Spirale no 212, janvier-février 2007

Actualités… débats

Carnets d’un  sous-sol
À propos de Kimveer Gill, Fatality666’journal, [VampireFreaks.com] (retiré depuis)

par Mathieu Arsenault

Je ne souhaite pas ici faire encore une fois le procès de Kimveer Gill, encore moins me lancer dans des interprétations psychologiques ou sociologiques boiteuses pour lesquelles, de toute manière, je n’ai aucun talent. En réalité, je ne voudrais parler que de son journal, publié sous le pseudonyme Fatality666, qu’on pouvait lire en ligne sur un site Internet gothique quelques jours encore après la fusillade, mais qui a été retiré depuis, un texte fascinant, terrifiant et infiniment triste. Je voudrais parler de tout ce qui s’est passé entre l’actualité de la fusillade, et la virtualité de ce texte qui forme un tout cruel et pourtant littéraire, écrit à même les corps des victimes, rabaissés au rang de personnages sans profondeur par l’auteur du massacre qui lui-même à la fin n’était plus que le narrateur livide d’une autofiction arrivée au terme de sa propre logique.

L’évidement de soi

Il y a assurément quelque chose à dire sur les qualités littéraires du texte de Gill lorsqu’on suit l’ordre chronologique de sa rédaction du 3 décembre 2005 à la dernière entrée datée du 13 septembre 2006, deux heures à peine avant qu’il se rende au centre-ville et qu’il se mette à tirer au hasard sur la foule. Ce texte est le récit d’un lent tarissement, d’un évidement intérieur si radical et si profond qu’on a vraiment l’impression que les dernières entrées ont été littéralement écrites par un fantôme depuis les limbes, depuis un lieu si ravagé affectivement que personne n’a jamais pu y aller et en revenir pour en parler. Cette impression nous est d’abord donnée par une étrange progression. Le format des blogues offre en effet la possibilité de terminer chaque texte en remplissant deux champs qui permettent d’en recontextualiser le ton en y associant une chanson et un «état d’esprit actuel» (current mood). Le journal de Kimveer Gill, au départ… Mais petit à petit, la colère et la haine générale font place à cette entrée prémonitoire où il utilise le mot «mort» pour décrire son état d’esprit. On peut imaginer l’état de profonde dépression dans lequel il faut être pour se considérer mort à soi-même, au point de ne plus reconnaître en soi le moindre affect. On pourrait estimer que l’exagération est assez courante dans les blogues, certains se déclarant «morts» lorsqu’ils se sentent fatigués ou «en furie» lorsqu’ils se sentent un peu contrariés. Ce serait négliger la conclusion tragique de ce journal, mais aussi l’«état d’esprit» qui apparaît peu à peu et qui dénote une intensification de la dépression qui n’a plus rien à voir avec la simple exagération. Au contraire, cette ligne de points («current mood: ……….») dont se sert Gill pour décrire sa propre vie intérieure est plutôt de l’ordre de la litote absolue qui ne dit pas moins mais ne dit absolument rien, faute de pouvoir dire absolument tout, figure de style fatale par laquelle l’énonciateur admet implicitement avoir perdu définitivement le contact affectif avec lui-même, et par laquelle aussi il constate simultanément sa propre mort et le fait qu’il continue pourtant à parler et à vivre dans un temps qui n’a plus rien d’humain. On a qualifié Kimveer Gill de monstre. Il avait lui-même trouvé la formule exacte: il était devenu un ange, un ange exterminateur mû non pas par le désir d’en finir avec lui-même ou avec la société, mais uniquement par le souvenir du désir, par le souvenir de la haine. La lecture des dernières entrées de son journal donne à penser la même chose: on n’y trouve aucune manifestation de haine, aucun plan soigneusement élaboré, seules quelques impressions furtives et banales concernant le goût de l’alcool le matin et la manière dont les lentilles cornéennes sèchent sur un bureau.

Études préparatoires pour une fusillade

Pourquoi alors, dans ce vide affectif complet, est-il passé à l’acte? La lecture du journal donne à penser parfois que cet évidement s’est accompagné d’un lent glissement général vers un imaginaire virtuel où la différence entre réalité et fiction n’avait plus cours, où Kimveer Gill n’était plus lui-même qu’un personnage dans un récit qu’il avait certes longuement élaboré mais auquel il ne participait plus activement depuis longtemps.

Ce récit apparaît complètement cruel et inhumain. Mais il y a bien récit, c’est-à-dire volonté de donner un sens à son existence en la mettant en scène. Le journal apparaît en cela comme un ensemble de réflexions, de notes de recherche, d’ébauche de ce qui allait se dérouler le 13 septembre au Collège Dawson. En mai, Gill affirme «travailler à un scénario» depuis six mois et chercher un réalisateur ou un producteur. Il promet que ce sera la fin du film qui fera son succès, précisément les vingt dernières minutes. À la même époque, il cite intégralement un poème autobiographique de Bonnie Parker, la célèbre voleuse de banque qui mourut sous les balles des policiers avec Clyde Barrow dans les années trente. Ce poème (que Gainsbourg a en partie traduit dans sa chanson Bonnie and Clyde) est loin d’être innocent: en l’écrivant, Bonnie Parker travaillait à l’élaboration de son propre mythe, faisant de Clyde Barrow et d’elle les victimes sensibles d’une société injuste qui leur faisait porter l’odieux de crimes qu’ils avaient eux-mêmes commis.

