ACTUALITÉS… DÉBATS
La relève et l’effondrement
Pourquoi ne se passe-t-il rien plutôt que quelque chose? Depuis plusieurs années déjà, la communauté littéraire brode sur le thème de sa propre crise : les poètes, les éditeurs, les directeurs littéraires, les critiques mais aussi les lecteurs. Tout le monde trouve inévitablement quelque chose à redire sur l’actualité littéraire : pas assez de ventes, pas assez de subventions, pas assez d’espace dans les médias, trop de publications, ou encore, pas assez de lecteurs, aucun courant solide, aucun auteur marquant, des œuvres trop obscures ou trop simplistes… Il faut véritablement avoir le moral solide pour supporter une soirée de mondanités littéraires tant la crise semble grave et généralisée. De tous ces diagnostics et ces positions semble cependant se dégager un état d’esprit particulier : il règne en effet dans cette société un découragement sourd qui relève autant du désarroi que du cynisme, il règne quelque chose comme une fatigue historique. Le plus étrange dans cet épuisement, c’est qu’il semble parfois provenir d’un excès d’optimisme, d’une exigence tellement haute de la littérature et du monde de l’édition qu’il est devenu naturel, évident même, de se désoler que la production annuelle ne compte pas au moins cinq ou six classiques intemporels et au moins autant d’ouvrages indispensables pour penser notre condition actuelle. Nous exigeons l’impossible et, désœuvrés parmi les étalages, nous errons sans but.
Double bind. Le thème de la « relève » ou des « nouvelles voix » s’inscrit dans ce désarroi comme le dernier espoir que les choses changent. Mais que peut-on dire sur la relève ? Rien peut-être, sinon qu’elle regroupe des auteurs dont les intérêts esthétiques divergent autant que leur âge les fait converger sur une même scène où, mal à l’aise, ils essaient de faire de leur mieux pour ne froisser personne et dire ce qu’on attend d’eux : qu’ils sont là pour que se perpétue la littérature québécoise, cette littérature que leurs aînés ont eu « tant de mal à fonder ». On ne demande en fait à la relève qu’une seule chose : qu’elle relève, c’est-à-dire qu’elle opère dialectiquement le changement de garde, qu’elle reprenne et résume le meilleur de ce qui précède pour assurer le cheminement de l’esprit littéraire québécois vers son accomplissement. Mais on lui demande aussi de ne pas déroger à cette image de la littérature québécoise accomplie telle que l’ont rêvée ses pères fondateurs. Devant l’impossibilité de remettre en question cette image, la dialectique se retrouve à l’arrêt. Tant de parents pour nous répéter sans cesse : dépassez-nous… mais demeurez dans les limites du raisonnable. Et pendant ce temps, tout le monde sent bien que nous n’allons nulle part, que le roman se répète, que la poésie s’enfonce et que le théâtre se cherche. La question devient alors : nous n’allons nulle part… pourrait-on y aller mieux ou plus rapidement?
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Genre et génération. La notion de relève ne sert ainsi à terme qu’à faire circuler des thèmes de « jeunes » : la vie de bohème sur le Plateau Mont-Royal, les amis, les difficultés amoureuses, des thèmes qui bien sûr ne sont pas propres à une génération mais à un genre, le roman d’apprentissage. De L’éducation sentimentale à Maxime-Olivier Moutier, de Vamp à Stéphane Bourguignon, on n’assiste en termes de progrès qu’à l’apparition de l’automobile, de la télévision et du téléphone cellulaire. Le côté le plus insidieux de cette méprise qui confond genre et génération est certainement que les jeunes auteurs assez naïfs pour croire que le matériau brut de leur existence avait pu avoir une quelconque valeur artistique se retrouvent complètement largués par les médias lorsqu’ils changent de genre pour se mettre à raconter les petits bonheurs de leur vie de famille. Ce désintérêt cruel s’explique aisément : on préfère voir s’eVondrer sur lui-même un individu plutôt que de s’apercevoir de l’absence complète de perspective historique dans laquelle notre culture se trouve plongée lorsqu’elle en est réduite à scruter la « relève » dans l’espoir d’y trouver son salut.
Zéro pour l’informe. On accuse souvent le conservatisme des maisons d’édition pour expliquer le conservatisme de la production littéraire. Je pense que c’est pire que ça : je ne sais pas s’il y a tant de lettres de refus injustes qui s’impriment. Le conservatisme des maisons d’édition se modèle bien sûr sur celui de leur lectorat, mais plus insidieusement il ressemble aussi à celui des auteurs qui aspirent à la publication. La volonté de la « relève » de créer sa propre littérature et de laisser sa marque dans l’histoire est pire que réprimée et pire qu’inexistante : elle est insuffisante. La relève littéraire actuelle possède en cela une pertinence historique : elle est à notre image, à l’image de ce peuple québécois déterminé à gagner son indépendance mais chaque fois incapable d’atteindre la masse critique pour que s’opère la mise en branle du processus d’autonomisation. Notre volonté collective est pire que réprimée, elle est pire qu’inexistante, elle est insuVisante.
Il est vrai cependant d’affirmer qu’en l’absence d’encouragement trop d’excellents auteurs se taisent et abandonnent avant même d’avoir commencé à devenir un tant soit peu excellents, mais cela se produit généralement avant que leur premier manuscrit ne parvienne à la maison d’édition. Ils intériorisent les règles formelles qui les excluent avant même d’avoir eu l’idée d’en dénoncer l’imposture et laissent dans leur tiroir ce qui n’est encore qu’une expérimentation informe. Je pense que c’est à ce niveau que les avant-gardes échouent présentement : ce n’est pas dans les médias ni dans la critique que ça bloque, c’est au niveau des individus, et ce, pour la même raison, parce que tout le monde se montre intolérant pour les expérimentations informes.
