Spirale no 215, juillet-août 2007
Dossier
Les masculinités
par Sandrina Joseph
Voilà près de soixante ans que les penseuses occidentales réfléchissent résolument à la condition féminine, aux rôles sociaux qu’il incombe aux femmes de jouer, à de nouvelles manières de définir le féminin et la féminité, à ce que c’est, en somme, que d’être une femme dans le monde qui est le nôtre. De fait, depuis la publication de l’ouvrage fondateur de Simone de Beauvoir en 1949, «le deuxième sexe» est peu à peu devenu le premier, non pas dans le grand ordre des choses, mais dans la sphère réduite de la critique universitaire. À la lumière de ce constat, il faut bien se rendre à l’évidence, et ce malgré l’incongruité de celle-ci: dans les dernières décennies, l’homme a été laissé en reste puisqu’on ne l’a promu au rang d’objet d’étude que pour le déconstruire (et subséquemment le laisser en pièces détachées), si ce n’est pour le mettre au banc des accusés. C’est que le fait d’être un homme est une situation qui a depuis toujours été enviable, ou du moins préférable à celle des femmes, et que la remise en question de la féminité s’est forcément accompagnée de la remise en question de la masculinité et de ses privilèges. Dans ces circonstances, «le premier sexe» n’a pu qu’assister au déclin relativement expéditif de son autorité de telle sorte que la condition masculine est une formule de plus en plus commune dans les discours académiques, culturels et médiatiques actuels. Les hommes sont en crise, nous dit-on avec persistance. Aussi les contributrices et contributeurs de ce dossier ont-ils décidé de prêter l’oreille à ces voix fusant de toutes parts pour interroger le genre masculin ainsi que quelques-unes des configurations culturelles qu’il a affichées au fil de ses bouleversements.
Car à l’instar du genre féminin, que le féminisme a trop longtemps envisagé à travers l’écran d’un modèle des plus généralisateurs, le genre masculin ne se caractérise pas par l’unicité. Loin d’être un sujet universel — blanc, hétérosexuel, bourgeois —, l’homme doit être saisi dans sa pluralité, ses différentes propriétés et appartenances; nous nous intéresserons donc ici aux masculinités, à cette diversité qui existe entre les cultures, entre les communautés, entre les générations, entre les individus également. L’homme dont il est question dans ce dossier est principalement blanc, surtout hétérosexuel, fréquemment nord-américain, mais nous ne prétendons pas discuter de l’Homme d’aujourd’hui. Nous nous proposons en fait d’effleurer certains aspects du masculin par l’entremise des féminités et du féminisme, des modèles masculins et des stéréotypes, de la sexualité et du corps, des prédécesseurs et des successeurs, de la violence et de l’amitié. Il en va de même avec nos objets d’étude qui proviennent tant du milieu académique que de la culture populaire: sont conviés sur la scène des masculinités l’essai, le roman, l’Internet, l’actualité, la musique, le téléroman, la pratique clinique de la psychanalyse.
Il est du reste capital de souligner ce fait à la fois symptomatique et étonnant: c’est dans l’espace social de la culture de masses, et non dans les universités, que l’on tente le plus activement de repenser, reformuler, reconstruire le genre masculin. Souvent loin des idées complexes et des abstractions, échappant régulièrement aux discours intellectuels et aux maisons d’édition savantes, les travaux sur les masculinités visent avant tout le concret, l’utilitaire, les applications presque immédiates comme s’il y avait une urgence telle que les hommes avaient besoin d’un prêt-à-porter identitaire, ou peut-être plus exactement d’un mode d’emploi. Bien entendu, il existe plusieurs ouvrages publiés par des chercheurs qui sont sociologues, littéraires, historiens et autres, mais plus d’un contributeur à ce dossier a choisi de substituer à ces ouvrages d’autres objets, ceux-là nettement moins estimables, pour cette simple raison: après une lecture attentive, les notions qui étaient exposées dans les publications universitaires se sont à leurs yeux avérées dérisoires, inutiles, si ce n’est pauvres et conséquemment dignes de peu d’intérêt. Il va de soi que le bouillonnement culturel n’est pas nécessairement garant de la qualité de la réflexion qui en résulte, mais il n’est pas moins vrai qu’il nous permet d’aborder le sujet là où il prospère par les temps qui courent.
Il suffit de mentionner le groupe Fathers 4 Justice dont les récriminations et les pratiques sont fort discutables, mais qui démontrent néanmoins que la condition masculine peut visiblement (surtout aux alentours du pont Jacques-Cartier) devenir un enjeu social; l’émission de télévision américaine Dr Phil, qui a cru bon de présenter une série intitulée «Dr Phil’s Man Camp» et où trois hommes en crise ont été réunis dans une maison pour discuter de leur violence, de leurs infidélités, de leur vie de couple et de famille, Guy Corneau, qui a consacré aux hommes plusieurs épisodes de son émission télévisée Guy Corneau… en toute confidence: «Mère, fils… le couple impossible», «Les gars et l’école», «Père et fils en toute confidence», «La peur de s’engager des hommes», parmi d’autres; Marc Boilard, gourou de la séduction masculine en ce qu’il enseigne aux hommes bon nombre de techniques pour draguer des «poules» afin de «brider» avec elles et ensuite «fermer le dossier» en passant promptement à une autre «poule» ; le congrès Comment ça va les hommes? organisé par Radio-Canada et La Presse à Montréal le 15 novembre dernier.
Nous sommes immergés par une multitude de discours sur les masculinités. Aussi bien, à notre tour, en parler pour (r)amener la discussion, ne serait-ce qu’un tant soit peu, dans l’arène intellectuelle.
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