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 Spirale no 199, novembre-décembre 2004 

Instrumentalisation
du corps humain

LE VIVANT ET LA RATIONALITÉ INSTRUMENTALE
Sous la direction d’Isabelle Lasvergnas, Liber, Cahiers de recherche sociologique, « Éthique publique hors série », 199 p.

L’ouvrage collectif Le vivant et la rationalité instrumentale s’inscrit parmi les travaux qui, depuis plusieurs années, s’intéressent aux questions suscitées par les avancées sans précédent qui se font jour dans le champ médical et biotechnoscientifique. Ce livre, qui a le mérite de rassembler en un même lieu de réflexion des voix multiples s’entrecroisant au carrefour de la philosophie, de la sociologie, du droit et de la psychanalyse, démontre que les questions soulevées par les progrès les plus récents des « sciences du vivant » demeurent largement inexplorées. C’est un « malaise dans le corps et dans la pensée » — tel que l’indique Isabelle Lasvergnas dans la présentation introductive de l’ouvrage —, c’est un impensé impensable que s’efforcent de cerner et de circonscrire les analyses critiques de l’ensemble des collaborateurs quant aux manipulations de la matière cellulaire, aux développements du génie génétique, aux technologies de la reproduction et aux perspectives des xénogreffes et du clonage de l’embryon. Parce que ces « transformations du vivant » opérées par les technosciences touchent aux frontières mêmes de la vie, de la mort, de la filiation et des espèces, les motifs qui sous-tendent l’impulsion de la science à agir sur le vivant, tel un objet devenu instrumentalisé, et à repousser les limites de ce qui définit depuis toujours l’humain dépassent le domaine strictement biomédical et concernent au premier chef l’ensemble des sciences humaines. L’inquiétude qui traverse ce collectif, et qui met en lumière une mutation troublante, non pas simplement scientifique mais aussi culturelle, ne relève pas seulement du conservatisme, du discours catastrophiste ou de la simple « peur millénariste ». Cette part d’inquiétude exprime au contraire, tel que l’écrit I. Lasvergnas, « un devoir de résistance de la pensée ». Même si, comme le souligne Christian Saint-Germain dans un article consacré aux xénogreffes, « la seule mise en question de l’univers chimérique des biotechnologies [ne peut] changer quoi que ce soit à la tendance lourde des sociétés développées, pas plus d’ailleurs que les écologistes n’ont su freiner les applications tant civiles que militaires de la découverte de l’énergie nucléaire », un tel devoir de résistance de la pensée est essentiel pour qui n’adhère pas à la logique instrumentale du vivant, pour qui pense que les hommes ont le devoir de rester humains.

Cet ouvrage est divisé selon trois principaux axes de réflexion qui s’entrecroisent cependant dans l’ensemble des articles : la question de l’éthique — « Des termes possibles du débat éthique » (Thierry Hentsch, Sébastien Mussi, Francine Tardif) —, celle du corps — « Nouveaux lieux de tension du corps humain » (Florence Vinit, Marcelo Otero, Christian Saint-Germain, David Le Breton) —, et celle des impasses psychiques sur lesquelles débouchent certaines manipulations technoscientifiques — « Entre risque anthropologique et impasses psychiques » (Louise Vandelac, Isabelle Lasvergnas, Monette Vacquin).

« Réparer » la condition humaine : « main basse » sur le corps

« Cinq siècles de recherche scientifique en anatomie, physiologie, biologie et technosciences ont progressivement détaché le corps humain de son caractère transcendant [...]. Cinq siècles pour que la chair humaine soit inscrite sous le sceau de la technologie et qu’émerge progressivement un corps nouveau, un corps produit scientifique en passe de devenir une machine vivante. Un corps technologique génétiquement modifié, reproductible et inscrit dans la répétition de la chose », écrit Isabelle Lasvergnas. Ce corps nouveau, saisi par la science, ce « corps-objet-de-la-science », est ce corps transformable, manipulable, programmable, « réparable » qui donne corps, précisément, au rêve archaïque de fabrication de l’homme. Florence Vinit note qu’avec ce qu’on a appelé le « programme Appolo de la biologie », nous sommes loin de l’audace des premières dissections où le scalpel a transpercé pour la première fois la barrière du corps humain. En effet, avec la découverte de l’ADN et le projet de séquençage de la totalité du génome — le « Graal de la génétique », selon certains scientifiques —, donc avec la possibilité d’agir sur le patrimoine génétique et de le modifier, le désir de savoir qui impulse le mouvement de la science, comme tout acte de connaissance, ne se borne plus à pénétrer l’espace du corps pour en connaître enfin les secrets, mais vise à le manipuler, à le re-créer, à le re-produire. Le gène apparaît ainsi aux yeux de la science comme « l’ultime secret arraché au corps » (Vinit), comme la promesse d’une « connaissance » enfin entière de l’humain, procurant le sentiment illusoire de faire « main basse sur les vivants », pour reprendre le titre d’un ouvrage essentiel de Monette Vacquin. D’un point de vue biologique, l’individu, réduit à un ensemble de molécules, se voit dissocié de son propre corps. C’est ce que souligne, entre autres, David Le Breton en évoquant ce qu’on peut désormais appeler le mythe, ou la « fétichisation de l’ADN » : « Le corps est la parure dérisoire qui renferme l’âme, c’est-à-dire l’ADN. Série d’instructions programmées à la naissance, simple copie du fichier génétique, son corps est périssable et imparfait, seul son ADN est immortel et revêtira des millions de formes au fil de son éternité biologique. L’homme identifié à une chair imparfaite ne trouve son salut que dans ses gènes, il n’en est que le champ de manœuvre. »

