Le cœur en Bataille
LA PENSÉE DÉROBÉE de Jean-Luc-Nancy, accompagné de L’ÉCHAPPÉE D’ELLE de François Martin
Galilée, « La philosophie en effet », 190 p.
La pensée dérobée, ce magnifique texte que Nancy consacre aux rapports houleux qu’entretinrent Jean-Paul Sartre et Georges Bataille, nous en dit autant, sinon plus, de son propre attachement à ce dernier : « Si je lis Bataille, écrit-il, je lis chaque fois singulièrement ceci qu’il ne me répond de rien, qu’il ne me donne un sens ou une raison que pour un instant instable et intenable (si je ne le fixe pas en une réponse imaginaire, en une leçon de doctrine, en une croyance) — mais qu’essentiellement il me passe le relais, ou comme on dit en athlétisme le “témoin” du sens — et qu’il y a sens à ce seul passage. » Cette circonvolution qu’accomplit Nancy autour du lieu où il rencontre Bataille nous dit quelque chose d’essentiel de la transmission de la culture (l’objet du 200e numéro de Spirale), dessinant l’espace où se joue le « passage », définissant la tâche laborieuse du passeur : rendre compte, fidèlement bien qu’autrement, du mystérieux « témoin » de l’échange.
« Aujourd’hui, le savoir — jusqu’au plus savant des savoirs — a lieu sur une brèche, ou sur la crête d’une vague, et il est toujours aussi savoir de la brèche ou de la crête, et de l’imminence d’un non-savoir. » Quand je prête l’oreille à cette proposition de Nancy, j’entends comme en écho l’aphorisme de Bataille : « S’il se livre un combat en moi-même, c’est pour être en un point la frange d’écume où la contradiction des vagues éclate » (Le Coupable, 1944), sans doute parce que leurs écritures s’approchent toutes deux de ces blessures que l’on contracte à cogiter « tout contre » soi. Quand Nancy met en texte la venue de la pensée, Bataille n’est jamais loin, c’est toujours un peu ensemble qu’ils déferlent, depuis la crête, jusqu’au ressac du non-savoir. Paradoxe : la ligne de partage qui sépare les deux philosophes (nomination tout aussi discutable chez Bataille que chez Nancy) paraît effectivement « intenable ». Nancy écrit dans l’urgence de « donner un sens » à ce qu’il nomme judicieusement « l’entre-nous » et de nouer avec l’autre une relation plus intime, alors que Bataille éprouve la nécessité de tout renverser, de sonder la condition humaine jusqu’en ses extrémités les plus ignobles. Ses aphorismes s’enchaînent dans un désordre, qui, déclare-t-il dans un entretien à Madeleine Chapsal, place son œuvre en marge « de la philosophie véritable » (Quinze Écrivains, 1963). Or c’est précisément à cette contradiction que tient l’originalité du Bataille révélé dans La pensée dérobée. Nancy insuffle à la philosophie de Bataille un élan singulier, prenant « le relais » là où le cœur lui manque. Peut-être incarne-t-il en effet « le philosophe digne de ce nom » que Bataille espérait, sa pensée ordonnant enfin les vues de celui qui confiait à Madeleine Chapsal être « incapable de suivre la [sienne] très longtemps ». Nancy nous livre de fait un Bataille solide, tout en nuances, surtout plus humain, sans pourtant rien enlever à la force corrosive de son uvre.
Il insiste pourtant à trois reprises sur son intention de ne pas « chercher » dans les textes de Bataille. L’auteur de La pensée dérobée se risque même à prendre la parole en lieu et place de Bataille : par des expressions telles que « il n’eût pas désavoué », « il eût entendu », il s’aventure à parler en son nom — et sans doute est-il significatif que ce soit dans une digression sur le « “vécu” à propos de la vérité », puis de la contradiction insurmontable du « mouru », qu’il supplée à la mort de Bataille par la voix du plus-que-parfait... De telles opérations, toujours menées d’une main si délicate par Nancy, auraient tout lieu d’être violentes. Or elles ne portent aucun préjudice à la pensée bataillienne. Modulant sa pensée avec une remarquable finesse, Nancy tire toutes les conséquences du désordre de Bataille pour penser « l’expérience de notre temps ». Dans un champ critique où se multiplient les analyses sauvages, rapides, dévastatrices, l’approche de Nancy, tissant d’ouvrage en ouvrage de nouveaux liens toujours plus profonds avec Bataille, me paraît d’une nécessité salutaire. Chacun de ses passages rend visible l’étrange étranger en soi, donne envie de se livrer à l’autre pour mieux vivre.
Tout est là, donc, dans cette glose de Nancy sur la pensée (toujours-déjà dérobée) : « Il n’y a rien à voir, et donc pas non plus la vue elle-même, pas une contorsion du sujet en objet — mais la puissance de voir est là tendue à l’extrême, aiguisée par le dérobement de la vue. » Oui, les yeux « dé-robent » au corps ce que la tache aveugle donne au regard, l’unicité de l’âme.
Véronique Lane