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 Spirale no 192, septembre-octobre 2003 

CONSTAT

Qui a peur des classiques?

Drôle d’oracle, débonnaire, maternelle, elle fait preuve d’une sagacité qui n’est jamais très loin du bon sens, avec la pointe d’obscurité qui saura impressionner le héros. Dans Matrix Reloaded, la rencontre avec Neo a lieu alors qu’elle nourrit les pigeons, assise sur un banc, entourée d’immeubles délabrés façon new-yorkaise. Dans Matrix I, elle enfourne des biscuits aux flocons d’avoine, comme la grand-mère des histoires de chien et de petit garçon. Avec son teint café au lait, elle tient aussi de la nounou ante bellum que la rumeur des combats n’empêche pas de serrer sur son cœur la progéniture blanche de ses maîtres avant de la regarder, attendrie, s’égailler dans le parc de la grande demeure à colonnes.

Non, cette pythie-là n’est pas furieuse. Son trépied, c’est un banc public, une chaise de cuisine tirée avec lassitude pour faire un brin de causette. Ni vapeurs montant des entrailles de la terre, ni délire fécond, et pourtant, comme son antique modèle, on vient de loin pour l’interroger. N’est-ce pas l’essentiel?

Dans la grande salle du Théâtre d’aujourd’hui, à Montréal, le public semble conquis. Il s’esclaffe aussitôt qu’apparaît sur scène la marionnette du Loup bleu officiant dans le coin inférieur droit de la bande dessinée biblique que la troupe du Sous-marin jaune propose, après un Candide il y a deux ans, à des adultes (re) découvrant leurs classiques. Rien ni personne ne manque au décor : les tentes, le roi David, Abraham, le veau d’or, Moïse défilent sur la scène. Et si les chars deviennent parfois de bruyantes décapotables, si les rafales de mitraillettes remplacent les coups de bâtons et d’épées, c’est bien parce qu’ainsi le veut l’actualité du Proche-Orient qui redit, en somme, à quel point il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

L’Ecclésiaste, précisément. Du traitement uniformément cartoonesque qu’Antoine Laprise et sa troupe font subir aux récits de l’Ancien Testament devenus, du coup, uni formément comiques, L’Ecclésiaste est excepté. La mise à jour a pourtant eu lieu : le poème est traité à la manière d’un spoken-words sur fond de cordes mélancoliques, mais l’esprit de l’original est intact, et le propos, l’âpre connaissance, les biens impuissants. Le résultat est sans contredit le plus réussi de la soirée. Aussi sort-on de la représentation avec des sentiments partagés. Telle est la Bible, croiront la plupart qui, faute d’avoir pratiqué les récits, en resteront à cette plaisante distorsion. Du moins les sujets bibliques seront-ils désormais à portée de lecture. Mais entre l’ignorance des textes et leur vision déformée, faut-il choisir? À l’inverse, Matrix, qui n’indique jamais ses sources à l’écran, tout en les pillant et en les récrivant à sa guise, laisse Kant et Platon intacts pour les spectateurs qui voudront aller vers eux, pourvu qu’ils en aient reconnu les ersatzs. Dans les deux cas, quelque chose a été transmis, quelque chose s’est perdu.

« La situation linguistique de la Palestine, à l’époque romaine, était complexe », écrit l’historien et exégète Marc Philonenko (Le Notre Père. De la Prière de Jésus à la prière des disciples, Gallimard/NRF, 2001). « Si dans certains milieux, comme au sein de la communauté de Qoumrân, l’hébreu était lu, écrit, parlé, il n’était plus, en fait, compris du plus grand nombre. L’araméen était devenu la langue de tous. Le grec était connu de beaucoup. Le latin était la langue des autorités [romaines]. Ces circonstances langagières ont eu d’importantes répercussions sur le plan religieux et culturel. Du jour où, lors du culte synagogal, l’hébreu devint inintelligible à la plus grande partie de l’auditoire, la nécessité d’une traduction s’imposa. »

On se gardera bien de confondre les domaines, les époques et les proportions. Mais les Laprise et autres Matrix ne procèdent-ils pas de la même façon, dans l’ordre profane et culturel? Ce qu’il y a de réjouissant dans ces exemples empruntés à l’air du temps, c’est qu’à travers eux, aussi contestables que soient les vecteurs pour certains, une forme de transmission a lieu. Tout aussi réjouissant en est le corollaire : l’appétit de connaissances, toujours présent dans le grand public, pourvu qu’on y mette les formes.

