Spirale no 210, septembre-octobre 2006
Éditorial
La troisième critique
par le comité de rédaction
Spirale a changé. Loin de nous, toutefois, l’idée de crier à la révolution; on parlera plus justement d’un tournant, d’un tour de plus, nouvelle Spirale née du mouvement même qui porte et emporte ce magazine depuis vingt-sept ans. « Spirale a encore changé » : ce serait une manière plus juste de souligner les transformations actuelles — graphiques et éditoriales — et de rappeler, du coup, que ce magazine aura connu plus d’un changement, plus d’une « révolution », qu’il n’aura en fait jamais cessé de se renouveler et qu’en cela il sera resté fidèle à ce qu’il a été depuis sa fondation en 1979 : un projet, une idée que l’on met de l’avant, en avant, au loin, et comme pour l’avenir — une « spirale », en somme, c’est-à-dire, comme l’écrit Pessoa dans Le livre de l’intranquillité, « un cercle qui monte sans s’achever jamais ».
Si ce projet critique a connu plus d’une tournure, son orientation et son mandat seront en revanche demeurés essentiellement les mêmes au fil des années : « Spirale est une revue critique interdisciplinaire dans le domaine de la culture. Elle favorise le développement d’une réflexion critique sur la littérature, les arts et les sciences humaines, et elle s’attache à l’actualité, aussi bien dans le domaine des publications que dans celui des événements artistiques et des spectacles. Fidèle à son histoire, la revue s’est donné un mandat exigeant alliant rigueur et modernité. Par nécessité non exhaustive, Spirale cherche à trouver dans l’actuel ce qui peut correspondre au développement et à la création d’une culture riche. Les objets qu’elle privilégie ne le sont pas sous l’effet du seul goût, mais en fonction d’un contexte et d’une perspective qui sont ceux de la modernité. » C’était en mars 1994. Le comité de rédaction, à l’occasion du départ de Sherry Simon, qui avait codirigé le magazine depuis 1986, profitait alors d’un éditorial pour faire retour sur l’histoire du projet critique de Spirale. Et c’est là, d’une certaine façon, tout le paradoxe d’une publication qui a aujourd’hui vingt-sept ans : en prise sur l’actualité, sur le contemporain, Spirale a toujours su inscrire ses transformations aussi bien dans l’histoire que dans celle de son projet critique, se renouvelant, certes, mais dans une certaine fidélité à « L’esprit Spirale » — titre du tout premier éditorial que signait Laurent-Michel Vacher en novembre 1979 —, ce qui, au fil des ans, sera peu à peu devenu une tradition.
En signant aujourd’hui cet éditorial, le comité de rédaction cherche moins à proposer à son tour un bilan qu’à situer les présentes transformations graphiques et éditoriales dans le cadre de cet « esprit » et de cette tradition. Or, depuis le vingt-cinquième anniversaire du magazine — et dans la foulée de notre 200e numéro consacré aux « Enseignements de la culture » —, il nous est apparu de plus en plus clairement que ce rapport privilégié à l’actualité, au contemporain, mais aussi à l’histoire, ne pouvait être l’apanage seul des articles publiés dans les pages de Spirale (rapport sur lequel nous souhaitons par ailleurs insister davantage), mais qu’il appartenait aussi — et peut-être avant tout — au projet critique du magazine lui-même. Spirale, est-il besoin de le rappeler, est né d’un refus des dogmes et des idéologies, refus qui s’inscrivait contre le discours qui dominait les débats et la critique des années soixante-dix. Affirmer que nous n’en sommes plus là — pour le meilleur et pour le pire — serait un euphémisme. Les quelques rares débats qui animent un tant soit peu la cité s’essoufflent rapidement dans l’indifférence et le désintérêt généralisés. Serait-ce là le propre de notre époque? Son triste visage? Nous n’en croyons rien. L’actualité, au Québec comme ailleurs dans le monde, demande au contraire, aujourd’hui plus que jamais, que nous prenions le temps de réfléchir à ses enjeux politiques, sociaux, moraux, esthétiques, théoriques. C’est d’ailleurs, depuis sa fondation, tout le projet critique de Spirale. Aussi nous semble-t-il urgent de réagir à une certaine apathie dans le milieu de la critique au Québec, indolence à laquelle nous n’avons pas toujours échappé ces dernières années.