Les médias comme les individus n’attendent pourtant rien d’autre qu’une avant-garde, mais cette avant-garde devrait apparaître épurée dans son projet dès le départ, clairement énoncée et conséquente. Et personne ne prend le temps d’explorer les virtualités de ce qui est de toute évidence raté mais complètement hors-norme. J’ai corrigé dernièrement pour le ministère de l’Éducation l’épreuve uniforme de français au cégep. Et j’étais tellement attristé de devoir faire échouer les dissertations de kantiens ou de matérialistes historiques amateurs (il y en a beaucoup, c’est assez étrange) qui ne maîtrisent ni Kant ni Marx ni leur propre pensée mais qui ont eu assez le désir de la philosophie pour tout risquer et penser tout de même, jouant l’informe et perdant la mise dans un examen où le secret du succès se trouve presque entièrement dans la forme et très peu dans le contenu.
Une avant-garde silencieuse. La seule « véritable » communauté littéraire d’avant-garde que j’ai fréquentée, c’est celle des gens de Rodrigol, la petite maison d’édition fondée par André Racette, Pascal-Angelo Fioramore et Claudine Vachon. Depuis dix ans, ils forment une véritable communauté qui a su se construire une identité unique en marge de l’institution littéraire : les textes du groupe de musique les Abdigradationnistes qui en font partie sont une sorte de poussée pulsionnelle tour à tour surréaliste, sexuelle et anti-institutionnelle ; il y a un « poète maudit » (Stéphane Surprenant) dont l’exigence fait de son existence une performance vivante à l’image d’Arthur Cravan ou de Neal Cassady, il y a aussi une illuminée de génie (Annie Gauthier, De Dieu et de ma camisole de force, 2003), des humoristes qui détruisent tout sur leur passage, des artistes visuels, des romanciers, etc. Les cabarets qu’ils organisent sont toujours frappants parce qu’on sent vraiment qu’ils cheminent un temps vers le même but, qu’ils occupent le même ethos. C’est très émouvant. Cet ethos ne se trouve cependant écrit nulle part et si quelqu’un pousse trop loin la dérogation à l’« esprit Rodrigol », on l’applaudit poliment et on lui laisse comprendre qu’il n’a pas sa place là. Ce qui est triste cependant, c’est que lorsque j’ai parlé individuellement avec les gens de ces cabarets, je me suis rendu compte qu’ils n’attribuent pas une grande valeur littéraire à cette communauté. La plupart considèrent que ce n’est pas très sérieux, que les « vraies affaires » s’en viennent, c’est-à-dire les « bons textes », la littérature qui va faire qu’on va se souvenir d’eux. Je ne sais pas s’ils ont besoin de se dire ce genre de chose pour éviter l’eVondrement sur elle-même de leur communauté, mais, comme partout ailleurs, j’ai l’impression qu’ils ont intériorisé les règles de l’institution, celle de Rodrigol comme celle du reste du monde de l’édition, intériorisé au point qu’il leur est devenu impossible de discuter de ce sujet, qu’ils m’en parlent ou que je puisse leur en parler. L’avant-garde de Rodrigol m’est pourtant chère parce qu’elle est à cheval entre le cynisme et son dépassement. En refusant de se dire, elle admet indirectement l’insuVisance de sa volonté, mais cette insuVisance s’actualise tout de même dans une communauté qui, tout ensemble, arrive à occuper un espace, à créer une communauté qui pour un soir de cabaret nous fait sentir que l’histoire est en marche et que l’avenir nous appartient.
Le plaisir d’exiger l’impossible. Dans le dernier numéro de Spirale, Dominique Garand confessait un sentiment de solitude de l’auteur dont le discours médiatique noie inévitablement le petit nombre de ses lecteurs dans la masse des consommateurs de culture. Je dois avouer ne pas souVrir de ce sentiment de solitude, car depuis la parution d’Album de Wnissants en 2004, même si j’ai pu constater combien peu de gens m’ont lu, j’ai aussi pu me rendre compte que j’ai été lu comme je l’aurais souhaité. Non, ma solitude, je ne la ressens pas comme auteur mais en tant que lecteur. Je fouille, je cherche, mais je n’arrive pas à trouver d’œuvre, de démarche artistique de laquelle je me sente proche. Généralement, tout me désole, car moi aussi j’exige l’impossible de la littérature et de mon époque, non plus son impossible splendeur mais l’impossible intimité que je voudrais entretenir avec elle. Ce que je voudrais le plus au monde, c’est de ne plus me sentir seul dans ma pratique. Que je lise, que j’aille au théâtre ou à la danse, je me cherche constamment des amis. Non, pas tout à fait des amis, je me cherche une communauté esthétique à laquelle j’appartiendrais presque malgré moi, par ma seule pratique artistique. J’en trouve quelquefois et c’est alors un événement aussi rare que réconfortant, et plus j’avance en âge, plus il me semble que ma vie n’a de sens que pour ces moments brefs et intenses où je me sens pour un instant de connivence avec un artiste, un auteur, un chorégraphe. Et je me fâche tout de suite après parce que cet artiste reçoit une critique médiocre ou pire, indiVérente, qu’on ne lui accorde pas assez de subventions — je pense ici à Manon Oligny dont la dernière œuvre, L’éducation physique, a été produite avec les moyens du bord faute d’un Wnancement adéquat, mais dont l’exigence intellectuelle est, encore une fois, exemplaire et dont le propos critique est cruellement nécessaire à notre société —, qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur, à cette valeur inWnie que je voudrais lui attribuer pour m’avoir fait sentir un instant que j’étais moins seul que je ne le pensais.
Mathieu Arsenault