Spirale 219, mars-avril 2008
Hommage
À l’ami disparu.
Pierre L’Hérault, 1937-2007
par Le comité de rédaction
Notre ami et collègue, Pierre L’Hérault, s’est éteint le 8 novembre dernier des suites d’un cancer qu’il a combattu avec le courage tranquille et discret que lui connaissaient ses proches. Professeur émérite de l’Université Concordia, où il a enseigné la littérature et la culture québécoises, Pierre L’Hérault s’est particulièrement intéressé, tout au long de sa carrière, aux questions d’hybridité culturelle et littéraire. Auteur de nombreux travaux sur l’œuvre de Jacques Ferron, dont il fut un lecteur fin et sensible, il a signé l’une des monographies les plus importantes consacrées à l’écrivain, Jacques Ferron, cartographe de l’imaginaire (PUM, 1980), essai qui, au début des années quatre-vingt, devait marquer un tournant dans les études ferroniennes. En 1997, il publiait un autre ouvrage salué par les lecteurs de Ferron, Par la porte d’en arrière (Lanctôt éditeur), livre d’entretiens réalisés en 1982 avec Jacques Ferron. D’autres ouvrages critiques témoigneront aussi avec éloquence du parcours intellectuel de Pierre L’Hérault au cours des années. En plus des collectifs auxquels il a participé, notamment Italies imaginaires du Québec (Fides, 2003) et Théâtres québécois et canadiens-français au XXe siècle (PUQ, 2003), il a aussi cosigné Fictions de l’identitaire au Québec (XYZ, 1991), avec Sherry Simon, Alexis Nouss et Robert Schwartzwald, et a publié, avec Lise Gauvin et Alain Montandon, Le Dire de l’hospitalité (Presses universitaires Blaise Pascal, 2004). Ces quelques titres suffisent peut-être pour dire combien sa disparition interrompt cruellement l’expression rare et précieuse d’une conscience critique et d’une parole essayistique sur lesquelles il faudra désormais veiller et dont il faudra conserver la mémoire. Qu’il nous soit permis, à cette fin, de formuler, comme le fait Ginette Michaud dans l’hommage qu’elle lui rend, le vœu que soient bientôt réunis en recueil ses essais et ses écrits.
***
Pour nous, amis et collègues de Spirale, la mort de Pierre laisse dans ce magazine un vide qu’il serait vain de chercher à combler. Nos lecteurs et lectrices ont pu, au cours des années, prendre la mesure de son engagement exemplaire pour ce magazine qu’il a non seulement dirigé de manière dévouée de 2002 à 2006, mais dans lequel il aura, depuis plus de vingt ans, piloté nombre de dossiers et publié quelque 175 textes de critique littéraire et culturelle, dont une grande partie est consacrée à la scène théâtrale, que Pierre commentait d’ailleurs pour Spirale en tant que « chroniqueur de théâtre » attitré. Plus qu’une démarche intellectuelle et critique — dont il faut, du même souffle, souligner ici toute la finesse et la juste mesure, sa retenue sensible, son apport à la fois riche et discret au paysage culturel québécois —, c’est là, dans un magazine comme le nôtre, comme le sien, ce qui s’appelle une présence, une voix, une signature qui, en quelque sorte, fut aussi — et demeure aujourd’hui encore — celle de Spirale.
S’il est de même vain de pouvoir espérer parvenir à dire toute la tristesse qui est la nôtre, nous voulions néanmoins chercher à rendre hommage à l’ami disparu. Nous tenons donc à remercier chaleureusement Danielle Fournier, Catherine Mavrikakis, Ginette Michaud, Marco Micone et Sherry Simon qui rendent ici témoignage, chacun à leur façon, pour celui qui, s’il fut avant tout un ami, aura également été un collègue de Spirale. Il nous paraissait en effet important de donner voix en nos pages à ceux et celles qui œuvrèrent comme lui, et parfois avec lui, grâce à lui, à la pérennité de ce magazine pour lequel il se sera investi si activement, si pleinement jusqu’à la toute fin, participant encore dans les dernières semaines de sa vie aux travaux du comité de rédaction et à ceux du conseil d’administration de Spirale.
***
Les membres de l’actuel comité de rédaction ayant pour la très grande majorité d’entre nous été invités et accueillis au magazine par Pierre lui-même au cours des récentes années, il nous paraît impossible de lui rendre aujourd’hui hommage sans insister sur cela qui, justement, à nos yeux, aura marqué de manière si significative sa direction à la tête de Spirale. Car pour nous, en effet, la direction de Pierre aura invariablement été placée sous le signe de la collégialité et de l’amitié, à l’enseigne d’une hospitalité à laquelle ne pourrait rendre justice un discours aujourd’hui à la mode, « bon enfant » et bourgeois, qui en vide le sens et l’exigence. L’hospitalité que Pierre faisait sienne — et chacun dans les pages qui suivent a tenu à dire combien, chez Pierre, dans sa demeure et dans ses gestes, importait cette « bienvenue », cet « accueil » —, hospitalité à laquelle, toujours, il souhaitait ouvrir les pages de Spirale, cette hospitalité, donc, devait chaque fois faire l’épreuve d’une nécessaire expérience de la traversée et du passage des frontières, des cultures et des langues.
