Retour à la page d’accueil

 Spirale no 195, mars-avril 2004 

ESSAI

Le contrôle, c’est la liberté

HANNAH ARENDT, LE TOTALITARISME ET LE MONDE CONTEMPORAIN sous la direction de Daniel Dagenais. Presses de l’Université Laval, 611 p.

Issu de la civilisation occidentale et de son développement, le totalitarisme reste peut-être la grande énigme du XXe siècle, qui projette encore son ombre sur le XXIe siècle commençant. Il faut alors prendre au sérieux l’avertissement de Arendt, pour qui les éléments du totalitarisme n’ont pas disparu avec le nazisme. Le totalitarisme, c’est nous; si l’étude des camps, comme le soulève le texte de Frédéric Boily dans cet ouvrage consacré à Hannah Arendt, est importante pour les sciences sociales et pour la démocratie, c’est que le totalitarisme n’est ni un accident, ni un événement du passé, ni même un avenir à projeter et à agiter comme un épouvantail à moineaux.

Le livre de Daniel Dagenais parvient à retourner l’idéologie terrifiante du totalitarisme de l’Autre pour réfléchir sur ce qu’il advient de notre monde et pour rendre au concept de totalitarisme, sinon sa force « opératoire », du moins sa puissance de « pharmakon » heuristique. « Et s’il est clair que les totalitarismes historiques se sont cristallisés dans ces sociétés qui, d’une manière ou d’une autre, ont “imaginé” que l’accélération du changement imposé d’une manière exogène par le capitalisme industriel et l’impérialisme conduisait à se nier elles-mêmes, il est évident que la globalisation contemporaine amplifie la même situation et multipliera d’analogues ressentiments. »

Perspectives socio-historiques et « mystique du politique »

Le parti pris de l’ouvrage — se concentrer sur une perspective socio-historique — soulève cependant divers problèmes. En effet, si la part socio-historique est évidemment un aspect essentiel de l’œuvre de Arendt, il semble que l’on mette un peu rapidement de côté l’aspect indéniablement plus philosophique de cette œuvre : comme le souligne Paul Ricœur dans sa préface à Condition de l’homme moderne, c’est l’échec de cette perspective à expliquer l’émergence du totalitarisme de façon satisfaisante qui pousse Arendt à s’interroger sur la condition humaine et à y rechercher « les ressources de résistance et de renaissance contenues dans la condition humaine en tant que telle ». Il ne suffit pas, pour amoindrir cette perspective plus philosophique, de fustiger le « détournement [de la pensée de Arendt] actuel au profit d’une mystique du politique », comme l’écrit Dagenais. En effet, Arendt elle-même, et dès le dernier chapitre des Origines, se penche sur cette voie : si la désolation (loneliness) à grande échelle est bien à la base du totalitarisme, alors une réflexion de philosophie politique sur les racines occidentales du politique et de l’éthique s’avère nécessaire. Sinon, comment comprendre le cheminement qui mène des recherches des Origines aux perspectives développées dans La vie de l’esprit?

Le texte de Dario De Facendis, « Hannah Arendt et le mal », se rattache à cette approche. En reprenant à son compte les deux pôles arendtiens du mal — mal radical abordé dans les Origines et banalité du mal découverte dans Eichmann à Jérusalem —, De Facendis met en évidence ce qui constitue peut-être la question éthique par excellence de notre époque. Si les nazis « ont ouvert à l’humain un possible considéré comme impossible parce que hors de l’humanité », le seul fait que cela ait été montre que cette « sortie de l’humanité », est aussi propre à l’humain. Il s’agit donc de saisir, à partir de l’événement totalitaire et à partir de la condition humaine, la disponibilité de l’homme à une telle possibilité. Ne pas rejeter l’événement totalitaire dans l’inhumain, y réfléchir à partir d’une anthropologie qui l’intègre, c’est, propose De Facendis, tenter de trouver ce qui permet à l’humain « d’être ainsi capable de juger ce mal selon sa propre nature », pour ne pas y sombrer à nouveau.