Spécialiste d’une anthropologie du corps dans le domaine de la modernité, David Le Breton a parlé ailleurs de la haine et du rejet d’un corps qui, réduit au vieillissement et à l’inéluctable de la mort, a de tout temps été considéré comme défaillant (voir notamment L’Adieu au corps). Les biotechnologies, qui offrent des instruments permettant de remplacer par petits morceaux les « pièces » défectueuses ou insatisfaisantes du corps, offrent aussi — notamment avec la perspective du clonage et des manipulations génétiques à partir des cellules souches — des prothèses à une survie du corps, faisant dès lors miroiter la promesse de pouvoir « changer de peau » (Vinit) à loisir, de revêtir des corps d’emprunts, corps sur mesure ou « prêts à porter ». Au-delà de la possibilité d’améliorer la qualité de vie (pensons simplement aux lunettes comme palliatif à la déficience de la vue ou encore au pacemaker, stimulateur qui régule les battements cardiaques) ou de la sauver, les développements des biotechnologies, de la génétique et de la robotique cherchent à tout prix à améliorer les performances du corps, à prolonger la vie jusqu’à en éliminer la mort et, ainsi, à « réparer » notre condition de mortel. Dans un article du Devoir du 14 et 15 août, un généticien « expert des muscles », Lee Sweeney, confiait à Antoine Robitaille que les Jeux olympiques de 2004 étaient sans doute les derniers auxquels nous avons assisté sans « athlètes génétiquement modifiés ». Dans une édition précédente du même quotidien, le scientifique Aubrey de Grey évoquait la possibilité, avec les nanotechnologies, de « fabriquer des robots microscopiques qui pénétreront dans le corps pour corriger tous les effets délétères du vieillissement ». Sans rire, ce dernier parlait de l’urgence de « guérir » le vieillissement et de combattre cette ennemie, cette « anomalie » qu’est la mort : « En ce moment, 100 000 personnes meurent chaque jour de vieillesse. Nous devons sauver ces vies. C’est la chose la plus importante : arrêter le massacre. Et après, nous nous occuperons des détails. » C’est dans cette perspective qu’un ouvrage comme Le vivant et la rationalité instrumentale est essentiel, sinon pour contrer, du moins pour penser les conséquences d’un tel discours strictement rationnel et s’occuper des « détails » sans nom gommés par la science.

Dans un article intitulé « De l’intégrisme génétique », David Le Breton se penche sur les possibilités d’abus des contrôles ou dépistages génétiques (et des différentes formes du diagnostic prénatal) susceptibles d’ouvrir la porte à des discriminations génétiques et à certaines formes inédites d’eugénisme. Si certains scientifiques tentent d’extirper la mort de l’homme, Le Breton montre que le dépistage génétique se trouve à extirper du corps social les maladies, les handicaps, les anomalies, les défauts et à établir ainsi une normativité de l’humain. Entre autres exemples, l’auteur note que des « fœtus porteurs de becs de lièvre, d’un défaut de la main ou des pieds [...] provoquent la plupart du temps une décision [d’interruption thérapeutique de grossesse], même si la médecine est susceptible de corriger la malformation ». L’ensemble des exigences parentales individuelles de « garantie » d’un corps sans défaut — telle une marchandise — risque fort de laisser place socialement à l’intolérance et au refus de toute différence. Cette intolérance à ce qui « déroge » de la « norme », pourrait-on dire, on la retrouve dans un tout autre contexte, celui de l’intervention en « santé mentale » dont traite l’article de Marcelo Otero. L’auteur se demande de quel sujet on parle lorsque « la personne que l’on soigne ou que l’on soutient est aujourd’hui essentiellement envisagée sous l’angle d’un corps dont il faut dresser l’action et réguler l’humeur ». Le sujet est considéré comme un être sans langage et sans histoire, sorte de corps muet : « On pourrait faire l’hypothèse, écrit-il, que la représentation d’un corps machine et celle d’un corps organisme se rejoignent de plus en plus dans celle d’un corps espèce, ce vivant humain qui doit s’adapter impérativement aux conditions externes qui lui sont imposées. » Un tel corps uniforme, « harmonieux », « homéostatique » ferait ainsi l’économie des conflits, des contradictions, des antagonismes et des impasses subjectives qui fondent pourtant la condition humaine.

