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 Spirale no 191, juillet-août 2003 

CONSTAT

Le terminus Voyageur : géographie de l’univers professoral

Il s’agit de suggérer, depuis le désarroi intime d’un acteur, l’échec des systèmes de transmission de l’identité québécoise : l’éducation et la paternité. Produire les sous-calculs du désistement de soi, de l’errance clandestine, le trajet de l’obéissance amusée à l’intérieur de toutes les formes cadavériques achevées des institutions issues des années soixante-dix.

En dollar constant et en pouvoir d’achat ou en fonds de retraite, il aurait mieux valu faire l’École de police de Nicolet. Le métier d’universitaire, de docteur d’une discipline, ne signifiait rien, même si l’on parlait sur les papiers à en-tête de l’économie des savoirs et de l’avenir par la diplomation. Oiseaux de févriers, nouvelle Norvège, ciels roses au-dessus du terminus Voyageur. S’approchant de son auto garée, écartant de la main un vendeur itinérant, il entrait dans la bulle d’oxygène pure qu’est l’intérieur d’une modeste cylindrée nipponne. Il revenait d’avoir donné un cours sur L’invention de la mort, enfilait une vodka jus d’orange, vérifiait l’emplacement des somnifères dans le premier tiroir de son bureau. Il aimait dire à ses intimes qu’il était « suivi » par deux prestigieux médecins russes : le docteur Zoloft et le docteur Smirnoff. Il avait bien compris que le temps passé à occuper un poste ne lui serait pas remboursé. Sa vie avait pris une tournure définitive, la forme tragique de l’insignifiance. Il n’allait pas se plaindre du confort délicat d’une vie étudiante d’enfant riche. Le Québec est un si grand pays, une immense salle d’attente, une gérontocratie affable, buveuse de porto car ça lui rappelle le vin de messe. Comme à la période de la drave, le temps des bénéficiaires s’y écoule cette fois jusqu’à l’embâcle hospitalier définitif. Peuple de gigueux, de Roger bon temps, nous commençons à pressentir le caractère sombre de ces prémonitoires convulsions. Nous, notre folklore est toujours actuel. Nous aimons le français comme Gilles Vigneault son col roulé et Doris Lussier sa fleur de lys en pendentif. À titre anecdotique, il faut précieusement conserver cette relique délicieuse pour ceux qui voudraient, dans les institutions de haut savoir, se donner de grands airs : le père Gédéon a enseigné à la faculté des sciences sociales de l’Université Laval avec le père Lévesque (avant que ce dernier aille évangéliser au Rwanda les Hutus et les Tutsis avec un égal succès, avant aussi que la famille de Koninck finisse par y faire son centre d’emploi personnel).

Il replaçait une pile de livres consultés précipitamment avant de quitter l’appartement, regardait le calendrier incorruptible et lent avec la liste de chiffres mystérieux comme les signes de ponctuation qu’emploie l’angoisse pour s’écrire.

À la télé, des concours de jeunes du fin fond des abîmes : « noir » métal, Chaudière appalaches qui rêvent de venir en ville pour se faire tripoter par des agents, des serveuses du boulevard Saint-Laurent, des artistes déjà reconnus au dépanneur, de la belle expérience, de l’énergie, déjà à quatre pattes en dessous des bureaux.

Aimer le reste des jours

Il avait rencontré cette femme en assistant à un cours de droit administratif dans l’université la plus grise qui soit, avec ses retraités par anticipation. Lieu dont l’on ne sait jamais s’il n’est que l’excroissance cancéreuse d’une station de métro, le caprice prolétarien d’un barbu blasphémateur, un CLSC géant, le fossile intact d’un party des années 1970. Il avait aussi son nom sur le cénotaphe auto-installé par ses collègues à l’entrée du pavillon où se trouvaient confusément aussi tous les noms des professeurs vivants et morts. Cette mêlée de disparus et de survivants n’avait guère d’importance car ceux qui restaient espéraient y mourir tranquilles. Rien n’avait changé, rien ne changerait plus : sauf les systèmes pileux des fondateurs du syndicat qui, eux, n’avaient jamais cessé de régresser au fil des albums anniversaires en couleur jusqu’à atteindre les têtes chenues tant prisées par les Jivaros.

Tous avec lui n’aspiraient finalement qu’à la retraite en gardant l’assurance-médicament, le souvenir des répondeurs, des appels placés dans cette institution soviétique qui n’étaient jamais « retournés ». Il y avait de belles recherches subventionnées sur l’Albanie comme modèle du communisme heureux mais aussi quelques anciens trotskistes essayant de s’acheter un second appartement à Paris en vue de le mettre en location. Et l’été aussi avec ses corridors, ses climatiseurs pour itinérants, le faux sérieux des services de sécurité avec leur pantalon gris en espèce de flanelle. Certaines craintes commençaient à se faire sentir dans cette petite bande de pédagogues à propos des soins que recevraient ceux qui avaient consacré leur vie à former cette jeunesse sémillante et si innovatrice. Qui allait introduire les sondes dans les urètres professorales, décapsuler les grosses bouteilles blanches d’Aricept¨? N’étaient-ce pas ces cohortes de diplômés immodestes, ces doctorants en équipements récréatifs ou ceux qui portent deux noms de famille avec un prénom ésotérique?

