchiffrent avec ténacité, en commençant par cette foudre qui tombe à quelques mètres d’elles lors de leur premier face-à-face et en laquelle Rose devine une « fureur de bruit et de force descendue du ciel pour lui faire obstacle. Oui, c’était bien pour cela, lui faire entendre qu’il ne lui servait à rien de se débattre, […] le monde entier, sa puissance dévastatrice […] la tenait à l’œil, la suivait de près ». C’est en réponse à la fatalité de l’existence que Rose et Julie s’adonnent à la chirurgie esthétique en refaisant leur corps comme si elles pouvaient ainsi refaire leur vie, en tenant tête à la nature comme s’il s’agissait du destin.

Il n’est pas insignifiant que les origines de la chirurgie esthétique remontent aux ravages causés par la syphilis qui dévorait le visage de ses victimes, de ces syphilitiques cherchant avec désespoir un moyen d’effacer les traces de leur maladie, de leur mort imminente. Mais plus encore, il est dans l’ordre des choses que ce soient les horreurs perpétrées lors de la Première Guerre mondiale qui aient stimulé les avancées de cette discipline vouée à reconstruire des visages insoutenables presque entièrement gommés par les obus, ouverts pour exhiber l’intolérable, l’indéfendable sottise humaine. Remède contre la peur de mourir, contre la peur d’être vu mourant, « la chirurgie esthétique, sous sa forme moderne, est née de l’angoisse générée par la visibilité du corps malade et abîmé qui forme son histoire commune avec la chirurgie réparatrice » (La chirurgie esthétique, Taschen, 2005). Réparer une malfaçon à la manière d’une faute ! ce serait en somme la tâche de la chirurgie plastique.

La guerre et la sexualité (la honte aussi) sont donc, en toute logique, au rendez-vous dans À ciel ouvert ! si, comme l’annonce le communiqué de presse, « [i]l y a toujours trop de femmes disponibles dans ce monde. La beauté est une guerre », c’est que Julie et Rose sont tant des adversaires dans leur recherche de l’amour que des alliées dans leur quête de la perfection, en lutte l’une contre l’autre, l’une et l’autre en lutte contre la laideur et la vieillesse, se donnant à la science moderne et à Charles dans l’oubli de soi. Car ce dernier incarne sans l’ombre d’un doute leur obsession pour la chirurgie esthétique ; alors que les deux femmes sont « mises en pièces par la technique médicale », l’homme qu’elles aiment est fétichiste et amateur de pornographie, de sorte que la narratrice nous dit de lui qu’il « passait du temps sur Internet à la recherche de tous ces morceaux qui le faisaient haleter ; […] il passait du temps à traquer toutes ces parties de filles qu’il pouvait ensuite cibler de son curseur pour les grossir […] et effleurer les parcelles fétiches qui le mettaient hors de lui ». Aussi est-il incapable d’aimer Julie et Rose dans leur totalité, ce dont fait foi, par exemple, sa première rencontre avec cette dernière, lors de laquelle « [m]algré les efforts de Charles pour en garder une vision d’ensemble il ne pouvait pas détacher son regard du gonflement de ses lèvres » redessinées par le chirurgien de Rose. Pour lui, désirer revient forcément à mettre en pièces.

Équarrir

La pornographie est par ailleurs une industrie qui s’entête à morceler le corps en filmant en gros plans des parties anatomiques qui en deviennent méconnaissables. De fait, le désir qu’elle semble satisfaire ne se définit pas en termes d’unité mais d’uniformité, dans la mesure où elle cherche infatigablement les lieux communs, l’évidence et la sérialité. Pornographie et chirurgie esthétique font ainsi bon ménage puisqu’elles visent toutes deux à produire des corps polis, fabriqués pour être vus plutôt que touchés, plastiques plutôt que vivants. L’intervention invraisemblable que subit Rose — « Les parois de son vagin avaient été resserrées par les lasers, ses petites lèvres rapetissées et la peau recouvrant son clitoris avait été retroussée pour le dégager » — a du reste été inventée pour le bénéfice des actrices pornos, danseuses nues et prostituées de luxe dont le sexe, une fois opéré, ne donne plus prise à quoi que ce soit, se dérobe au toucher, est désormais véritablement inaccessible. Ces corps sans replis deviennent lisses au point d’échapper à la signification, de ne plus avoir de sens puisque — et Angelika Taschen le souligne dans La chirurgie esthétique — « [a]ltérer le corps, c’est chercher à brouiller notre capacité à le déchiffrer ».

C’est en fait se dissimuler derrière ce que Nelly Arcan appelle « la burqa de chair » et qu’un de ses personnages définit en ces mots ! « L’acharnement esthétique, soutenait Julie, recouvrait le corps d’un voile de contraintes […] qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage. » La chirurgie esthétique produit de la sorte un corps impénétrable et indéchiffrable, un corps-énigme qui mène Charles à la folie et à la mort, devenu à la fin du roman schizophrène à l’instar de son père boucher. À force de fétichisme, Charles — que Julie surnomme l’équarisseur — n’aura finalement jamais été lui aussi qu’un boucher, dépeçant du regard la chair de ses amoureuses et des filles de l’Internet, désirant ingérer tout ce que son regard parvient à charcuter jusqu’à plus faim. Une fois devenu fou, il n’arrive plus à décrypter le sexe retravaillé / voilé que lui présente Rose en guise d’offrande, et refuse catégoriquement d’y toucher, forcé de constater son impuissance à le saisir tant au sens propre que figuré. Le roman se clôt de ce fait sur sa chute du haut de son immeuble, sur la vision de son corps « vautré au sol en angles impossibles, les deux bras sur le même côté, une jambe plus longue que l’autre et pliée dans le mauvais sens », à son tour désarticulé par ses propres obsessions d’abattoir.

Je fais ici preuve de bien peu d’humour, j’en suis consciente et je le déplore. Cela ne me ressemble pas. J’ai envie de me moquer de ces filles-Barbies, de tourner en dérision cet homme aussi navrant qu’elles, de vous divertir par quelques mots d’esprit adroitement campés tout en rendant justice à l’habile roman de Nelly Arcan. Force est de constater que j’en suis incapable. J’éprouve à l’endroit d’À ciel ouvert la même stupéfaction que celle qu’a provoquée en moi La chirurgie esthétique, cette encyclopédie que j’ai mentionnée plus haut. Véritable musée des horreurs, les monstruosités s’y succèdent en photos couleur ! femmes aux poitrines gonflées au point d’en être inquiétantes, visages privés de leur nez, corps dépecés pendant une intervention chirurgicale qui prend des allures d’autopsie, obscénités de ce qui me semble être de la pure bêtise. Mon effarement initial m’est toutefois venu des pages de garde de l’ouvrage que j’ai vues avant de voir le reste, miroirs faits de papier argenté et métallisé au point de réfléchir mon image, de me la renvoyer en plein visage, de l’inclure à son tour dans l’album. J’ai fermé À ciel ouvert dans un état comparable à celui où j’étais lorsque j’ai ouvert La chirurgie esthétique, me reconnaissant bien malgré moi dans ces êtres qui mènent avec ténacité une lutte à finir avec leur corps, avec le temps. J’ai fermé À ciel ouvert sans avoir le cœur à la blague, j’ai pensé que, ma foi, cela me ressemble.

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