Ce n’est donc pas tant par nostalgie pour une époque « révolue » que le comité de rédaction se propose d’entreprendre un virage, mais tout simplement parce que l’actualité, une certaine actualité l’exige. Il ne s’agit pas davantage de trahir l’« esprit Spirale » en épousant aujourd’hui un dogme, une idéologie. Quand bien même le souhaiterions-nous, ce n’est pas, cela n’a jamais été le mandat du magazine. Comme le soulignait le comité de rédaction en octobre 1983, « Spirale réagit à l’actualité culturelle et ne saurait par conséquent se donner des normes. La norme implicite des prescriptions. Spirale ne cherche pas à dire quoi faire, ne se donne pas comme but de diriger les productions culturelles, mais plutôt d’être attentif à leurs reformulations, à leurs déplacements, aux enjeux qui s’y engagent, aux principes qui les règlent. »
Nous en sommes là, aujourd’hui, entre urgence et tradition. Le dossier du numéro de mai-juin dernier, « Critique de la critique » (ainsi que les nombreux commentaires qui nous ont été faits à sa suite), témoigne non pas d’un désir de rompre avec l’histoire et le mandat de Spirale (on parlerait plus justement du désir de leur radicalisation), mais de la nécessité de répondre aux exigences nouvelles de notre époque, contexte qui nous pousse, qui semble demander de nous — c’est-à-dire d’un espace critique comme celui de Spirale — davantage que la seule recension de l’actualité culturelle. Bien entendu, les différents comités de rédaction de Spirale ont clairement signifié au fil des ans que le rôle du magazine, comme les articles qu’il publie, était de réfléchir à cette actualité, de la penser — de penser le contemporain —, de « lire, analyser, situer ce qui s’écrit, se joue, se filme, s’expose. C’est un travail de compréhension, d’intellection », comme le rappelait déjà l’éditorial du numéro de décembre 1982.
Une telle lecture de l’actualité, quand bien même devrait-elle faire face au décalage qu’impose notre rythme de publication, ne peut se contenter d’une position « neutre », en perpétuel retrait. La critique, aujourd’hui, ne peut se désengager de la polis depuis laquelle elle s’écrit, depuis laquelle nous — intellectuels et critiques — écrivons. « L’intellectuel a une responsabilité du dehors, il ne peut se passer d’une politique étrangère. Il doit trouver le moyen de participer à ce qui s’appelle l’actualité, c’est-à-dire de changer le monde en l’habitant, en l’infiltrant, en lui parlant, plein d’empathie pour ses symptômes, même les plus graves », écrivait récemment Nicolas Lévesque dans le dossier « Critique de la critique ». Plus que tout, c’est donc à la nécessité de notre réinscription dans la polis que nous en appelons.
Les tables rondes et les débats que nous organisons régulièrement à la faveur de nos lancements, de même que le prix Spirale Eva-Le-Grand, remis annuellement à un essai primé, en témoignent déjà. C’est pour cette même raison que la rubrique « Constat » a été renommée « Débat » en janvier 2004, puis « Actualités… débats » en juillet 2005. Nous voulions par là inciter nos collaborateurs et collaboratrices à prendre la parole, à tenir un discours critique libre et engagé, à ouvrir des débats essentiels. Comme nous le rappelions dans le 200e numéro du magazine, si Spirale est un « espace de débats et d’échanges », ceux-ci n’ont « pas lieu qu’entre nous, mais avec vous, chers lecteurs et lectrices ».
De même, le comité de rédaction compte dorénavant lui aussi prendre régulièrement position, à la faveur d’éditoriaux, sur des questions posées dans l’urgence par l’actualité du monde, et ce, afin de rappeler que Spirale est encore bel et bien une revue engagée. On pourrait croire, en effet, que la faveur du magazine à l’égard d’une critique polyphonique, ouverte sur la différence et la diversité des productions culturelles, serait le gage d’un désir de tolérance, d’éclectisme, de neutralité, une invitation lancée à tout vent, à tout venant, à « tout et n’importe quoi ». Cela témoigne au contraire d’un parti pris depuis la fondation du magazine. « Le projet de Spirale, dès ses débuts », rappelait Georges Leroux dans le numéro de septembre-octobre 1999, « a été de refléter cette diversité et s’il faut parler d’inquiétude et de sensibilité, c’est précisément pour qualifier un regard critique qui a rompu définitivement avec un cadre qui lui dicterait des jugements et des normes ». Spirale, bien au contraire, en se faisant « l’écho de la richesse du monde, du déploiement de ses différences et de ses contradictions », a toujours activement travaillé à la déconstruction des idéologies, des diktats, des cadres normatifs et des pouvoirs réactionnaires.
