DOSSIER
Penser la communauté n’empêche pas d’être unique
Parmi les réflexions qu’on a pu écrire sur le destin de l’œuvre de Jacques Ferron, celle qu’a engagée naguère Gilles Marcotte dans Littérature et circonstances me paraît épingler quelques éléments de discussion incontournables On perçoit dans les pages que Marcotte consacre à Ferron une oscillation constante entre la reconnaissance de la valeur esthétique de l’œuvre et une réserve assez clairement analysée devant sa portée symbolique. D’une part, le critique dit tenir « mordicus à l’œuvre de Ferron [...] parce qu’en elle s’effectue une opération de décantation et de remise en œuvre de quelques-uns des mythes fondamentaux de notre culture ». Mais il ne manque pas d’observer qu’elle est difficilement exportable, que ses nombreuses « allusions à d’obscurs personnages de notre histoire » la rendent ésotérique au regard étranger. D’où un doute posé sur son universalité. Le critique relève la fâcheuse tendance de Ferron à définir ses personnages à partir de leur appartenance ethnique, ce qui fait d’eux des prototypes et non des individus. Autre tort de Ferron : tout réduire à l’espace du familier, c’est-à-dire, selon les termes du docteur Fauteux dans Le Saint-Élias, « étudier les termes dans le contexte de Batiscan ». Conséquence : le Québec de Ferron n’a de sens et de valeur qu’« entre nous », n’a pas les qualités qui lui permettraient d’être le « Québec de tous », « un lieu imaginaire complet ».
Il m’est arrivé aussi de m’interroger sur l’héritage de Ferron, sur ce qu’il pouvait encore inspirer à un lecteur du XXIe siècle. J’ai poussé la question jusqu’à me demander s’il pouvait encore inspirer chez les Québécois d’aujourd’hui un rapport vivant et créatif à leur propre culture. Il était assez douloureux de me demander si Ferron pouvait encore être rejoué et récité, ne serait-ce qu’« entre nous », mais je l’ai fait avec le plus d’honnêteté possible, en écartant toute tentation de lui conférer de la valeur sur la seule base des textes, films, récitals et pièces de théâtre produits sur lui ou à partir de lui, ces dernières années. Mon point de vue n’engageait que moi. Lorsque Pierre Cantin déclare trouver ses délices à la lecture de Ferron, lorsque Lévy-Beaulieu le présente comme l’un de ses modèles, lorsque Michèle Magny dit y avoir retrouvé des racines lointaines, il ne me viendrait pas à l’idée de les contester et je me dois de conclure que Ferron est vivant, du moins pour quelque happy few. Mais le contrat critique que je me suis proposé est autre et consiste à évaluer dans quelle mesure l’œuvre est fondatrice (d’une norme esthétique, d’une éthique lectoriale, d’une pensée et d’une posture spécifique à l’égard de la culture, etc.).
Un Québec inédit
Devant une œuvre difficile, nous exigeons en effet que nos efforts soient payés en retour, qu’elle nourrisse notre esprit, notre sensibilité, notre intelligence du monde. Certains voudraient même qu’elle se transforme en insigne d’un pouvoir symbolique que l’on pourrait exhiber devant l’étranger (imaginons le plaisir qu’il y aurait à dire : « Vous avez Proust, soit! Nous, nous avons Ferron! »), ce qui, à bien y penser, n’est qu’une autre manière de ne pas lire. Les exigences fixées par Gilles Marcotte et les critères que je me suis donnés pour évaluer la portée du texte ferronien disent déjà qu’il s’agit d’une entreprise peu commune, capable de canaliser sur elle un certain nombre d’espérances. Jugez du peu : dans la réflexion que j’écrivais dans le collectif Jacques Ferron : le palimpseste infini, j’interrogeais rien de moins que la capacité de l’œuvre à fonder une véritable culture québécoise et à inspirer un renouvellement de notre pensée politique. Je me demandais également si Ferron pouvait me donner l’occasion de dépasser le nihilisme contemporain, le rouleau compresseur d’un mouvement historique qui abolit l’histoire comme référence et nous jette en pâture à de nouvelles barbaries. J’identifiais en outre la mélancolie que je croyais percevoir chez Ferron comme un signe de l’échec relatif du projet de créer une mythologie proprement québécoise. Prudent, je concluais que ces questions restaient ouvertes.
