Spirale no 211, novembre-décembre 2006
Actualités… débats
Comme ils nous aiment
(pour un Québec moins cousinable)
par Mélikah Abdelmoumen
Tu vis depuis quelques mois dans ce qui est ici considéré comme une ville de province, Lyon-la-toute-belle (qu’on dise ce qu’on veut, cette ville tu l’adores), et alors que tu commençais tout juste à t’y faire, tu constates que ce que tu détestes le plus du Québec t’a suivie.
Tu fais partie de ces gens pour qui la France, avec tout ce qu’elle représente, ce qu’elle promet et fait craindre, pose problème. Un « artiste », un « intellectuel », dont la culture, comme diraient certains de tes nouveaux compatriotes, est « au croisement de la France et de l’Amérique » — no comment. Mais une fois installée, tu n’y as plus pensé. Et voilà l’épineuse question du complexe du Petit Cousin qui te rattrape.
Ton conjoint, un Français, t’a amenée un jour au Théâtre National Populaire voir une adaptation de Faulkner par Camus, pièce dont on disait, au Québec, qu’une actrice de chez toi y triomphait… La mise en scène t’a déçue. Comme tu avais un peu besoin d’être rassurée sur ta propre réaction, tu as jeté un œil aux critiques de la pièce publiées ici : elles n’étaient pas tendres… Si l’actrice de chez toi commence bien une carrière française, a devant elle un avenir prometteur, du succès fulgurant qu’on a annoncé à grands coups de trompette dans certains médias québécois… pas l’ombre ! Tout comme, à Cannes, celui du Film- Oscarisé- sur- les- Défauts- du- Système- de- Santé-Québécois- et- la- Faillite- des- Boomers- Intellos, le triomphe de cette actrice dans une pièce de Camus tient un peu du mythe pour Petit Cousin… Gloire de pacotille qu’on jette à la figure, au Québec, sans penser qu’un jour le Petit Cousin, curieux, viendra peut-être en France, et constatera que rien n’est aussi tranché qu’il y paraît parfois depuis chez lui.
S’il est cinéphile, par exemple, il verra que le cinéma québécois ne triomphe jamais ici et que s’il lui arrive d’avoir du succès, c’est dans des conditions bien précises. S’il est amateur de théâtre, il apprendra que le dramaturge québécois le plus respecté en France était jusqu’à récemment non seulement inconnu, mais invariablement rejeté au Québec… Que si ce dramaturge commence à y faire parler de lui depuis quatre ou cinq ans, c’est parce qu’il a réussi en France. Enfin si le Petit Cousin québécois venu en France est amateur de littérature, il découvrira que La Romancière à Scandale qui a fait paraître un livre sur la prostitution dans une grande maison d’édition française est bien moins un phénomène qu’on le prétend au Québec, et que le plus souvent, avant de l’avoir entendue en ondes (et donc d’avoir entendu son accent, re-no comment), on la croit française, comme le laisse entendre la quatrième de couverture de ses romans, qui indique pudiquement qu’elle « vit à Montréal ». Le Petit Cousin remarquera ensuite que la littérature québécoise continue, depuis une trentaine d’années, d’être représentée à peu près par les mêmes auteurs ou, si les auteurs changent, un peu par le même type d’histoires.
C’est l’image du Québec que semblent invariablement présenter ses récits diffusés en France (cinématographiques, théâtraux, romanesques) qui te pose problème. L’accueil réservé à celles des œuvres de chez toi qui se rendent ici te met mal à l’aise, qu’il s’agisse de celui de tes amis français, qui pour la plupart ont beaucoup apprécié, par exemple, le Film- Oscarisé- sur- les- Défauts- du- Système- de- Santé- Québécois- et- la- Faillite- des- Boomers- Intellos (« un peu comme un film américain, mais en plus profond »), ou de l’accueil réservé par le public du Théâtre des Célestins (sorte de version lyonnaise du TNM) aux audaces du Metteur- en- Scène- de- Québec- qui- Écrit- des- Pièces- Multimédia- Révolutionnaires- où- il- Tient- Admirablement- Tous- les- Rôles, accueil qui a pris la forme d’exclamations de surprise charmée et de pudeur agréablement froissée — « Oh ! Ce passage est à la fois très intello et un soupçon scatologique ! Ils sont fous, ces Québécois ! »
Il y a aussi le cas de la Grande- Saga- Familiale- Québécoise, Bildungsfilm racontant la vie d’un jeune homme qui se découvre, à son grand désespoir, homosexuel, lui qui fait partie d’une famille de garçons sur laquelle règne un père homophobe. Tu te rappelles toujours ton agacement devant le fait que le « T’es rien qu’un mangeux de graines ! » terrible, lancé par le père à son fils dans un moment carrément tragique du film, devait être déchiffré par le public grâce à un sous-titre (« Tu n’es qu’un suceur de bites », ou quelque chose d’approchant)… Et tu repenses encore, la gorge nouée de rage et de honte, aux ricanements provoqués dans la salle — peu importe que cette phrase advienne dans un moment crucial et émouvant, elle est tellement rigolote et pittoresque !
