Spirale 217, novembre-décembre 2007

Essai

Arendt, Bush et la
philosophie politique

HANNAH ARENDT. ESSAI DE BIOGRAPHIE INTELLECTUELLE
de Michelle-Irène Brudny
Grasset, 266 p.

why arendt matters
d’ Élizabeth Young Bruehl
Yale University Press, 232 p.

HANNAH ARENDT CONTRE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE ?
de Miguel AbensourSens & Tonka, 120 p.

par Martin Provencher

Philosophe et américaniste, Michelle-Irène Brudny s’est fait connaître en des biographies d’Arendt. Le prétexte qui éditant La nature du totalitarisme (Payot, 1990) et en préfaçant l’édition de poche de Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 1996). Les lecteurs d’Arendt lui sauront gré de ses interventions dans les revues Esprit (juin 1980) et, plus récemment, Raisons politiques (2001, 2002). Avec cet essai, elle tente de se démarquer dans un créneau fortement occupé, celui lui sert de justification est la découverte d’un manuscrit inédit de cent cinquante-neuf pages intitulé « Antisémitisme » dont Arendt a commencé la rédaction lorsqu’elle était à Paris. Nous serions donc en droit d’en attendre une nouvelle compréhension de la position d’Arendt sur la question juive et sur son engagement sioniste. Mais l’auteur constate rapidement que ces sujets exigeraient « un volume séparé » . Elle se propose plutôt d’apprécier la contribution d’Arendt à la tradition juive. Or, cette contribution s’avère des plus marginales, ce qui explique le ton très critique et, de ce point de vue, rafraîchissant de cet essai. Sa véritable nouveauté n’est cependant pas à chercher de ce côté, puisque nous n’apprenons rien que l’œuvre publiée n’ait déjà révélé. La thèse principale de l’essai porte, sans surprise, sur la périodisation du corpus arendtien. Nous découvrons en effet que la rédaction du maître ouvrage d’Arendt, Les origines du totalitarisme, a débuté en 1938-1940 et non en 1943-1944 comme on le croyait jusqu’à maintenant. Mais c’est en historienne, plus qu’en philosophe, que Brudny dégage les implications de cette découverte. Il en résulte que sa portée s’avère limitée. En réalité, ce qui retient son attention, c’est moins la pensée d’Arendt que le contexte intellectuel dans lequel elle se déploie et la manière dont Arendt travaille.

Arendt, les fondamentalismes et Bush

Arendt avait, comme on le sait, la passion des distinctions. Chaque fois qu’elle faisait appel à un concept, elle cherchait à départager ce qui était nouveau dans l’usage que nous en faisions par rapport à l’usage reçu. C’est ainsi que sont nés le concept de totalitarisme, qui était destiné à identifier un type de régime politique inédit, et l’expression de banalité du mal, censée correspondre à un nouveau type de crime. Il semble donc légitime d’essayer d’imaginer quelle interprétation des événements contemporains ses idées auraient pu produire, à condition, bien entendu, de ne pas prétendre se substituer à Arendt elle-même. C’est la tâche que se donne Young-Bruehl dans Why Arendt Matters où, sur le mode de la conversation, elle cherche à présenter la pensée d’Arendt à la génération montante. Son parcours s’ordonne autour de trois œuvres — Les origines du totalitarisme, La condition de l’homme moderne, La vie de l’esprit — qui constituent autant de chapitres.

En s’appuyant sur Morgenthau, Young-Bruehl présente Les origines comme un « manuel de terrain » pour comprendre le fascisme. Ce choix méthodologique la conduit à faire d’Ar endt une sorte de Thucydide et à commenter chacun des éléments qui constituent le totalitarisme en fonction de l’actualité. C’est ainsi, par exemple, que l’élément « idéologie » qu’Arendt distinguait soigneusement d’une religion séculière sert à éclairer la résurgence des fondamentalismes religieux en raison de la prévalence dans ces deux phénomènes d’une logique déductive. L’auteur clôt ce premier chapitre en analysant la « guerre à la terreur » de Bush sous trois rapports : la nouveauté, l’accentuation de finalités supranationales et antipolitiques, et la superfluité des individus. Le second chapitre, sans doute le plus réussi, expose la conception de l’action d’Arendt et met l’accent sur les distinctions entre le pouvoir et la violence, le pardon et la promesse. Young-Bruehl souligne, à juste titre, la résonance actuelle du concept du pardon d’Arendt à la lumière des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, la première à avoir fait de ce concept « un principe directeur pour un État » . Le concept de promesse est actualisé, quant à lui, à l’aide de deux exemples : d’une part, le syndicat polonais Solidarnosc dont les actions ont amorcé le mouvement qui allait conduire à l’effondrement du mur de Berlin, et d’autre part, l’Union européenne qui célébrait cette année son cinquantième anniversaire. L’auteur conclut en examinant l’attention qu’Arendt accordait à la fin de sa vie à la crise de la république américaine. Enfin, le dernier chapitre du livre reprend la thèse de la banalité du mal et l’éclaire en expliquant la conception arendtienne de la pensée, de la volonté et du jugement. Il découle de tout cela que l’enjeu de la mentalité élargie et du jugement chez Arendt est « une nouvelle de solidarité universelle » qui demeure pertinente tant et aussi longtemps que tous les exclus n’ont pas trouvé leur place dans la « patiente chronique » de l’humanité.