En réalité, c’est moi qui suis resté ouvert depuis ce temps, percé et suspendu, renouant avec l’expérience crucifiante vécue par Ferron, Aquin et bien d’autres qui ne se sont jamais contentés de ne faire que de la littérature (ou, chez les critiques, de faire comme si la littérature était une activité comme les autres, qu’elle allait de soi). Plutôt que de jeter par-dessus bord ces questions liées à un Québec révolu et de tourner mes espérances vers le succès international des Invasions barbares, je décide maintenant de replonger dans la soupière au risque de m’ébouillanter ou de me noyer.
Contrairement à ce que pense Gilles Marcotte, l’univers de Ferron n’est pas le reflet du Québec : même aux yeux des Québécois, il fait figure d’altérité, plus encore que bon nombre d’écrivains dits « migrants » dont l’univers imaginaire, bien que formé depuis une autre origine, n’a pas pour effet de bouleverser outre mesure nos structures mentales. Le Québec de Ferron est et restera un Québec inédit. Le Québec de Ferron est une utopie au même titre que l’a été pour Rabelais son abbaye de Thélème. Mais cette comparaison valorisante n’est sans doute pas dans l’esprit de Ferron... Me révisant, je me mets à apprécier l’un des traits qui fait toute l’originalité et la force de son regard sur la société ou la culture québécoise : il ne la déchiffre justement jamais à partir de critères empruntés à des autorités érigées dans un autre espace/temps. S’il se penche sur le cas de Gauvreau, par exemple, ce n’est pas pour montrer en quoi le poète automatiste serait comparable aux surréalistes français. Pour Ferron, Gauvreau mérite d’être compris dans sa dynamique propre, à partir des contradictions réelles qui l’ont lacéré. Est-ce à dire que les grandes œuvres de France ou d’ailleurs ne nous sont d’aucune utilité? Ce serait méconnaître Ferron que de le croire, car il fut un lecteur curieux et perspicace des œuvres étrangères. Il convient donc sur cette question de dépasser l’antinomie classique entre ouverture à l’étranger et repli sur soi. Si examiner les questions « dans le contexte de Batiscan » signifie un rejet de l’autorité des schèmes de pensée empruntés afin de privilégier un jugement élaboré à partir de la situation concrète et vécue, ce geste n’est pas pour autant une évacuation de tout ce qui ne serait pas soi : délogé de sa position d’autorité, l’Autre est néanmoins convié à un dialogue. C’est ainsi que procède Ferron, par exemple, lorsqu’il pose un regard sur l’œuvre de Camus : commenter L’étranger est alors l’occasion d’une vertigineuse réflexion sur la constitution du moi, sur la haine que lui voue Pascal, sur le rapport du moi à Dieu et à l’humanité, sur sa chute, au Québec, de la croix à la soupière, sur le processus de socialisation qui distingue nettement le moi d’un Québécois du moi de l’Algérois représenté dans L’étranger. Il va de soi qu’à l’égard des figures d’autorité de la culture, un tel dialogue prend souvent la forme d’un rapport de force — seuls les écrivains médiocres se soumettent trop facilement, aspirent à ressembler au modèle, veulent qu’on leur attribue les mêmes qualités... Pas universel, Ferron? Gilles Marcotte dénigre le point de vue de l’arrière- cuisine. Mais l’arrière-cuisine est un lieu de retrait d’où s’entend l’envers des discours tenus dans le salon, d’où l’on peut voir ce que les pouvoirs préfèrent tenir caché. C’est aussi un lieu de résistance à l’oubli de l’histoire, de dialogue avec les fous, les marginaux, les oubliés.