Tu voudrais essayer de comprendre, mais tu voudrais aussi tenter de leur expliquer. Qu’il y a chez toi des œuvres moins conventionnelles, moins attendues, moins conformes à l’image que les Français ont du Québec. Qu’il existe des auteurs, réalisateurs et dramaturges qui ne représentent pas le Québec que les Français croient connaître, aiment aimer et adorent cousiner. Qu’il existe même des artistes foncièrement québécois dont les œuvres ne sont pas le moindrement du monde une « vitrine du Québec », parce qu’ils ne sentent aucunement le besoin de montrer pourquoi et comment on est Québécois, qu’ils se moquent d’être de bons Petits Cousins. Il y a des artistes québécois dont les œuvres, quelque effort que l’on fasse, ne peuvent pas être passées au collimateur de ce rapport tordu Grand Cousin / Petit Cousin, des artistes dont les projets filent entre les doigts de tous ceux qui, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, veulent absolument les recevoir, ou mordicus les vendre, comme les témoignages pittoresques ou les artefacts quasi primitifs d’une lointaine — mais si proche ! — colonie. Il est des Québécois contents de l’être et que cela complexe assez peu pour qu’ils n’en gomment nullement la trace dans leurs œuvres, et cela sans pour autant vouloir se consacrer à produire des guides touristiques et archéologiques pour Grands Cousins.
Mais voilà, selon ton expérience de la dernière année, de ces Petits Cousins pas cousinables, personne ici n’entend jamais parler, à l’exception des Français qui ont bien voulu faire l’effort de chercher ailleurs que dans la panoplie toute cuite qu’on leur présente — ceux-là sont rares…
Enfin, dans ce rapport cousin-cousin qui t’agace davanatage à mesure que tu en découvres les nuances et l’infinie complexité, il y a cette triste histoire d’accents. Triste, ce réflexe qui fait camoufler son accent naturel derrière cet autre mythe pour Petits Cousins, « l’accent français ». Tu sais maintenant que c’est encore là une illusion, car ici il n’y a pas un accent mais des accents, qui pour la plupart connaissent un peu le même sort que le tien… Aussi, quelle ne sera pas ta sidération lorsque tu reverras cette curieuse émission de l’animatrice Pascale Clark, intitulée En aparté (la télévision française, une autre source inouïe de surprises…), émission dont « l’audace » tient à ce que la vedette qu’on y reçoit soit seule dans un pseudo-loft, et que la voix de l’intervieweuse émane de haut-parleurs placés dans la pièce, pour « déstabiliser la vedette » et l’amener ainsi à laisser tomber le masque, prise qu’elle est dans cette position qui rappelle celle de Moïse, enfin c’est ce que tu supposes — mais au moins lui avait la chance de s’adresser à un buisson, il paraît.
Bref, à cette émission que tu regardes toujours avec une curiosité mêlée de gêne, est reçue ce jour-là une jeune femme que tu reconnais sans la replacer, avec un accent parisien à pulvériser le radio-canadien — autre désillusion : quand tu le réentends, l’accent radio-canadien, tu n’y entends plus que du québécois qui se hait… Tu découvres avec stupéfaction qu’il s’agit de l’actrice de l’autre fois, celle qui aurait triomphé dans Camus, magnifiquement adaptée à son nouveau pays — une manière de révolution depuis le TNP, où l’on devinait, surgissant par petites pointes caressantes pour tes oreilles, son véritable accent…
Mais dans les médias parisiens, l’accent de l’Actrice de Chez Toi lui a sans doute attiré des sarcasmes, voire du mépris. Elle a dû se le faire dire. Et pas qu’une fois. Et elle ne doit pas être la seule. Tes amis d’ici, qui viennent d’un peu partout en France, t’ont bien prévenue du sort réservé dans certains cercles à toute forme d’accent provincial. L’Actrice de Chez Toi ne sera-t-elle peut-être toujours, quoi qu’elle tente, qu’une forme toute spéciale de provinciale, une version toute cousinable d’Emma Bovary, réputée pour son absolue docilité ?