Une telle démarche s’expose à deux périls. D’une part, elle risque de transformer la pensée d’Arendt en un ensemble plus ou moins cohérent de thèses qu’il suffirait d’appliquer pour comprendre les événements d’aujourd’hui, alors qu’Arendt elle-même niait qu’on puisse utiliser sa pensée de la sorte ; elle cherchait à nous inciter à penser plus qu’à nous transmettre des résultats. D’autre part, cette approche néglige l’analyse des conditions économiques, sociales et politiques actuelles qui nous permettraient de prendre la mesure de l’écart qui nous sépare de l’époque d’Arendt. C’est seulement si l’on saisit l’altérité de la pensée d’Arendt qu’on pourra réellement comprendre pourquoi elle « compte » aujourd’hui.

Une philosophie politique ironique

On trouvera dans le livre de Miguel Abensour, Hannah Arendt contre la philosophie politique ?, un excellent moyen d’échapper au premier de ces périls. Au fil d’une méditation très soutenue, Abensour s’attache à mettre en évidence l’inactualité de la pensée d’Arendt en montrant en quel sens sa « philosophie » n’est pas politique comme celle des autres philosophes et, en particulier, comme celle de Léo Strauss. Vu du Québec, il peut sembler à peine croyable qu’on ait pu confondre la pensée d’Arendt avec celle de Strauss. Mais il faut savoir qu’en France, l’œuvre d’Arendt a d’abord été lue pour résister à l’emprise qu’exerçaient le marxisme et le fonctionnalisme sur la pensée politique, et dans cette perspective, Arendt et Strauss offraient indéniablement des ressources pour disqualifier les prétentions scientifiques de ces deux discours et de leur mélange au profit de la philosophie politique. Le retour en grâce de cette discipline et celui des choses politiques depuis une vingtaine d’années fournissent à Abensour l’occasion de dissiper ce malentendu. Il se propose donc d’instruire en quelque sorte le procès d’Arendt contre la philosophie politique et de préciser la singularité de la position qu’elle revendique pour mieux la dissocier d’une identification naïve à Strauss et à la tradition. À l’heure où l’on voue à Arendt un véritable culte, un tel projet ne peut être que salutaire.

Le livre est divisé en cinq chapitres. Le premier pose le problème des rapports entre la philosophie et la politique par le biais d’une analyse de la pensée 331 de Pascal qu’affectionnait Arendt. Le second interroge les conditions de possibilité d’une pensée politique qui serait libérée de l’opposition traditionnelle des philosophes à la politique. Dans le chapitre suivant, Abensour étudie de manière exhaustive le mythe qu’Arendt donne pour fondateur de la philosophie politique, celui de la caverne de Platon, et son rapport avec l’interprétation qu’en propose Heidegger pour conclure que « l’intérêt d’Arendt pour nous tient à sa force de rupture » par rapport à cette tradition. Le quatrième chapitre explore la distance qu’instaure Arendt entre la philosophie et la politique en montrant comment l’attitude des philosophes envers ce qui n’est pas politique, comme la mort et la natalité, conditionne leur capacité à s’ouvrir ou non à la politique. Enfin, le dernier chapitre montre comment l’exception kantienne permet à Arendt d’établir les limites de la tradition et de la dépasser en défendant l’égalité. Ce n’est donc qu’en un sens hautement ironique que l’on peut qualifier la pensée d’Arendt de « philosophie politique ».

On peut regretter que l’auteur n’ait pas jugé bon d’intégrer à son commentaire de Kant les contributions de Fleischacker ou de Thiele et, de manière plus générale, qu’il ait choisi de cibler en priorité la réception française d’Arendt. Mais en procédant autrement, il n’aurait peut-être pas aussi bien réussi à mettre en évidence la dimension libertaire et dissidente de la pensée de la philosophe. Nous avons certainement ici le plus philosophique et le plus recommandable des essais récents consacrés à Arendt.

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