Spirale 216, septembre-octobre 2007

Essai

Une dilution d'écriture ?

Mélancolie Ink de Christian Saint-Germain
Bayard, « Les inclassables », 157 p.

par Marc-Alain Wolf

L’autre se donne à lire, écrivait déjà Saint-Germain dans un premier livre dense consacré à Lévinas et à Jabès (Écrire sur la nuit blanche : l’éthique du livre chez Emmanuel Lévinas et Edmond Jabès, PUQ, 1992). Sont venus ensuite une dénonciation outrée des xénogreffes, cette « tragédie » qui consiste à rafistoler l’humain avec des organes de porc (La technologie médicale hors-limite ; le cas des xénogreffes, PUQ, 2001) ; un essai sur l’émotion pornographique (L’œil sans paupière : écrire l’émotion pornographique, PUQ, 2003) ; un pamphlet contre l’industrie pharmaceutique et la société sous influence (Paxil blues, Boréal, 2005), et enfin, un essai sur la paternité (Éthique à Giroflée. Paternité et filliation, Nota bene, 2005). Avec le temps, les livres se sont amincis, le théologien est devenu philosophe, son écriture s’est allégée, fragmentée.

Fragments ou pamphlet ? Christian Saint-Germain, plus intimiste qu’autrefois, nous offre ici une chronique mélancolique de son époque, de ses souffrances et de ses méchancetés.

Nouvelle contribution à une phénoménologie
de la mélancolie

L’anxiété et la dépression font partie de l’univers décrit dans ces pages comme elles étaient déjà présentes dans les livres antérieurs, notamment Paxil Blues. L’attaque de panique, par exemple, est décrite comme une épilepsie blanche, sans convulsion ni tremblement, alors que l’insomnie (une autre « passion » de Saint-Germain) serait la première expression de la capacité interne de délabrement.

L’anticipation du pire, le sombre pressentiment sont les modes d’entrée dans l’expérience mélancolique du narrateur qui avoue ne jamais avoir cru à son bonheur et qui se demande comment on peut s’appliquer à sa tâche lorsqu’on sait ce qui, quoi qu’on fasse, nous attend. La vie ne serait, dans les meilleurs moments, qu’une somme de petits plaisirs décroissants, une absurdité qui dépasse tout ce que la philosophie a pu en dire, et, dans les moins bons, une suite de moments sordides, « depuis les vagissements initiaux jusqu’aux hurlements finaux ».

La mélancolie est analysée comme temporalité singulière, comme une saisie extra-lucide du temps, une façon de haïr le temps ou encore l’expérience d’un condamné à mort dont la peine est commuée selon les caprices d’un sentiment d’oppression et d’angoisse. Une manière aussi de tout retenir en soi, de ne jamais se libérer du passé. La fatalité guette celui que le temps inquiète. La mélancolie résiderait également dans une dilatation de la contemplation et tout intérêt pour la théorie, la métaphysique par exemple, serait un symptôme de cette maladie. Le temps et le langage, écrit Saint-Germain, n’ont plus de consistance propre. Excitation sans sujet et détresse sans objet sont d’autres figures de cette tristesse anonyme.

Pessimisme et cruauté : une bien sombre vision du monde

L’indulgence n’est pas une qualité prisée par l’auteur. Le regard qu’il porte sur son environnement en témoigne crûment. Le milieu académique dans lequel il évolue lui apparaît rempli de délicates hypocrisies et de vexations de toutes sortes, l’école ne serait qu’un espace clinique réunissant des enfants sous Ritalin et des professeurs sous Prozac, la carrière littéraire une sottise intellectuelle ou une folie, et les colloques-hommages un moyen déguisé pour montrer la porte aux collègues vieillissants. Seule l’admiration féminine trouve grâce à ses yeux comme « éconciliation érotique en puissance » avec la relation pédagogique.

Parlant de sexe justement, Christian Saint-Germain ne s’encombre pas de romantisme lorsqu’il évoque, à propos des outrages du temps, la transformation de la « petite vulve rebondie », du « plus joyeux renflement », par « l’ample pli grisâtre d’une plaie exténuée ».

Ses considérations sur la politique québécoise valent également le détour, marquées par une obsession démographique, une fixation sur l’avortement. Henri Morgentaler, écrit-il doctement, représenterait mieux les aspirations profondes du Québec que la « flopée de messies nationalistes ». Le Québécois lui inspire l’image d’un intrus accablé d’un défaut d’être ou d’appartenance. Le Québec souffrirait d’un trouble maniaco-dépressif. 1980 et 1995 sont pour lui deux moments d’agitation maniaque marqués par l’exaltation des artistes, les « rossignols d’animalerie ». Plutôt que « le lithium des épiciers généraux », il semble regretter que les « agités du drapeau » n’aient pas jugé bon de prendre les armes pour assurer le sérieux de la sécession, et fustige « la patente pacifiste, inclusive, végétarienne, multiethnique, transsexuelle, coopérative et équitable ».