Michel Freitag, dans une réflexion très dense intitulée « Globalisation et américanisation du monde », rend lui aussi compte de cet aspect essentiel de l’œuvre de Arendt sur lequel Baudrillard a insisté en ces termes : « Mais la critique ontologique à laquelle je vais procéder maintenant montrera que tous ces aspects ne formaient encore que les manifestations particulières, historiques, circonstancielles, de l’essence négative d’une réalité totalitaire en soi dont la possibilité est inscrite dans la contingence essentielle et l’ultime fragilité de ce qui est propre à l’existence humaine, à la vie en société et enfin, ultimement, au monde qui nous accueille et auquel nous appartenons, une réalité contingente que tout débordement illimité de puissance peut détruire. Par leur caractère exorbitant, toutes les manifestations spécifiques des totalitarismes “historiques” témoignaient encore de l’existence d’une extériorité qui marquait de sa limite la possibilité de réalisation effective de leurs programmes; mais plus rien ne peut être exorbitant lorsque c’est la réalité elle-même qui est comme telle mise sur orbite. » Cette extériorité, marquée nécessairement par une limite aussi bien dans l’ordre de la pensée que dans celui du pouvoir, semble bien s’effacer tranquillement aujourd’hui. La domination de l’idéologie néolibérale tend à secondariser toute la réalité, y compris la réalité politique. Pour Arendt, « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur-à-l’homme. [...] Il n’y a de liberté que dans l’espace intermédiaire propre à la politique. » (Qu’est-ce que la politique?) L’expansion de l’économie néolibérale et le mouvement globalisant qui l’agite tendent à ne plus laisser de tels interstices.

Terreurs, angoisse et terrorismes

La réflexion de Dagenais sur le terrorisme et sur les discours qui s’élaborent à partir de la menace terroriste nous ouvre, avec entre autres le texte de Jacques Mascotto, « Terrorisme(s) : sociétés assiégées et oubli de la société », à une réflexion en profondeur sur l’usage de la peur et de la terreur. Arendt fait de cet usage le moteur même du totalitarisme. Or, cette terreur ne peut donner lieu qu’à une augmentation de l’angoisse au sein de nos sociétés, angoisse sur laquelle il est difficile de mettre des mots et dont il est pratiquement impossible de définir la cause. On peut alors prétendre, tout en la nourrissant, posséder les solutions à cette angoisse. Le détournement de la notion de terreur appliquée aux seuls fanatiques non occidentaux (voire non étatsuniens) nous enferme dans une dialectique fallacieuse qui, à cette menace, oppose la « démocratie » libérale et son système économique comme la seule solution. La terreur, de ce point de vue, ce ne sont pas les terroristes qui nous l’imposent, mais bien les idéologues qui nous tiennent en laisse grâce à cette dichotomie, par le biais d’un discours sur la sécurité.

Économie, technoscience et politique

Hannah Arendt, le totalitarisme et le monde contemporain montre avec une lucidité frappante et redoutable en quoi l’œuvre de cette philosophe et la question totalitaire restent profondément contemporaines. Cependant, on peut regretter l’absence complète de textes sur le développement des technosciences. Ces dernières offrent en effet des capacités telles qu’elles pourraient déboucher — si ce n’est déjà fait — sur une volonté de contrôle et de prévision absolue de l’être humain. Or, Arendt définit la liberté comme la capacité d’imprévisibilité propre à tout homme. Du clonage en passant par les eugénismes « positifs » et la maîtrise de la naissance, tout cet arsenal joue lui aussi sur l’équation folle que plus de contrôle conduit à plus de liberté. Cela n’est pas sans rappeler les terribles antinomies du type Arbeit macht frei« Le travail, c’est la liberté »... La question éthique et politique qui se pose aujourd’hui est bien celle de la capacité de distinguer, à partir de l’entendement humain, le bien du mal, le possible de l’impossible. La technoscience marque le même passage que le totalitarisme du tout est permis au tout est possible, son seul critère limitatif étant non pas de savoir si une chose peut ou non se faire, ou si une chose doit ou non se faire, mais bien si cela marche. Ce critère purement opératoire, posé en absolu, n’admet aucune limite et rejette l’humain dans le cycle de la nécessité naturelle. Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, citant Heisenberg, écrit : « Vue dans cette perspective, la technologie n’apparaît plus comme “le produit d’un effort humain conscient en vue d’augmenter la puissance matérielle, mais plutôt comme un développement biologique de l’humanité dans lequel les structures innées de l’organisme humain sont transplantées de plus en plus dans l’environnement de l’homme.” »

Sébastien Mussi