Le deuil amoureux de l’origine
Gilles Marcotte se trompait aussi lorsqu’il écrivait en 1965 que La nuit était « le fruit — très peu sain — d’un vieux nationalisme anti-anglais qui ne cesse pas de mourir ». Je pense avoir déjà démontré au contraire, dans Les Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle (no 8, automne 1997), que La nuit — et à sa suite Les confitures de coings — signent la fin de cet antagonisme entre le Québécois et l’Anglais Et s’il s’y effectue une telle révolution symbolique, c’est précisément parce que Ferron perce la nature mimétique de l’antagonisme et en délivre son héros. Au cœur de cette démarche, une plongée dans l’origine qui conduit à son décentrement, à une rupture de sa fixation imaginaire. J’ai cru voir dans ce parcours initiatique le motif symbolique d’un passage crucial pour le Québec : processus dialectique où le deuil amoureux de l’origine serait la condition d’une ouverture à l’Autre. Pour moi, ce n’était rien de moins qu’un dépassement en acte (et non seulement en intention) de l’antagonisme fondateur au Québec entre le régionalisme particularisant et l’exotisme universalisant.
Je m’en prends ici à Gilles Marcotte parce que son point de vue, cohérent, permet la discussion sur des enjeux importants. Il est tout de même possible de polémiquer sereinement, sans l’ombre d’un ressentiment. Et voilà justement un autre trait que je retiens de Ferron, soit ce courage d’entrer en lice, de chicaner, d’être à l’occasion impertinent mais sans jamais perdre de vue qu’il s’agit d’un jeu. Pendant deux ou trois décennies, Ferron s’est manifesté dans différents champs de la culture (médecine, littérature, politique, histoire, etc.), ne cessant d’interroger l’envers des apparences (« La réalité se dissimule derrière la réalité »). Cet écrivain singulier, qui ne faisait rien comme les autres, qui avait le don d’aborder les problèmes depuis des perspectives insoupçonnées, est aussi celui qui, curieusement, a développé le plus haut degré de sociabilité. Ce n’est pas une mince tâche pour un écrivain d’aujourd’hui car la structure du champ littéraire lui commande plutôt de ne pas se mouiller, de conserver à l’égard des collègues une distance respectueuse (on ne sait jamais quand on aura besoin d’eux...), de fétichiser l’œuvre dans le déni de son historicité et de la relation qu’elle instaure entre les membres d’une communauté. Quand on lit Ferron, c’est tout le Québec et le Canada des années soixante et soixante-dix qui s’animent. On a abondamment (et à juste titre) commenté le Ferron cartographe, celui qui a nommé le territoire. Il serait temps d’envisager l’ensemble des réseaux sociaux qu’il a tissés, sinon parcourus transversalement. D’ailleurs, la riche onomastique ferronienne associe bien souvent le territoire et le sujet. Ainsi en va-t-il du suave Saint Paul de Sherbrooke qui désigne nul autre que Gilles Marcotte. Mais il y a plus : cette immense toile de noms et de surnoms mettant en mouvement un univers de personnages, outre qu’elle permette une circulation inusitée du sujet d’un champ de discours à d’autres qui lui sont habituellement dissociés, nous fait entrer également dans toute la complexité du Québec de la Révolution tranquille. À l’heure, par exemple, où tend à s’affirmer (chez les défenseurs comme chez les opposants) une vision monologique et réductrice du nationalisme québécois, la singularité ferronienne, se déplaçant comme un atome à travers les systèmes d’alliances les plus divers, permet de penser les différences de l’un à l’autre. Ferron lui-même mérite d’être évalué autrement qu’à partir de l’effet de solidarité induit par le nationalisme; il faut l’examiner aussi en compétition avec les autres écrivains et intellectuels québécois, rapports de force qui vont de la critique amicale à l’opposition ouverte, en passant par la taquinerie, l’interrogation sceptique, la satire pernicieuse et le combat réglé. On verra alors surgir la figure de Ferron comme une exception, celle d’un trickster en perpétuel déplacement sur l’échiquier idéologique.