Cette idée que tout tueur est un être sensible et brisé par l’injustice trouve son écho à deux endroits au moins dans le journal de Gill. D’abord, dans une entrée datant de la mi-janvier, Gill formule une critique concernant la couverture médiatique des fusillades dans les écoles secondaires: selon lui, les journalistes couvrant de tels événements ne présentent jamais la profonde détresse dans laquelle se trouvent les tireurs; ils ne parlent jamais des «jocks» et des «preps» responsables de rendre la vie impossible aux marginaux qui «ont l’air différents, qui sont différents». L’empathie pour les auteurs de fusillades atteint un nouveau stade en août dans l’étonnante interprétation qu’il fait d’un personnage de jeu vidéo, Postal, l’un des plus cyniques qu’on puisse imaginer: il s’agit en fait pour le personnage joué à la première personne d’exécuter une série de tâches banales, comme faire l’épicerie, aller chercher un colis ou retourner un livre à la bibliothèque, dans une ville où tous les habitants sans exception sont profondément irritants, geignards et antisociaux. Le joueur trouve constamment sur son chemin des armes qu’il peut utiliser si l’envie lui en prend, provoquant des explosions sanglantes de corps qui ont tout pour plaire aux amateurs de gore — mais aucun massacre n’est cependant nécessaire pour compléter le jeu. Le personnage principal ne possède aucune consistance, aucune psychologie détaillée. Nommé platement «dude» (c’est-à-dire «le gars»), il n’est que l’agent du joueur. Gill nous dit jouer constamment à ce jeu, jour et nuit, et dans cet étonnant commentaire du mois d’août, alors qu’il réfléchit à ce que les concepteurs de Postal devraient faire pour améliorer leur jeu, il écrit: «le gars de Postal était triste avant de devenir hargneux et psychotique, c’est ce qu’on ne voit jamais dans le jeu. Il était normal, mais le monde l’a rendu ainsi, il faudrait qu’on puisse le voir dans le jeu.»

Cette réflexion nous permet de déceler l’étrange glissement qui semble s’être produit dans le processus identitaire de Gill: ce jeu vidéo sans aucune consistance psychologique s’est trouvé investi d’affects par quelqu’un qui, de son propre aveu, n’en possédait plus depuis longtemps (c’est-à-dire ni rage ni tristesse, seulement «............»).  Et du même coup, c’est tout le rapport entre réalité et fiction qui semble s’être retourné, tout le rapport entre les sujets vivants et l’image, car il est impossible de ne pas établir de parallèle entre l’investissement affectif de ce personnage virtuel et le désinvestissement affectif du tueur à l’endroit d’Anastasia de Sousa et des autres victimes de Dawson, devenues sans doute pour Gill rien de plus que des images, des représentations anonymes, idéelles, de la «société injuste» dont il s’est cru la victime.

Kimveer Gill moraliste

Il semble évident que Gill voulait platement régler ses comptes avec «la société» en général, qu’il a longuement cherché la représentation la plus neutre et la plus objective de cette société, de manière à nous faire comprendre qu’il ne s’attaquait à aucun groupe particulier, à aucun individu, à aucune institution singulière. La dernière entrée de son journal tente d’ailleurs de préciser que lorsqu’il avait utilisé le mot «nègre» précédemment, il le faisait sans aucune connotation raciste. De la même manière, le choix d’un collège comme scène de crime se voulait apparemment neutre, comme le microcosme le plus représentatif du «tout» de la société dans lequel il aurait suffi de tirer pour régler ses comptes personnels.

Que raconte donc ce récit? Rien d’intéressant à vrai dire et c’est peut-être ce qu’il a de plus profondément choquant: c’est un récit morbide et inutile, une fiction adolescente pour laquelle des innocents sont morts, une fiction grossière qui généralise par allégories faute de pouvoir imaginer une forme de multiplicité qui permettrait de penser ensemble les singularités, les sensibilités innombrables dont est constitué le tissu social. En acceptant de devenir l’«ange exterminateur», Kimveer Gill poussait à sa limite la pensée cynique dans laquelle il s’était engagé, pensée cynique en ce qu’elle croyait incarner une résistance au pouvoir dont elle se disait victime quand elle n’a fait à la fin que reconduire ce dernier en le radicalisant. Du statut de victime marginalisée par le conformisme, Kimveer Gill est devenu à la fin l’agent du conformisme absolu qui organise un espace public dans lequel tous les individus deviennent les représentants anonymes de la société et où lui-même, singularité autrefois irréductible, a finalement perdu toute individualité à travers son évidement affectif.

Certains moralistes médiatiques n’ont pas manqué d’imputer cette fusillade à la mauvaise influence de la musique gothique et des jeux vidéo, mais il semble au contraire qu’au bout du compte ce soit plutôt le moralisme médiatique qui semble le premier responsable de cette tuerie. Les médias laissent la place à ceux qui arrivent à généraliser l’état de la société en un ensemble de formules-chocs aussi spectaculaires que grossières. Seul dans son sous-sol, Kimveer Gill a lui aussi joué aux moralistes, il a travaillé sa formule, planifié son énoncé et nous a livré un commentaire tout aussi vain que ceux qu’on peut entendre dans n’importe quelle entrevue de deux minutes au journal de midi, soit le temps qu’a duré la fusillade, à une heure de grande écoute.

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