Louise Robert :
salissures et tremblements
« C’est lui qui m’a mise au monde », me confie l’artiste en cours d’entretien. Qui est ce lui? C’est René Payant, le flamboyant météore qui imprégna dans les années soixante- dix et quatre-vingt la scène artistique québécoise de son verbe passionné. Sa pensée puisait à toutes les sources : psychanalyse, histoire et théorie de l’art, linguistique, sémiologie... À l’aube des activités de célébration entourant le vingt-cinquième anniversaire de la revue Spirale, où il abondamment publié, le moment est tout indiqué pour relire les textes de cet impressionnant patchwork théorique. Le lecteur attentif constatera sans peine que la peinture occupe une place privilégiée, une place quasi sentimentale même, dans les écrits de Payant. L’amour qu’il vouait à la peinture tient sans doute au fait qu’il ne voyait pas seulement des parentés entre la (sa) pratique de l’écriture et l’acte de peindre, mais que l’un conduit naturellement à l’autre.
De l’un, l’autre, c’était justement ainsi que Bernard Blistène et Véronique Legrand avaient sous-titré, en 1993, leur grande exposition sur les liens entre poésie et peinture. Intitulée Poésure et peinsie, l’exposition traitait expressément des rapports étroits et enchevêtrés qui existent depuis des millénaires entre peinture et poésie. Après tout, la peinture ne serait-elle pas née d’un geste d’écriture poétique (?) : quelques siècles avant J.-C, une belle aurait tracé sur les parois d’un rocher le profil de son amoureux parti guerroyer. C’est ainsi que naquit la peinture.
Poésie et peinture sont donc, depuis l’Antiquité, destinés à vivre ensemble, à communiquer entre elles par un réseau sinueux de connexions. Mais chose certaine, la peinture n’a pas à traduire la poésie et la poésie n’a pas davantage à être traduite en peinture. Parce que l’une est déjà en l’autre et vice versa, d’où leur inaliénable intrication. L’une est inhérente à l’autre et elles partagent toutes deux cette inhérence. C’est avec une constance maniaque que Louise Robert explore précisément ce qui est intrinsèque aux deux pratiques depuis près de trente ans maintenant. Pour Louise Robert, qui aurait dû faire partie de l’exposition Poésure et peinsie, le fait que la poésie renferme du pictural et que la peinture contient du poétique est tout simplement un a priori avec lequel elle compose au quotidien.
En près de trente ans de pratique artistique, sa méthode de travail, qui prend parfois le visage d’une science de l’art, a peu changé. D’une part, elle note avec attention des bouts de phrases, des idées encore diffuses, des flashs, bref, elle rassemble pêle-mêle tout le matériel relevant du scripturaire : « Au bout des mots, j’aimerais vous connaître/dis-je, au bout du chemin/le désir, dans ton ciel des couches de bleu pétrole. Dis-tu. » D’autre part, elle se prescrit des manières de peindre, se dicte une marche à suivre codifiée et, autant que faire se peut, elle essaie de respecter les lignes de conduite qu’elle se trace : utiliser un peu de turquoise à proximité de ce mot; diviser l’espace en deux pour signifier la séparation; s’astreindre encore et toujours à ne peindre qu’avec les mains, ne fixer les vocables qu’en écrivant de la main gauche, en la laissant trembler de toute sa maladresse. Ne reste plus qu’à laisser interagir ces règles, à donner libre cours aux associations.
L’association, voilà bien « l’opération » qui caractérise toute l’œuvre de Louise Robert. René Payant, dans un beau texte intitulé « L’excès », publié à l’occasion d’une exposition particulière de l’artiste au Centre culturel canadien en 1983, avait identifié le processus associatif comme fondamental et structurant. Mais il insistait également, me semble-t-il, sur le mode intuitif et libre dans lequel l’association s’effectue. « D’autre part, l’écriture et la tache sont ici liées par une opération plus enfouie, qu’il faut déduire du jeu des formes : l’association. [...] Cette opération témoigne de l’intervention et de l’importance de l’affect et implique dans la construction une logique qui ne peut être celle de la cohérence discursive, du langage diurne, fonctionnel. Elle tiendrait davantage de la poésie. Mots surdéterminés, inducteurs, qui permettent des parcours libres dont le fil reste invisible. Les éléments picturaux, comme les mots dans la langue, s’associent aussi aux mots choisis et entre eux, sans compatibilité évidente, comme des greffes successives tentant des rapprochements que seule justifie une cohérence profonde, une mémoire sans lieu mais infaillible. » Les associations, à l’instar des constellations dans le ciel, doivent donner l’impression de surgir d’elles-mêmes, disait Walter Benjamin. Et c’est bien avec cette spontanéité feinte que joue Louise Robert dans la libre association entre des mots et des zones de couleur.
Car au fond, ce qui compte, quand on y réfléchit un peu, ce sont les points de passage qui assurent le relais entre peinture et poésie. Des points de passage. Peut-être bien que les tableaux de Louise Robert ne sont faits que de cela. Bien entendu, de prime abord, on a l’impression qu’il s’agit d’une peinture faite de taches, de larges plages chromatiques qui dégagent de subtils vibratos, de grattages, d’effets mouchetés, et de salissures contenues. Autrement dit, on a quand même affaire à une peinture qui se mire dans le vocabulaire pictural et qui, après tant d’années de pratique, en est venue à édifier sa propre grammaire. Mais là où les chose se compliquent, c’est lorsque, du sein même de la peinture, émergent des signifiants. De la matérialité de la peinture surgissent des caractères, puis de cette graphie balbutiante des mots, eux-mêmes nécessairement accompagnés d’un début de sens, suivi d’un enchaînement qui pourrait, à condition que telle soit l’intention de l’artiste, constituer l’esquisse d’une sémasiologie tout à fait personnelle. Mais on pourrait tout aussi bien inverser la proposition et postuler que ce sont des mots, à partir de leur inscription inaugurale de la main même de l’artiste sur la toile, que découle tout le dispositif pictural. Qui donna naissance à l’autre? Quelle elle la nature exacte de cette relation circulaire? Force est de constater que les rapports de dualité entre peinture et poésie n’aboutissent nulle part.
On assiste donc, en contemplant les peintures de Louise Robert, à l’énonciation même du principe de réversibilité, principe déterminant s’il en est puisque non seulement il assure la fluide communication entre poésie et peinture, mais il constitue également l’agent qui révèle les nombreuses zones de partage entre peinture et poésie. Je parle de zone de partage comme s’il y avait encore et toujours quelque part une séparation entre l’un et l’autre, malgré tous mes efforts de conditionnement pour ne point les considérer séparément, alors qu’en réalité, il serait nettement plus approprié de parler d’une franche indétermination entre l’un et l’autre, de fusion. C’est donc avec une pertinence certaine que Gilles Daigneault cite Michel Butor dans le catalogue d’exposition publié récemment par le Musée de Joliette (Au bout des mots, 2003) : « On disait autrefois que les poètes peignaient avec des mots; les peintres le peuvent aussi. »
Jean-Claude Rochefort