La limite à l’effraction du savoir

« [...] jusqu’où une société humaine peut-elle aller dans la désacralisation du corps tout en conservant — non comme simple fioriture juridique — la notion de personne humaine? », s’interroge pertinemment Christian Saint-Germain dans un texte qui ne peut laisser indifférent, comme en témoigne son titre : « La “porcinification” de la personne humaine ». La question de l’effraction des limites — le franchissement de la mort, l’importation de la vie animale dans le corps humain, l’implantation d’organes électroniques dans la chair, etc. —, soulève dans l’ensemble des textes de ce collectif une interrogation sur « l’interdit d’interdire qui pulvérise le sens même du lien et de la limite » (Vandelac). Christian Saint-Germain évoque le problème de l’impuissance du droit à trancher ces questions et de la nécessité pour cette discipline de poser une limite au désir d’expérimentation de la science afin de préserver la notion de dignité humaine : « Le droit reste une violence indispensable : celle des effets de la parole, de la parole écrite qui porte à conséquence. » Quant à la bioéthique, cet « au-delà » de l’éthique, Sébastien Mussi note avec beaucoup de justesse qu’elle ne s’intéresse nullement à la bios (la vie comme phénomène humain et aussi comme récit, donc comme langage) mais à la zoè qui renvoie à la vie organique et à sa préservation (zoon signifiant « tout être vivant, animal... »). La bioéthique étant essentiellement gestion des corps, il faudrait plutôt parler, suggère l’auteur, de « zoo-éthique », cette éthique muette, « ab-sens » — Florence Vinit parle des « corps poreux de la bioéthique » —, qui estompe l’éthique comme philosophie première. Il faut lire à cet égard l’article de Thierry Hentsch qui propose une réflexion substantielle sur « une insuffisance originelle de la pensée moderne », sur la question du sujet et sur les causes de la disparition de l’éthique du champ philosophique qui lui était propre.

La perspective du clonage humain, dont on sait qu’il est techniquement réalisable, soulève tout un questionnement sur l’instrumentalité de l’engendrement. Les textes de Louise Vandelac (« Clonage ou la traversée du miroir ») et d’Isabelle Lasvergnas (« L’autre-corps du clonage, entre le Je et le Il ») montrent que les fantasmes ancestraux qui s’agitent derrière le clonage et qui sont à la veille d’être agis sur la scène du réel restent à être interprétés. Qu’en est-il en effet de la toute-puissance du désir de la science qui la porte — sans savoir exactement ce qui la porte, ceci n’étant sans doute à ses yeux que « détail » — à désexualiser l’origine, à permettre à l’homme de « s’immortaliser » ou de « s’auto-engendrer » en créant un « autre-double-du-sujet » (Lasvergnas) et, ainsi, à s’attaquer aux soubassements de la reproduction et à transgresser les repères mêmes de la filiation et de la généalogie? Qu’en sera-t-il, pour ne convoquer que quelques exemples, des conséquences psychiques, de même que des repères symboliques qui découleront de certains scénarios où la parentalité et le lien de filiation sont déjà broyés : « grands-mères porteuses de leurs enfants et petits-enfants confondues, enceintes du matériel génétique de leur fils ou de leur fille [...] de jumeaux portés par des mères porteuses différentes [...] [ou encore] d’une mère vierge »? À travers cette confusion des places et des générations, nous sommes bel et bien là au cœur de l’inceste, dirait un Pierre Legendre, au cœur d’une jouissance sans entraves. Monette Vacquin déclare ainsi : « De telles représentations sont-elles scientifiques? Non : il s’agit de l’inconscient le plus archaïque au sein de la science la plus pointue : “l’inconscientifique” ». « Les questions à envisager sont en effet immenses et inédites », écrit celle qui, dans le domaine de la psychanalyse, tente depuis une vingtaine d’années, non pas de prévoir les effets dans l’avenir, ce qui est impossible, mais de déchiffrer, de cerner au plus près cet innommable qui « est à l’œuvre dans la culture ». Avec quoi la science désire-t-elle rompre, où va-t-elle et que fait-elle? Peut-être seule la psychanalyse, par sa capacité à démasquer les processus inconscients, est-elle actuellement en mesure de penser ces questions dont l’évitement au cœur même du domaine scientifique fait symptôme. Si « le pire n’est jamais sûr » (Tardif), il importe de n’être pas des corps muets et de poursuivre cette « Conversation inachevée autour de “sujets graves” et des préoccupations du monde » (pour reprendre le titre de l’article de Francine Tardif) que propose cet ouvrage collectif.

Sylvie Boyer