DOSSIER
Un long voyage jusqu’au Pacifique
AMERICA. L’EXPÉDITION DE LEWIS & CLARK ET LA NAISSANCE D’UNE NOUVELLE PUISSANCE de Denis Vaugeois
Septentrion, 263 p.
LA ROUTE DE L’OUEST de Richard Hétu
VLB éditeur, 427 p.
Entre l’été 1803 et le printemps de 1806 se déroule à travers les États-Unis une expédition, aller et retour, dont les conséquences à long terme seront immenses, pour le meilleur et pour le pire. Ce voyage pavera la voie du grandiose et terrible XIXe siècle américain, celui de la conquête de l’Ouest, des convois de pionniers dans les grandes plaines et de la ruée vers l’or, celui du peuplement de la Californie, de l’épopée littéraire des Fenimore Cooper et des Whitman, et aussi, tragiquement, de l’anéantissement de la plupart des nations autochtones s’étant trouvées en travers de l’avancée irrésistible de la civilisation blanche.
Le corps expéditionnaire que dirigent les capitaines William Clark et Meriwether Lewis a pour mission, commandée par le président Jefferson, élu en 1801, d’explorer les territoires à l’ouest du Mississipi en empruntant la rivière Missouri, dans l’espoir d’y découvrir une voie navigable qui permettrait d’atteindre le Pacifique. La Louisiane, c’est-à-dire l’essentiel du territoire alors situé entre le Mississipi et les Rocheuses, depuis le golfe du Mexique jusqu’au Canada, vient d’être rachetée par les Français aux Espagnols et revendue dès 1803 aux Américains, Napoléon ayant d’autres soucis plus immédiats et plus européens. Les Français avaient longtemps été les maîtres de cette immense terre du roi Louis, du moins sur papier, mais aussi par leurs explorations, leurs établissements dans la vallée du Mississipi et par leurs alliances et leurs échanges nombreux avec les populations autochtones. Puis, en 1762, au moment de la grande liquidation de ses colonies d’Amérique du Nord, Louis XV avait tout abandonné aux Espagnols. La revente de la Louisiane, à peine rachetée à ceux-ci, à l’aube du XIXe siècle, est doublement signifiante : pour la France, c’est un adieu définitif à l’aventure nord-américaine et aux vieux rêves d’un empire français sur ce continent; pour les Américains, récemment émancipés de l’Angleterre mais installés depuis le XVIIe siècle, en très grande majorité, à moins de cent kilomètres de l’Atlantique, c’est la perspective d’une expansion extraordinaire qui permettra en même temps de contenir aussi bien les Anglais dominant le nord que les Espagnols établis au sud.
Un pragmatique et un intellectuel
Le rôle fondamental de Jefferson dans l’expédition de Lewis et Clark est amplement mis en lumière par Denis Vaugeois dans America. Ministre plénipotentiaire en France avant d’accéder à la présidence des États-Unis, Jefferson n’est pas seulement un homme de pouvoir et de grands rêves : c’est un pragmatique et surtout un intellectuel dont la curiosité est inépuisable. Il a lu tous les récits et relations des voyageurs français, ceux des La Salle, Joutel, Hennepin, Charlevoix et plusieurs autres. Il a dévoré les journaux de voyage de James Cook, George Vancouver et surtout, le récit des explorations récentes qu’Alexander Mackenzie a menées à partir de Montréal, entre 1789 et 1793, et qui l’ont conduit d’abord, par erreur, à l’océan Arctique, puis, par le fleuve Fraser, jusqu’au Pacifique. À ces textes fort riches et nombreux, il faut évidemment adjoindre les multiples cartes dont Jefferson a pu prendre connaissance et qui, avec l’ensemble de la documentation disponible, guideront l’expédition de Lewis et Clark : l’idée maîtresse est que la remontée de la rivière Missouri vers l’ouest permettrait d’atteindre, à la ligne de partage des eaux, le fleuve Columbia redescendant vers le Pacifique. Ce sera là, il faut le préciser tout de suite, la grande déception de ce long voyage : le haut Missouri, avec sa succession de chutes et de cascades, exige des portages épuisants, mais c’est surtout la formidable barrière des Rocheuses qui anéantira tout espoir d’une voie navigable vers le Pacifique et qui constituera une épreuve terrible, proche à plusieurs reprises de décourager les explorateurs qui doivent voyager à cheval ou à pied sur des terrains impossibles et par temps souvent glacial, même en août et en septembre.
Ce n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage de Denis Vaugeois que de mettre en lumière le rôle essentiel des textes ou de la littérature au sens large, dans la conception et la préparation de cet éprouvant voyage. En outre, Jefferson exige de ses émissaires un minutieux travail d’écriture incluant non seulement la moindre péripétie du voyage proprement dit, mais des descriptions détaillées de la flore et de la faune et aussi, naturellement, des divers peuples autochtones dont l’existence est déjà attestée ou que l’on découvrira en cours de route. On mesure mieux l’importance de ce travail d’écriture quand on sait que l’édition contemporaine du journal de Lewis et Clark et de quelques autres membres de l’expédition, préparée par Gary Moulton, compte une bonne dizaine de volumes.
