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 Spirale no 193, novembre-décembre 2003 

DOSSIER

La frontière
Récits de l’entre-deux

La forme actuelle d’organisation en réseau des espaces géopolitiques, des marchés et des communications ouvre sur de nouveaux possibles de circulation qui nous engagent à explorer les significations de la frontière. Quelles sont les conditions de son apparition, de sa récusation ou de sa dissolution? Dans quelles circonstances se prête-elle à l’épreuve du passage? Quels sont les mythes qui en sous-tendent la mise en récit et quelles idéologies en déterminent les balises? Sans prétendre formuler de réponse, les collaborateurs de ce numéro nous offrent plutôt une mise en récit des possibles de la frontière, à partir de textes d’horizons divers qui — de façon implicite ou explicite — engagent à interroger cet espace de l’entre-deux, pour explorer les modes du rapport à autrui et à la tradition dans ses manifestations historiques et culturelles.

À la Renaissance, la dilatation des limites de l’Europe jusqu’au rivage américain provoque une remise en cause de l’imago mundi. Le Nouveau Monde désoriente le voyageur, brouille les repères identitaires, déconcerte le savoir. La frontière, mobile, est alors associée à cet ailleurs des certitudes, fabuleux mais combien menaçant, auquel mène le rituel du passage obligé par les eaux séparant le monde connu de l’inédit offert à l’expérience. Or, la traversée représente également la promesse d’une (re) naissance qui, comme l’a démontré l’historien Edmundo O’Gorman, est aux fondements mêmes de l’invention de l’Amérique. Ce mythe du recommencement insuffle une signification eschatologique aux Découvertes; il en structure le récit. Sous cet angle, la frontière apparaît comme une production de l’imaginaire qui départage le rêve de la réalité du continent. Ce qui déterminera par la suite l’avancée vers l’Ouest du pionnier, multipliant les frontières autour de lui.

Au tout début du XIXe siècle, l’expédition de Lewis et Clark entreprend un voyage jusqu’au Pacifique : expérience de la limite constitutive du mythe américain, selon Frederick Jackson Turner. Quel est le rapport de la culture québécoise à ce mythe? se demande Pierre Nepveu, en s’intéressant aux personnages de Toussaint Charbonneau et de sa compagne Sacagawea, figures centrales d’un imaginaire de la frontière qui n’est pas étranger à l’histoire canadienne-française. Repoussée, cependant, la frontière constitue un mode d’appropriation symbolique empreint d’une violence qui lui est intrinsèque. Elle est aussi le lieu de l’interdit et de l’affrontement, quand elle ne se cristallise pas en une blessure historique, comme c’est le cas, par exemple, de la mémoire autochtone et des quelque 3000 kilomètres reliant Matamoros à Tijuana. Du mot « front », la frontière est investie d’une connotation guerrière. Ne la traverse pas qui veut sans conséquence. Chasse gardée de l’identité, elle est toutefois une invitation au passage, une zone étrange de transactions, de possessions et de dépossessions, qui procède tout autant de l’arrachement de l’origine que de la découverte de soi, à la fois délimitation de l’infranchissable et vecteur d’un devenir autre. C’est ce que recouvre la frontière, incluant ses contradictions, car si elle suscite les contraires et leur négation, elle n’est pas sans en aménager la rencontre, l’altération des identités en contact, voire le métissage que la réflexion actuelle tente de théoriser. Et c’est justement en raison de cette ambiguïté que la notion de frontière permet d’aborder des phénomènes qui se donnent à saisir en « mouvement », dans un contexte dit transculturel ou transdisciplinaire qui ne peut être réduit à une simple valorisation de l’hétérogène per se.

Qu’elle soit géopolitique, identitaire, linguistique, discursive, institutionnelle, disciplinaire, générique, sexuelle, temporelle, ontologique ou autres, la frontière, explorée, pénétrée, traversée, déplacée, permet d’aménager des lieux de découverte, des espaces innovateurs d’expression dans des domaines déjà constitués et investis socialement. Pour rendre compte de sa complexité, Gilles Thérien nous offre des variations sur le thème dans un « constat » qui résume le parcours de ce numéro. Il y figure le caractère diffus des frontières qui sont aussi inhérentes à toute chose, car la nomination découle justement des distinctions que celles-ci permettent d’introduire comme une condition essentielle à la création, là où, au demeurant, « tout se passe comme si la délimitation même était le pont qui ouvre le dedans à son autre » (Michel de Certeau, Arts de faire). La forme du fragment adoptée présente en l’occurrence un état kaléidoscopique de la frontière telle qu’elle est saisie à partir d’images et de situations juxtaposées par une réflexion libre qui témoigne de la discontinuité d’une pensée des frontières encore à venir.

Au demeurant, nous avons voulu ici mettre en relief l’aspect protéiforme de la frontière : « Frontière-chaos », métaphore d’un monde en crise, comme le met en scène l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II; « géographie transgressive » en fonction de laquelle les cultures minoritaires acadienne et malécite sont dépositaires d’une « conscience nomade »; seuil du passage à la prose chez la poète Hélène Dorion où s’élabore une « poétique de l’entre-deux »; lieu de « croisement des frontières du soi et de l’autre » que représente la cité et où se jouent les rencontres à même lesquelles se forge l’identité cosmopolite, entre le consensus et la diversification culturelle; « frontières migratoires » qui incitent à interroger les rapports entre identité individuelle et collective à partir du cas de la littérature dite migrante; frontières linguistiques dans l’œuvre de Marguerite Duras. Si traverser la frontière, migrer, c’est se décentrer par rapport à soi-même, reconnaître le lieu de l’autre, par-delà la frontière qui est paradoxalement constitutive de ce même lieu, qu’arrive-t-il lorsque celle-ci s’estompe? Jean-François Chassay insiste enfin sur les problèmes soulevés par la recherche biomédicale et le cyberespace au regard de notre « spécificité sémiotique ». Entre l’humain et le non-humain, entre les possibles tous azimuts du développement scientifique et ce qui est socialement « acceptable », l’établissement de nouvelles frontières apparaît comme une condition nécessaire à la formation d’une éthique scientifique.

Emmanuelle Tremblay