Entre le geste de transmettre et celui de traduire, il semble donc que le premier l’ait emporté. Avec toutes les précautions d’usage qui s’imposent encore une fois, on poursuivra le parallèle ancien : le Targum, qui traduisait en araméen, à la fin du VIe siècle av. J.-C., une Bible hébraïque rendue déjà incompréhensible pour plusieurs, en raison de la langue utilisée, n’était-il pas lui aussi infidèle, allongeant, glosant, tout en traduisant, il est vrai par des scribes un peu au fait de la chose? Au moins, le fil n’était pas rompu.

Comme aux époques passées, il suffirait donc que subsiste, dans la nôtre, un noyau de lettrés et d’authentiques savants pour que le flux soit maintenu, le souvenir des sources gardé présent et leur intégrité préservée, malgré les oublis ou les distorsions de la réappropriation populaire. Ni tour d’ivoire ni catacombes de l’esprit n’attendent pour autant les lettrés et les savants, puisqu’ils ne sont jamais seuls. Près d’eux, autour d’eux, participant de leur activité intellectuelle, évolue tout un monde intermédiaire de passeurs, dont les artistes et les écrivains seraient les ambassadeurs bariolés. Plus ou moins consciemment, et en y mettant de l’invention, ceux-ci transforment les mythes, les récits, les interrogations philosophiques ou les inquiétudes amoureuses que d’autres avant eux ont recueillis de leurs prédécesseurs et transformés, jusqu’à les trahir avec bonheur.

« L’interprétation du Notre Père, poursuit Marc Philonenko, doit être menée sur un large front qui va de l’Ancien Testament et des paraphrases traditionnelles qui l’accompagnaient aux écrits intertestamentaires et à la liturgie juive. » Une telle amplitude, tous textes confondus, bibliques et non canoniques, permet de sortir de la convention pieuse une prière que la plupart des commentateurs croient connaître, pour les uns formule à réciter; pour d’autres, seule prière directement transmise par Jésus; pour les autres encore, texte tombé en désuétude, comme tout ce qui appartient à la religion. Mais sur le plan exégétique, la prise en compte du substrat araméen d’une prière qui nous est parvenue en grec, à travers les évangiles, permet de faire une lecture plus fine de certaines locutions dans le but d’en retrouver l’intention d’origine. « Donnez-nous notre pain de ce jour », répètent en français les chrétiens sans savoir qu’il y eut peut-être là, poursuit Philonenko, avec la création d’un certain néologisme en grec, la volonté de distinguer le « “demain” eschatologique et le “lendemain” banal de la suite des jours », tous deux imminents. Ouverture...

Cet exemple à caractère religieux est choisi à dessein, car il permet d’entraîner une réflexion plus générale sur le rapport aux œuvres classiques sur le terrain de la société québécoise, où la religion a été et est devenue ce que l’on sait. Car citer d’emblée un commentaire du Notre Père, même s’il n’a rien de dévot, aura sans doute agi, par son seul sujet, comme un épouvantail auprès de certains lecteurs qui auront détourné la tête, dégoûtés, sans soupçonner que cet accès d’anticléricalisme n’aura fait que trahir leur âge et leur origine. En France aussi l’intelligence de ces textes se heurte à de semblables a priori, hérités d’une nation longtemps coupée en deux : catholiques et vaguement monarchistes d’un bord; laïcs et républicains de l’autre — tous militants, forcés dorénavant de revoir leurs positions en raison du métissage accru de la société française.

Mais au Québec, s’agit-il encore de religion? Le rejet en masse de celle-ci, sur lequel il n’y a pas à revenir, ne serait-il pas une façade camouflant un rapport au temps marqué, quoi qu’on en dise, par la désinvolture et la tentation de l’amnésie qui transforment les lacunes en hardiesses et en bonds en avant? Éducation ou institutions culturelles, l’empressement joyeux que met la société québécoise à vouloir repartir régulièrement à zéro n’est pas toujours à mettre sur le compte de la vitalité de la jeunesse, mais aussi de son ignorance. Il lui manque un Thomas Bernhard, regrettent certains. Mais peut-être que vomir avec panache les « maîtres anciens » n’est pas encore à sa portée, tout simplement parce qu’il lui reste à les fréquenter vraiment et, dans plusieurs cas, à apprendre leur existence. Par conséquent, les beaux esprits progressistes qui, après avoir tété et régurgité Aristote, Corneille et Hugo, ont voulu fermer la porte derrière eux en jetant les auteurs classiques à la poubelle avec leur gruau froid de collège, au lieu de s’interroger sur la manière de les enseigner, ont une responsabilité dans l’état présent d’inculture.