Une intelligence situationnelle
Exception veut dire aussi solitude, effort à contre-courant. Au moment où, dans les années soixante, on s’affairait à tout jeter par-dessus bord, Ferron, lui, s’attachait à récupérer ce que le monde ancien avait encore à nous dire. Le rapport qu’il tisse alors avec Lionel Groulx est des plus intéressants. Au lieu de le repousser agressivement, il le nargue, fait obstacle à son hégémonie, s’amuse du malentendu qui pousse Groulx, irrité, à écrire des contempteurs de son Dollard qu’ils sont l’expression d’un peuple décadent « acharné à salir son lit et à détruire sa propre histoire » (préface à Dollard est-il un mythe, Fides). Fatigant, le Ferron, fourrant son nez partout, vif à débusquer les petites menteries et mystifications, à déterrer les oubliés de l’histoire. Ainsi donc, pour répondre définitivement à l’interrogation au sujet de sa survie, je dirai que l’expérience Ferron ne nécessite pas de prolongement au delà du fait qu’il aura été et demeurera... cette exception.
L’exceptionnalité de Ferron se vérifie aussi dans son style polémique. Je ne parle pas seulement ici de sa rhétorique ou de son habileté à manier la langue; j’entends bien davantage son « style de jeu », sa posture, son intelligence situationnelle. Pour ma part, c’est ce Ferron concret que je préfère, plus encore que celui qui jusqu’ici a davantage retenu l’attention, soit le Ferron créateur de mythes. Car selon moi, Ferron est aussi un écrivain de l’impossibilité actuelle du mythe, de son agonie moderne. Sa recherche d’une utopie communautaire québécoise ne l’a pas obnubilé au point de lui faire perdre de vue ce qui se passait vraiment. J’aime ce Ferron désenchanté qui délaisse l’allégorie et se penche sur le drame humain dans toute sa nudité. J’ai un faible, de ce point de vue, pour Rosaire et je ne crains pas de dire que je vois dans ce petit roman-journal l’une des analyses les plus pénétrantes de ce qu’a pu signifier, au Québec, la mutation de la Révolution tranquille. Si l’histoire « médiocre » de Rosaire Gélineau laisse le fabuliste désemparé, au point qu’il se croit abandonné des Muses, c’est bien parce qu’à travers elle se reflète la mise à mort d’un univers symbolique et l’entrée dans une ère d’anomie. Dans ce petit roman, Ferron trouve le moyen de présenter la complexité des rapports de force entre les différentes instances qui interviendront dans la vie du personnage principal, un niais que le narrateur s’est donné pour mandat de sauver d’un diagnostic de folie : médecins, psychiatres, bonnes sœurs, curés, policiers, politiciens, services sociaux, fonctionnaires en tous genres, ils y vont tous de leur boniment pour régler le cas de Rosaire. Mais le plus fort dans ce roman est que le narrateur, d’abord institué en héros ou chevalier servant, conclut après coup à l’échec, allant même jusqu’à tourner le dos à la prétention qui l’avait animé. La fin du mythe, ici, ne touche pas que la collectivité québécoise traditionnelle, amputée de ce qui faisait sa dignité, mais également la capacité qu’aurait la littérature de transformer la réalité. Et il convient de conclure cet article en me référant de nouveau à Gilles Marcotte qui a bien perçu, dès 1981, le combat que se livrent dans ce roman le « désir de mythifier » et le réalisme démystifiant. Mais alors que Marcotte déclare le « match nul » entre les deux, je fais plutôt confiance à l’écrivain qui déclare avoir exécuté Maski, geste qui signe le deuil de l’imaginaire comme voie de salut. Il serait regrettable qu’on ne voie pas ce que ce drame d’une écriture aux prises avec le réel (mélange de folie, d’inconscience et de médiocrité) peut comporter d’actuel et d’universel.
Dominique Garand