L’ancien théologien n’y va pas non plus de main morte avec l’Église et le clergé. La trinité, la résurrection et le reste, écrit-il, ne sont qu’une immense plaisanterie intellectuelle, les excellences, monseigneurs et révérends, les « baudruches d’une organisation pédophile internationale » À propos des religieuses à cornettes, coupables, selon lui, d’avoir détruit la vie des enfants autochtones, il imagine « l’excitation de ces femmes sombres sans sexualité, se frottant la motte de naphtaline sur les coins de bureaux, s’affairant à détruire consciemment l’enfance des enfants sans parents, érotisant chaque coup donné… »

Et, pour en finir avec ce court florilège de considérations mélancoliques, Saint-Germain y va également de réflexions sur le milieu de l’édition. Il y aurait au Québec trois types d’écrivains : la « femme sur le retour qui écrit des livres comme on fait du ketchup », l’« ancien étudiant hégélien semi schizophrène » et « la petite pute qui se fait hebdomadairement le vieux professeur de littérature et qui finit par avoir ses entrées dans sa maison d’édition pour décrire des triangles amoureux » Au fait, où se range l’auteur de Mélancolie Ink dans cette aimable classification ?

Retours sur soi : entre lucidité et attendrissement Christian Saint-Germain (ou son narrateur) bénit le jour où il n’aura plus à discuter avec le fou qui l’accompagne partout, à écouter ses récriminations, à partager ses inquiétudes. Il se dit prêt à boire et à s’intoxiquer pour tuer cette partie de lui qui cherche à coloniser sa conscience. La platitude de sa vie expliquerait ses symptômes et son ennui serait tel qu’il déborderait ses capacités de l’ignorer. Réfractaire à l’obéissance au point d’être incommodé par l’expression « ordre du jour », stigmatisant sa folle intention de vivre de l’histoire des idées, il décrit stoïquement la démobilisation du corps devant les projets mégalomanes de l’esprit, l’inaptitude au bonheur, la dévotion pour l’enfer…

Mais, dans le même temps, il nous confie son sentiment que sa vie d’adulte n’aura été, peut-être, que l’effort de sauver l’enfant qu’il a été en le confiant à une femme aimante. Il évoque l’image du père écrivant un livre à sa fille pour conjurer l’angoisse produite par son regard, prend le temps de parler de la cruauté innocente des enfants, celle qu’ils subissent à leur tour, décrit le caractère sournois et implacable de la maladie lorsqu’elle laisse à ses victimes quatre ou cinq années de répit, de grâce, « juste ce qu’il faut pour leur permettre de reprendre goût à la vie, avant de revenir ». Il se rappelle enfin les funérailles du père « au moment où le cercueil descend prudemment, par mouvements saccadés, retenu par de fortes lanières, dans la terre froide de l’hiver ». Souvenirs traumatiques, réminiscences, qui font jaillir, ailleurs, l’image de « milliers de petits seins blancs aspirés par des bouches qui seront un jour remplies de terre noire ».

Un dernier chapitre consolateur fournit l’occasion d’une perspective plus réjouissante. Même les journées les plus sombres, reconnaît Christian Saint-Germain, lui ont réservé des minutes de pur bonheur, l’oubli des anciennes blessures, l’intériorisation de la voix des mères, l’érotisation complexe de la langue française dans le chant diaphane des jeunes femmes, une petite amoureuse dont on découvre toujours quelque chose de nouveau au bout du plaisir, « le souvenir d’une fenêtre, un paysage tatoué. Des évènements à la surface liquide de l’attente échappés de la main morte de l’hiver ».

Mélancolie Ink est à la fois un exercice d’écriture, une chronique du temps qui stagne, de la cinquantaine qui approche, un recueil disparate de souvenirs et d’analyses, de jugements à l’emporte-pièce, de coups de griffe et de quelques coups de cœur. Le monde de Christian Saint-Germain est inquiétant et caricatural, son désespoir parfois suspect, comme il le reconnaît lui-même. Récit tragicomique qui cherche à provoquer son lecteur, à l’entraîner dans un univers sombre et élégant où la dérision et l’érudition font un curieux ménage. Les retours à soi peuvent être touchants, les attaques percutantes. Mais l’excès, mal dosé, peut nuire au plaisir. Tous les modes d’expression du désespoir, écrit l’auteur, frisent l’exagération, le grotesque, la complaisance à soi.

Comment guérir de sa mélancolie ? Par le rire pour commencer, selon la prescription de l’auteur lui-même, qui prétend qu’un fou rire envahissant n’a pas cessé d’accompagner ses lectures à haute voix de ces fragments. Par l’écriture ensuite, une dilution d’écriture plus précisément, qui permet aux maux de pâlir, de disparaître « au bout de leur encre, saignés à blanc, dans la clinique du temps qui passe ». Une dilution relative, à vrai dire, dans ce cas-ci. Une prose acide.

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