Libéré des contraintes idéologiques, il n’en demeure pas moins que Spirale a toujours ouvert ses pages à une pensée et à une écriture féministes et qu’il a également accordé une attention, un intérêt soutenu envers la psychanalyse (parti pris des plus politiques, est-il besoin de le préciser?), non seulement à titre de pensée « critique », mais comme « lieu de passage et de transformation de la scène psychique individuelle à la scène politique et sociale », comme le soulignait l’éditorial du numéro de septembre 1989. Sans doute pourrions-nous établir ici la liste des partis pris du magazine, rappeler, par exemple, notre engagement indéfectible à l’endroit de la laïcité de la société et à l’égard des droits de la femme et de l’homme (ce qui inclut, faut-il encore le préciser, le droit des homosexuels au mariage, etc.), mais l’établissement d’une telle « liste d’épicerie », en « pour » et en « contre », en plus de banaliser à outrance des positions et revendications qui ne méritent pas ce sort, pourrait aussi entraîner le risque d’instituer un dualisme contre lequel, justement, nous nous insurgeons. S’il faut choisir, s’il faut aujourd’hui clairement exprimer notre engagement, notre projet critique, ce serait en affirmant que Spirale travaille à la déconstruction de tout ensemble, de toute pensée, de toute unité homogènes. Nous ne croyons pas à une vision du monde dont la philosophie se résume à la bête et abrutissante expression : « You’re either with us… or against us ». Nous ne croyons pas qu’un légitime « droit de défense » justifie, en ce sanglant mois de juillet, le massacre des innocents : aucun effort de rationalisation ne rendra moins barbare une « réponse mesurée » qui faucherait la vie d’un seul enfant. La paix serait-elle impensable? Nous ne la penserons pas moins. Impossible? Dans ce cas, nous exigerons l’impossible…
D’une façon qui témoigne également de notre engagement, le comité de rédaction, profitant du renouvellement de la maquette et de la présentation graphique de Spirale, a décidé, à l’avenir, d’imprimer le magazine sur un papier entièrement recyclé. Le geste, ridicule à l’échelle de la menace planétaire, peut paraître dérisoire, nous le savons. Mais en regard des décisions irresponsables prises récemment par le gouvernement fédéral à l’égard du protocole de Kyoto — abandonné sans autre forme de procès — il nous semblait nécessaire, en tant qu’« institution culturelle », de faire un tel geste, malgré les coûts supplémentaires entraînés par ce passage au papier recyclé et la diminution, cette année encore, de la subvention qui nous est octroyée par le Conseil des arts du Canada. On jugera ici de l’ironie…
Les présents changements graphiques, en préparation depuis plus d’an, sous la direction de Pierre L’Hérault et grâce au patient travail de Nicolas Mavrikakis, visent bien entendu à donner un nouveau dynamisme au magazine, mais ils témoignent également de notre volonté de rendre leur juste place, en nos pages, aux arts visuels. Nos lecteurs ont tous été des témoins privilégiés des changements apportés au cours des quatre dernières années dans notre traitement des arts, notamment grâce à la direction artistique de Jean-Claude Rochefort et de Nicolas Mavrikakis, travail innovateur qu’avait entrepris déjà Michaël La Chance. C’est ce même esprit d’innovation qui a présidé à l’important virage graphique marqué dans toutes ses couleurs par le présent numéro. Nous tenons à profiter de l’occasion pour remercier les artisans de Mardigrafe, amis graphistes avec lesquels Spirale travaille en étroite collaboration depuis la première heure et qui fêtent, cette année, leur vingtième anniversaire. Notre nouveau visage, notre nouvelle signature graphique porte la marque, nous le savons, de leur passion pour notre magazine.
Au-delà de cette « petite révolution » graphique et de notre profession de foi en faveur d’une critique plus engagée, demeure pourtant le mandat premier de Spirale : le développement d’une pensée et d’un discours critiques sur la littérature, les arts et les sciences humaines qui puissent rendre compte de la richesse des productions culturelles contemporaines tout en donnant une « détermination éthique à ses choix : quels livres, quelles œuvres contribuent au développement d’une société pluraliste, démocratique et marquée par plusieurs cultures? ». En faisant ainsi écho à l’éditorial de mars 1994, nous tenons à souligner à quel point cette question demeure actuelle pour nous aujourd’hui. Une telle réflexion nous semble devoir soutenir tous les articles, textes et comptes rendus critiques publiés par Spirale. Comme le rappelait récemment Stéphan Gibeault, « Spirale a le mérite d’investir un large champ de la culture en y faisant participer autant le critique que l’artiste et l’écrivain. Cette richesse demeure son élément clé » : elle détermine « ce que doit être la critique dans un magazine comme le nôtre, c’est-à-dire une critique appuyée à la fois sur un jugement et sur un témoignage ». Bien que les petits « En bref » — très courtes recensions de l’actualité culturelle qui feront retour dans nos pages — se prêtent moins au développement d’une véritable réflexion, nous souhaitons en revanche fortement encourager une plus grande liberté critique — liberté essayistique de style et de pensée — dans les articles et comptes rendus plus développés. Nous croyons d’ailleurs que toute pensée critique, tout discours qui se veut tel, doit témoigner d’une forme d’engagement : engagement de son auteur — d’une voix, de « la “persona” du critique », pour reprendre ici les mots de Catherine Mavrikakis — dans un travail d’écriture qui ne renonce pas à l’invention, au risque de la pensée; engagement auprès d’une œuvre (par-delà toute opposition entre culture élitiste et culture de masse) avec laquelle, loin de toute complaisance, il convient d’établir un dialogue, un entretien qui puisse s’ouvrir à la chance d’une véritable rencontre, d’un « penser-ensemble », voire d’une communauté de pensées.