En cela, bien entendu, Pierre s’inscrivait nettement dans la tradition du magazine. Lui importait d’ailleurs beaucoup l’idée d’une « fidélité à l’engagement critique [d]es fondateurs » de Spirale, engagement « repris par les équipes successives qui en ont assuré la continuité, cherchant à saisir, à travers les productions culturelles, les grands enjeux de la société », écrivait-il dans le 200e numéro du magazine, consacré pour l’occasion aux Enseignements de la culture. Loin de ne transcrire ici qu’un leitmotiv vide de sens, Pierre, nous semble-t-il, exprimait par là le désir sincère d’assurer la suite d’un projet critique auquel il croyait véritablement. Dans les pages du numéro de septembre-octobre 2004, qui marquait le vingt-cinquième anniversaire de Spirale, événement qu’il avait été particulièrement heureux de célébrer et auquel il avait souhaité donner toute son importance, il avait tenu à rappeler que, depuis la fondation du magazine, « plusieurs équipes [s’étaient] relayées, cherchant à lui conserver, à travers ses métamorphoses et celles de la société, l’acuité critique du regard qu’il porte sur l’actualité culturelle et sociale. Il nous plaît de constater », confiait-il également, « que souvent dans nos pages la signature de collaborateurs du début […] côtoie celle de collaborateurs qui, en 1979, quittaient à peine le berceau. Chose certaine, Spirale vise toujours à devenir ce que souhaitaient ses créateurs : un espace d’échanges intellectuels situé et pluraliste », « un espace de débats […] qui n’aient pas lieu qu’entre nous », précisait-il ailleurs, « mais avec vous, chers lecteurs et lectrices ».
***
Ce n’est pas dire, bien entendu, que la direction de Pierre aura été, au cours de ces années, tout entière tournée vers le passé, dans une attention jalouse à la tradition. On rappellera au contraire que c’est sous sa direction que sont apparues ou se sont amorcées certaines des plus importantes « métamorphoses » et transformations du magazine, tant sur le plan graphique qu’éditorial. Encourageant les changements innovateurs, Pierre avait en effet tenu à ce que le magazine soit « plus actuel, sans pour autant qu’il soit méconnaissable », précisait-il encore. Profondément « ancré dans l’actualité », ouvert « à la diversité des espaces et des temporalités, des paroles, des expériences, des situations », le magazine, sous sa direction, attestait les ondes de choc dont est secouée l’actualité, et avec elle la cité.
***
Peut-être est-ce parce qu’il nous aura semblé accorder ainsi tant d’importance et d’attention à cette idée d’un relais, d’une continuité depuis la fondation du magazine, qu’il nous est si difficile, aujourd’hui, de nous inscrire à sa suite, « après » Pierre, lui qui, pourtant, plus que d’autres peut-être, aura tenu à assurer la pérennité de Spirale en faisant une aussi large place à la jeune critique, dont nous sommes, pour la plupart. Comment aujourd’hui l’en remercier ?
Sans doute est-il inutile de dire combien nous aurions préféré assurer la suite des choses avec lui, heureux, au terme de son double mandat à la direction du magazine, en juillet 2006, de pouvoir encore compter sur sa présence au sein du comité de rédaction, rassurés à l’idée qu’il demeurait des nôtres, alors persuadés qu’il n’y aurait, qu’il ne pouvait y avoir de suite qu’avec lui, même après lui.
C’était sans penser, c’était sans prendre la mesure de cette suite, de ce qui vient inévitablement « après », de ce qui s’annonçait pourtant déjà, toujours déjà sous la menace de l’intolérable et qu’il nous faut malgré tout assurer, après lui, sans lui, sans l’assurance bienveillante et chaleureuse de son amitié.
« Après Pierre », même tout bas, même murmuré, cela ne peut aujourd’hui se dire sans que résonne l’étrange vacance de ce lieu par lui ouvert, de cet espace d’échanges et de don qui, depuis tant d’années, et à plus d’un titre, était le sien et qu’il nous avait invités à partager dans l’amitié.
Au nom de ses collègues et amis, artisans de Spirale d’hier et d’aujourd’hui, il nous est donc difficile, terriblement difficile, depuis cet espace qui lui était si intimement familier et comme depuis le seuil de sa maison de papier, de lui dire aujourd’hui «adieu».
|
 |
Téléchargez la page de ce texte en PDF
|
 |