Le bouquet, c’est le cas de le dire, arrive alors que, comme toujours à la fin de l’émission, l’invitée se rend dans le coin « cadeaux » de la pièce, où Pascale Clark a préparé à son intention ce que tu as compris être des présents qui lui ressemblent… En général, un livre et des fleurs. Ce qui t’a frappée, c’est le commentaire émis par la voix de Clark sur les fleurs choisies pour son invitée, quelque chose comme : « Elles sont champêtres, mais sophistiquées quand même. »
Ton conjoint te prévient, lorsque tu commences à t’agiter devant le poste de télévision : tu verras cela souvent, avec tous les types d’« artistes provinciaux » soucieux de s’adapter à tout prix. Si comme l’Actrice de Chez Toi, ils imitent à s’y méprendre l’accent parisien, on les taxera d’hypocrisie (n’est-ce pas un peu ce que tu fais toi-même, en gigotant d’agacement devant l’écran ?) Si, au contraire, ils sont incapables ou refusent de gommer complètement leur accent, ce seront… des paysans. Tu le comprendras vite : par cette phrase, Pascale Clark dit à la Petite Cousine d’outre-mer qu’elle n’est pas dupe de son petit jeu du caméléon… Plus tu y penses, plus tu te sens mal pour l’Actrice de Chez Toi. Mais saurais-tu faire autrement à sa place ? Rien n’est moins sûr. Tu es, toi aussi, une Petite Cousine en France. De ton rapport à ton nouveau pays, tu ne peux te targuer qu’il soit net, ou même clair.
« [J]e reconnais que les Québécois, en général et y inclus votre tout dévoué, sont plutôt injustes avec leurs lointains cousins de France. C’est à croire que nous faisons exprès pour ne pas être comme ils nous aiment. C’est de la vraie subversion : nous réagissons comme des Viet-congs à l’étreinte chaude de nos petits cousins d’outre-mer. Décidément, doivent-ils se dire, on n’a plus les cousins qu’on avait ; tout change, même les Québécois 1. » Si tout cela a un jour été exact, on est désormais loin de pouvoir parler de subversion, ou même de résistance. Par où cela a-t-il commencé ? Est-ce le Québec (distributeurs, producteurs de cinéma ou de théâtre, patrons de maisons d’édition, etc.) qui filtre, par prévenance à l’égard de ses grands cousins, et ne leur envoie que ce qui, croit-il, les confortera dans ce qu’ils pensent de nous ? Sont-ce les Français qui, lorsqu’on tente de leur passer sous le manteau des choses qui ne ressemblent pas au Québec qu’ils souhaitent cousiner, lèvent le nez ou font tout ce qu’ils peuvent pour faire rentrer dans les rangs tous les Petits Cousins qui savent (ou plutôt, croient) qu’ils n’ont pas le choix de se conformer à ce que l’on aime aimer d’eux pour survivre ? Et ne devinent-ils pas, ces Québécois caméléons, le piège qui leur est alors tendu ? — « Tu es magnifiquement adapté… pour un campagnard. »
Une chose est sûre, il faudrait envoyer une délégation de Petits Cousins pas cousinables, des résistants un peu masochistes, qui feraient passer toutes les œuvres qui ne ressemblent pas à ce qu’on imagine que les Français aiment aimer… Tu te dis qu’à la longue, il se pourrait que les grands cousins s’y fassent… Tu en connais déjà plusieurs sur lesquels tu as tenté l’expérience et qui se sont dits frustrés de ne jamais avoir eu accès auparavant à ces œuvres québécoises qui ne ressemblent en rien à ce qu’ils ont l’habitude de voir…
À bien y penser, tu n’es même pas certaine qu’une première tentative d’invasion serait forcément un échec. Tiens, l’idée de la réussite qui te nargue, honteusement, sans scrupules, sans complexes… Il faudra te surveiller ! Car avec tes abjectes ambitions de mauvaise Petite Cousine, ne serais-tu pas déjà en train de trahir ce qui fait qu’un Québécois est Québécois ?
1. Hubert Aquin, « Nos cousins de France » (1966), Point de Fuite, édition critique établie par Guylaine Massoutre, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1995 (Le Cercle du livre de France, 1971), p. 69.
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