Donner à penser : ce serait là, sans doute, le seul mot d’ordre — l’injonction ou l’impératif — d’une telle communauté, c’est-à-dire de ceux et celles qui, dans le juste milieu occupé par Spirale, à mi-chemin entre la critique journalistique et l’analyse universitaire, œuvrent à une troisième critique. Comme le soulignait Nicolas Lévesque, il « existe une zone où il paraît possible d’éviter l’élitisme sans sacrifier les exigences intellectuelles et éthiques. […] ce n’est pas en renonçant à la subtilité et aux paradoxes, en niant ce qui inquiète et angoisse, que l’on parvient à séduire, à susciter un intérêt ». C’est le pari que Spirale prend à nouveau aujourd’hui. C’est le risque et la chance auxquels nous convions nos collaborateurs et collaboratrices.
Il nous est également apparu, dans le courant de la dernière année, que cette injonction, que ce mot d’ordre pouvait ouvrir nos pages à des articles comme celui que signe, dans ce numéro, Maïté Snauwaert. Donner à penser, loin de toute complaisance, c’est en effet le mérite premier de cette réflexion sur l’essai de Christian Saint-Germain, Éthique à Giroflée, que le magazine publiait récemment chez Nota bene dans sa collection « Nouveaux Essais Spirale ». Refuser un tel article, non « sollicité » par le magazine, sous prétexte d’un apparent conflit d’intérêts, nous aurait semblé une décision intenable. Au moment où nous en appelons à une véritable communauté de pensées, alors même que nous insistons sur la nécessité pour les articles publiés dans nos pages d’engager de véritables dialogues avec les œuvres commentées, il nous paraît en effet inconcevable de ne pas accueillir des textes qui osent prendre le risque de la critique et qui, du même souffle, relancent le travail de la pensée. C’est là le mandat de Spirale; c’est là la raison d’être de notre collection « Nouveaux Essais Spirale ». Dans le même esprit, et pour les mêmes raisons, nous n’entendons plus interdire des textes critiques (sans pour cela les solliciter) qui porteraient sur les productions des membres du comité de rédaction ou du conseil d’administration, dans la mesure, bien entendu, où de telles critiques engageraient, sans complaisance aucune, un véritable dialogue avec les œuvres commentées. Cela ne veut certes pas dire que ces textes seront automatiquement reçus par le magazine. Les apologies et les discours mièvres seront d’emblée écartés… Il reviendra aux membres non concernés du comité de rédaction de juger et de trancher. Notre vigilance n’en sera qu’accrue. Dans tous les cas, nos lecteurs seront juges de nos décisions. Chose certaine, nous ne sacrifierons plus l’« intérêt » des uns pour la pensée des autres, voire la chance d’une communauté de pensées sur l’autel des fausses intégrités et des apparents conflits d’intérêts.
Une autre chance s’offre également à la communauté des lecteurs et lectrices de Spirale. Nous ne pourrions en effet terminer ce tour d’horizon en passant sous silence la petite révolution audio-numérique engagée par le magazine. Tel que nous l’avons annoncé dans notre numéro de mai-juin dernier, nous lançons de manière officielle, avec ce numéro, notre modeste projet de radio Internet, accessible sur le nouveau site du magazine (www.spiralemagazine.com). Notre projet n’est évidemment pas de « rivaliser avec les radios dites “publiques” ou encore de remédier à l’absence d’une véritable radio “culturelle”. Il s’agit ici de donner un nouvel élan à la revue pour qu’elle parte explorer d’autres rivages », pour qu’elle permette à d’autres voix de faire entendre un discours critique, créateur, une pensée qui ne pourrait trouver sa juste place — sa pleine mesure — dans nos pages. « En ces temps où nous manquons de repères fertiles pour mieux comprendre notre monde en pleine mutation, des gens doivent se pencher, attentivement, sur ce qui fait symptôme », rappelle le comité de navigation de notre radio, « ils ont besoin, pour ce faire, d’espace et de temps pour en écouter l’histoire et inventer des issues inconcevables ».
Radio Spirale, comme le magazine dont il est le prolongement, sera, nous l’espérons vivement, cet espace, ce lieu d’invention où nous vous convions tous et toutes, dans l’espoir et la promesse d’une communauté à venir.
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