Il faut s’émanciper de la métropole, au Canada français la cause est entendue depuis la fin du XIXe siècle au moins. Aux États-Unis, la rupture est consommée à cet égard, mais l’inévitable mouvement de rejet dont elle s’accompagne fut entre autres tempéré, au début du XXe siècle, par l’émigration de l’élite culturelle européenne fuyant la persécution nazie, ce qui aura permis d’enrichir considérablement l’humus culturel américain. Au Canada anglais, l’immigration culturelle semble avoir suivi le cours général de l’immigration et, sur le plan littéraire à proprement parler, les liens avec la métropole britannique, encouragés en cela par l’émergence d’une littérature anglaise dite postcoloniale, semblent avoir évolué au fil du temps plutôt que d’avoir fait l’objet d’une radicale remise en question. Le Québec n’a attiré aucun Nabokov, Mann ou Brodsky. Seul sur le continent, comme il se plaît à le croire au nom de son caractère francophone, il se prépare peut-être, sur le plan culturel, à accroître son isolement en vertu d’une singularité revendiquée avec entêtement. Car il s’agit maintenant de savoir, après la francophilie inquiète des années quarante, la québécisation frénétique des années soixante-dix, l’américanisation à saveur francophone des années quatre-vingt-dix, s’il convient, à en croire certains propos, de pousser le désir d’autonomie jusqu’à la rupture avec un continent européen que l’on sait par ailleurs grand pourvoyeur culturel, passé et présent.

Contrairement aux autres disciplines artis tiques, qui peuvent compter sur les ressources d’un langage propre pour transcender les barrières nationales, la littérature est un art puissant, mais aux mécanismes de reconnaissance fragiles. En raison de cette fragilité même, la littérature permettra peut-être, mieux que ne le feraient les autres arts, de comprendre le type de rapports qu’entretetient la société québécoise avec les œuvres classiques, rapports souvent ramenés à ceux qu’elle entretient (ou ne peut plus entretenir) avec la France. C’est ainsi qu’on entend des voix s’élever pour défendre la littérature québécoise, réputée mal aimée des journalistes, des libraires et des bibliothécaires — tous prescripteurs. Comme si ces derniers ne reflétaient pas aussi, dans une certaine mesure, les centres d’intérêts du public! Au Québec, ce dernier est composé en grande partie de faibles lecteurs, comme le répètent toutes les enquêtes. Et on voudrait que ceux-ci fassent de la lecture un devoir patriotique!

D’autres vont jusqu’à défendre une place prépondérante pour la littérature québécoise dans l’enseignement, au nom d’une douteuse pédagogie de proximité — comme la police. C’est oublier à quel point toute une génération de collégiens, dans les années soixante-dix et quatre-vingts, a déjà connu ce régime qui, s’il permet de savoir qui est Nelligan, ne donne pas les moyens de comprendre qu’il n’est ni Rimbaud ni Pouchkine, mais Nelligan, et que ce n’est pas plus mal.

Ce sont là autant de signes de fermeture, auxquels on ne peut vouloir répondre que par une ouverture accrue.

Osons une définition un brin idéale de la culture littéraire qui serait la possibilité, pour ceux qui le veulent, de fréquenter librement, sans ostentation et avec plaisir, les grandes œuvres du passé de leur choix, après être sortis, comme tout le monde, du moule scolaire, où ces œuvres auront quelque peu formé leur goût et leur jugement. Affaire de tempérament pour les premiers, minoritaires. De minimum assuré pour les seconds, majoritaires. La tâche est difficile, puisqu’une œuvre enseignée est souvent une œuvre détestée. Mais la détestation n’est-elle pas le luxe que seul peut s’offrir celui qui sait? Au Québec, pourquoi faut-il que l’idéal pédagogique, qui voudrait faire aimer et comprendre une œuvre que sa qualité rend digne de tels efforts, prenne souvent la forme d’un mauvais remake de la querelle des Anciens et des Modernes qui autorise à ranger les lecteurs du vieux Proust dans la première catégorie et ceux de Laure Conan, sa contemporaine, dans la seconde, au motif que cette dernière a le mérite d’être du cru et, partant, plus accessible?

Faut-il encore le rappeler après Fernand Dumont : l’éducation est un arrachement, une conquête. Renoncer, rompre le fil, voilà qui serait criminel. Et voilà pourquoi un certain nationalisme, à trop vouloir enfermer la littérature québécoise dans une superbe autonomie de Nouveau-Monde, tout en sommant le lecteur d’ici de choisir ses allégeances, est si potentiel lement domma geable pour l’objet même qu’il prétend défendre, sous des dehors de légitime fierté. Pour la société comme pour l’individu, la fierté ne peut se concevoir en vase clos. Elle naît d’achèvements plus complexes, qui mêlent le dépassement, la mise à distance, l’effort, la réappropriation, l’assimilation d’influences multiples, les figures de l’autre, toutes réalités appartenant à la vie de l’esprit et que l’érection d’un mur symbolique viendrait interrompre, dût-elle s’accompagner, cette érection juvénile, d’aspirations à l’universel clamées haut et fort.