Une mémoire canadienne-française
Toutefois l’enjeu central de l’ouvrage de Vaugeois, comme d’ailleurs du roman historique de Richard Hétu, est d’un autre ordre : il s’agit de corriger une mémoire lacunaire qui a fait des « Canadiens du Missouri [...] les grands oubliés de l’histoire, du moins celle qu’on étudie et qu’on enseigne au Canada et aux États-Unis ». Les Canadiens, que Lewis et Clark désignent comme des « Frenchmen » et dont ils écorchent allègrement les noms (Baptiste La Jeunesse par exemple, un des engagés de l’expédition, devenant « Lasoness » sous la plume de Clark!), sont en effet omniprésents dans cette aventure. Vaugeois souligne le fait que parmi les journaux de voyage dont Jefferson a pu prendre connaissance, se trouve celui, encore inédit, de Jean-Baptiste Trudeau, ou Truteau, qui a longtemps pratiqué la traite des fourrures tant à l’est qu’à l’ouest du Mississipi. Dès qu’ils s’aventureront dans la région, Lewis et Clark rencontreront de nombreux Canadiens, tel François-Antoine Larocque, un employé de la Compagnie du Nord-Ouest, « instruit et bon observateur », qui prépare au même moment une expédition du côté des Rocheuses.
Qu’ils soient employés par les compagnies de fourrure, dont certaines sont établies à Saint-Louis, qu’ils travaillent au service des Anglais ou des Espagnols ou à leur propre compte, les Canadiens français sont « des guides, des interprètes et des chasseurs incontournables », ce qui explique qu’ils aient été plusieurs à accompagner Mackenzie et qu’on les retrouve nombreux également dans l’expédition de Lewis et Clark. Le fait que certains soient des Métis ou qu’ils aient épousé des femmes autochtones permet en outre d’espérer des contacts plus faciles avec les peuples de l’Ouest, voire leur collaboration.
L’ouvrage de Denis Vaugeois tient davantage de l’album et du manuel que de l’étude ou de l’essai historique. L’iconographie (cartes, gravures, dessins, photos) y est d’une richesse extraordinaire. Les encadrés, les annotations marginales, l’index analytique, la bibliographie, toutes ces composantes font d’America une mine de renseignements et d’anecdotes. L’ouvrage est une mosaïque, chaque chapitre, comme souvent chaque section de chapitre, étant centré sur une figure, un thème, un aspect ou un moment particulier du voyage ou d’autres expéditions, soit antérieures soit postérieures, qui ont sillonné les régions de l’Ouest. C’est ainsi par exemple qu’un passage important est consacré au naturaliste James Audubon, et à son guide Étienne Provost qui accompagnera le célèbre naturaliste au cours de son expédition de 1843, à une époque où celui-ci a déjà complété ses travaux encyclopédiques sur les oiseaux d’Amérique et où il s’attaque désormais à l’observation des quadrupèdes.
Ce plan éclaté, juxtaposant les portraits et les digressions, étrangement indifférent à la chronologie, rend cependant à peu près impossible au lecteur toute représentation claire des étapes successives de l’expédition. Pour remédier à un tel désordre, la lecture du roman de Richard Hétu, La route de l’Ouest, est indispensable, même s’il faut tenir compte ici du caractère romancé de l’histoire.
Tout indique que c’est par pure coïncidence que Hétu, correspondant du journal La Presse à New York, et Vaugeois, historien et éditeur, ont choisi de s’attaquer en même temps au même sujet — une coïncidence qui s’explique tout de même par le fait que 2003 marque le bicentenaire du départ de l’expédition de Lewis et Clark. Hétu poursuit le même objectif que Vaugeois : rendre compte de la contribution essentielle des Canadiens français à l’exploration de l’Ouest. Fortement documenté, citant à l’occasion les journaux des explorateurs, son roman est beaucoup plus linéaire et centré que l’ouvrage de Vaugeois. Parmi les Primeau, Hébert, Collin, La Jeunesse, Drouillard et autres membres de l’expédition, Hétu choisit, et pour cause, le personnage le plus coloré, le plus romanesque de toute cette aventure : Toussaint Charbonneau, dont la présence et le rôle sont déjà fortement attestés dans l’ouvrage de Vaugeois.
L’aventurier et la Femme-Oiseau
Charbonneau, né à Boucherville, a été comme tant d’autres un employé de la Compagnie du Nord-Ouest. Ses nombreux voyages dans l’Ouest l’ont mis en contact étroit avec les autochtones établis à l’est des Rocheuses et, notamment, avec les Hidatsas, dont le chef Le Borgne a récemment attaqué les ennemis séculaires, les Shoshonis, y tuant plusieurs guerriers et enlevant des femmes. Au cours d’une visite chez Le Borgne, Charbonneau parvient à acheter deux de ces femmes. L’une d’elles, la « Femme-Loutre », n’accompagnera que le début de l’expédition de Lewis et Clark avant de rentrer à l’Est. L’autre, Sacagawea, la « Femme-Oiseau », enceinte dès le départ, accouchera d’un fils, Jean-Baptiste, en cours de route et elle atteindra le Pacifique avec son bébé, son mari et le reste de l’équipe.
Même si l’on sait fort bien que les femmes autochtones portaient volontiers leurs bébés sur leur dos tout en travaillant et en voyageant, cette aventure dans des conditions extrêmement pénibles tient de l’exploit et se prête au mythe. Vaugeois en avait retracé l’élaboration dans son livre : moins connue que la Virginienne Pocahontas, Sacagawea apparaît d’ailleurs de nos jours sur les pièces américaines d’un dollar, portant sur son dos le petit Jean-Baptiste Charbonneau dont à peu près personne, bien sûr, ne connaît le nom.
Le roman de Richard Hétu raconte essentiellement l’histoire de Toussaint Charbonneau et de Sacagawea : c’est ce couple qui donne à l’expédition son point de vue et qui charge de subjectivité les péripéties et les descriptions. Non sans habileté dans le registre dramatique, Richard Hétu peut ainsi à la fois mettre en scène un Canadien français haut en couleurs et faire de l’expédition, du point de vue de Sacagawea, un émouvant retour au pays natal, puisque la route du haut Missouri vers les Rocheuses passe par le territoire des Shoshonis, qui fourniront aux explorateurs les chevaux nécessaires à la traversée des montagnes.
Sans renouveler, ni sur le plan de la forme ni sur celui de l’écriture, le genre du roman historique et du récit d’expédition, Hétu en maîtrise bien les codes et parvient à intégrer sa documentation à une trame narrative qui soutient l’intérêt. Mais c’est surtout le personnage de Toussaint Charbonneau qui donne au récit sa texture et sa vivacité. On pourrait dire de lui, avec un sourire, qu’il est un héros canadien-français comme nous les avons toujours aimés : un héros faible, trop humain, dont les faits d’armes sont toujours amoindris par de profondes failles psychologiques. Il sait faire preuve de courage, il connaît bien la prairie et la forêt, mais dans une embarcation secouée par des rapides, il peut devenir comiquement maladroit et poltron. Il fait preuve de beaucoup d’amour et de tendresse à l’égard de Sacagawea, et il éclate en sanglots, au grand embarras de ses camarades, quand il la voit malade : mais il peut la frapper violemment quand elle laisse tomber par mégarde dans le feu un poisson à frire. C’est un homme à femmes, « l’homme dont le membre ne se repose jamais », selon un de ses pittoresques sobriquets, et sa fidélité à son épouse paraît toujours bien précaire. Lewis et Clark, quoi qu’il en soit, se félicitent de compter sur un engagé aussi vigoureux et fiable, et qui offre aussi l’avantage d’être un excellent cuisinier.
Le 15 novembre 1805, l’expédition finit par atteindre le Pacifique après avoir descendu le fleuve Columbia. Les peuples autochtones rencontrés en cours de route se sont le plus souvent montrés accueillants et bienveillants, sans se douter de ce qui les attend dans les prochaines décennies. Sans idéaliser à outrance ces peuples (il y a de nombreux voleurs chez eux et aussi des animosités féroces), Richard Hétu fait bien sentir leur tragique méconnaissance de l’avenir en même temps que les manipulations et les mensonges des Américains. Mais cette histoire est ironique à plus d’un titre : après le retour, Lewis sombrera dans la dépression et l’alcoolisme et il finira par se suicider. Quant à Charbonneau, qui rêve de renommée, il sombrera dans l’oubli jusqu’à nos jours.
L’ironie se situe sans doute également à un autre niveau : celui d’une histoire canadienne-française étrangement tronquée, obligeant les historiens et autres écrivains à un travail compensatoire, à une entreprise de révision certes stimulante mais non dépourvue parfois de naïveté (le chien de Lewis, Seaman, était lui aussi « d’origine canadienne », note par exemple avec fierté Denis Vaugeois). Le thème est riche mais comporte aussi des limites : nous étions là, nous avons participé à cette grande aventure américaine, nous connaissions à fond le continent. Ce n’est pas rien et il serait ridicule de blâmer Hétu et Vaugeois parce qu’ils enrichissent cette donnée historique essentielle. Jamais par ailleurs la critique de Joseph-Yvon Thériault (Critique de l’américanité), adressée surtout à Gérard Bouchard, selon laquelle l’américanité signifierait la liquidation du passé et du sujet canadien-français, n’aura paru aussi mal fondée.
Il n’en demeure pas moins que la lecture de ces deux ouvrages pose la question du lien qui existe entre ce passé et le présent. Pouvons-nous rattraper le mythe américain? Une fois démontré que nous avons participé à la découverte et à la conquête de l’Ouest, une fois constaté l’oubli de la dimension canadienne-française de cette aventure, sommes-nous voués à la fierté, ce sentiment si souvent futile, ou condamnés au regret et à la nostalgie? Ni Hétu ni Vaugeois n’avaient à répondre à cette question, mais au-delà de leur travail, elle persiste, lancinante et, il faut le reconnaître, un peu douloureuse.
Pierre Nepveu