La présence de messagers aussi peu convain cants sur le front de l’affirmation littéraire a par ailleurs des effets pervers. Le premier est de durcir les positions jusqu’à faire croire que le problème ne se pose plus qu’en termes de rapports entre « la France et nous », pour reprendre l’expression de l’écrivain canadien-français Robert Charbonneau, forgée en d’autres circonstances. C’est là une vision fausse. D’une part, parce que la question préoccupe davantage les écrivains et les éditeurs qu’elle ne passionne les lecteurs, ce qui en dit long sur son caractère intéressé. Mais aussi parce que, s’il existe bien, dans certains milieux littéraires parisiens et français, au pire un préjugé, au mieux de l’indifférence à l’égard des écrivains québécois, ne faut-il pas se demander à quoi tient cette perception avant d’en rejeter une fois de plus la faute sur Voltaire? L’Empire colonial et les arpents de neige ont bon dos, mais un certain autisme culturel québécois, qui ne s’intéresse qu’à son propre reflet dans la culture de l’autre, une attitude sur la défensive née de clichés dans lesquels plusieurs Français eux-mêmes ne se reconnaissent plus, un besoin d’amour collectif impossible à rassasier dans le contexte de la librairie française ne sont-ils pas aussi à blâmer? À quoi s’ajoute le peu d’intérêt que présente la lecture sociologique, politique ou documentaire de la littérature québécoise contemporaine, mais qui, appliquée à ceux des auteurs algériens ou africains publiés à Paris, pour ne prendre que ces exemples, offre une prise immédiate, au risque du malentendu. Il n’empêche : ces écrivains suscitent de l’intérêt. La famille québécoise, non.

Sur le plan domestique, un deuxième effet pervers est d’enrober de considérations culturelles des questions de marchés (pourtant légitimes en régime capitaliste), d’intérêts et d’ambitions. Le marché scolaire est un marché captif et, partant, lucratif. La décision d’inscrire une œuvre au programme se traduit, quelques mois plus tard, en ventes qui se chiffrent, au Québec, par milliers pour les œuvres dites classiques, par centaines pour les autres. Le nationalisme littéraire, à une certaine époque, avant que le Ministère de l’Éducation n’ait rendu la chose plus difficile en réformant les programmes d’enseignement du français, a pu offrir, à de douteux pédagogues doublés d’auteurs en mal de lecteurs, la possibilité de doper les ventes de leurs ouvrages ou de ceux de leurs amis écrivains en en rendant la lecture obligatoire auprès des élèves, au détriment d’authentiques grandes œuvres. Le nationalisme littéraire, c’est encore maintenant l’arme illusoire que croient pouvoir brandir des éditeurs de troisième et quatrième catégories pour résoudre commodément le problème de la concurrence française et étrangère, en classe et en librairie. À ceux qui protestent, on réservera une insulte sans réplique : colonisés.

Un dernier effet pervers est d’occulter le problème de fond qui, s’il était résolu, permettrait sans doute une approche plus sereine de la question. C’est le trop peu d’espace accordé à la littérature qui énerve tout le monde — dans les programmes d’enseignement, dans les journaux, à la radio, à la télévision. Une telle pénurie, dans une société en butte par ailleurs à l’anti-intellectualisme nord-américain, revient à la priver des moyens et de la volonté de se défendre et de produire, à son tour, des œuvres de qualité, susceptibles de rivaliser avec celles qui se disputent l’espace sur la scène internationale. Les signes sont nombreux. Indigence de la presse littéraire écrite et parlée, à l’image de la place qu’occupe le livre au Québec, ce qui arrange tout le monde, sauf les écrivains, qui se multiplient, et qu’il faudrait se résoudre à voir grandir dans la serre chaude du protectionnisme littéraire et des prix maison; place réduite et arrivée tardive de la littérature dans le cursus scolaire; nombre de lectures obligatoires ridiculement faible, au nom d’un pragmatisme qui encourage la paresse et a des conséquences néfastes sur l’élargissement et la qualité du futur lectorat. Quand les places sont si comptées, faut-il s’étonner que certains jouent des coudes pour s’attribuer les meilleures?

Marie-Andrée Lamontagne