Se voulant rassurante, la Pravda interne montrait le sourire du président du fonds de retraite. Et l’on avait fini par remarquer qu’à la fête de Noël du syndicat le buffet ne proposait que des nourritures molles, des galantines, des pâtés, pour accommoder les dentitions incertaines des premières générations de travailleurs de l’esprit. Il fallait aussi constituer continûment des comités de retraite qui s’emploieraient à accorder aux vieux amis en fin de carrière une dernière année sabbatique de plus aux frais des contribuables, immédiatement avant l’année de la retraite.

L’échéance du désir d’enfant

La question de la paternité l’avait hanté au moins autant que le spectre de sa propre enfance disparue. Enfant, une seule journée d’école représentait pour lui en miniature la somme des injustices à venir, un présage cosmique. Plutôt que de goûter l’innocence d’une image d’Épinal, il ne voyait, à travers les enfants de la cour d’école, que la forme accentuée et grossière de leurs parents.

Il avait vu ses amies se jeter sur la maternité comme la misère sur le pauvre monde. Militantes féministes, disciplesses de Simone de Beauvoir, finalement happées par l’appel des roulis nauséeux, des portages, des carrosses. Il les avait vues insister auprès des hommes, de leur compagnon, pour qu’ils s’exposent, malgré leur âge, à un partage forcé du patrimoine. Ne comprenait pas non plus pourquoi une femme consentait à demeurer les jambes en l’air pendant une heure après les secousses d’une stratégique pénétration, pour favoriser la descente des fluides de la conception. Il est vrai que son employeur remboursait tout à la fois le Viagra©, le Prozac, l’insémination artificielle et les onguents contre la calvitie.

Quoi de plus réjouissant que de se sentir contribuer au financement des retraites, à la bonne marche de l’économie en attachant soi-même un innocent sur les rails de la mort, des adieux, des séparations. Souvenirs des jours heureux, petits manteaux avec revers en fourrure, mains qui saluent sur les vieux films jaunis. Enfants aux yeux rougis autour de l’arbre de Noël comme une portée de chatons débusqués et déjà inquiets.

Gros plan télévisé sur l’enfant de la nouvelle année. En fond de scène, plus loin, des vieillards filmés à qui l’on a fait croire dès 19 heures qu’il était presque minuit, tentant de participer au compte à rebours et puis, après les festivités, vus de dos et se dispersant, certains en jaquette de papier, entrant dans leur chambre sans se saluer pour dormir.

Certes, bien que sa condition demeurât de la plus islandaise absurdité avec son soleil de minuit, il n’aurait jamais consenti non plus, une fois l’enfant venu, à attendre quatre heures un pédiatre dans la salle d’attente d’un hôpital bancal, examiner une partie de sa chair hurlante en train de combattre une otite spectaculaire. Il n’aurait pas non plus supporté qu’un jeune médecin riche auscultant le marmot lui dise que « si j’aurais » fini mon cours d’anglais, je travaillerais aux États.

Il ne comprenait pas l’acceptation de la puissance de désorganisation que représentait l’enfant. Quel plaisir secret trouvait-on à devoir se précipiter dans une garderie à la fin d’une journée, sous peine d’amende, comme dans un laboratoire d’armes bactériologiques? À devoir s’en remettre à une garderie à 5 $? Revenir avec sa progéniture couverte de poux, victime de maladies contagieuses, subir ponctuellement la grève perlée des grandes éducatrices spécialisées qui y travaillaient. Il en avait conclu que seules les personnes très riches au Québec ou les très pauvres avaient des motifs de prolonger l’accident historique que constituait cette nation valeureuse en terre d’Amérique.

C’est quand même curieux que l’on se réveille collectivement avec un déficit d’enfants, alors que tout est gratuit, l’école, les soins de santé — comme si nous approchions d’une bousculade apocalyptique de vieillards vers la sortie. Alors qu’il y a du jazz l’été, des humoristes subventionnés pour se dilater la rate au bord des piscines hors terre, le boulevard Taschereau, maman Dion, la parade Gay, les chambreurs de l’Armée du salut, le Journal de Montréal, la bonne humeur d’une vente de trottoir sur le boulevard Saint-Laurent, Marie-Josée Taillefer et sa mère, l’une avec trop de dents, l’autre avec pas assez, du monde courageux comme c’est pas possible avec une hostie de bonne recette de « spaghatt » à part de ça, un oncle mort dans la police, un tapis sauve-pantalon sous l’arbre de Noël en polystyrène, Ville d’Anjou, Minuit chrétiens, le petit couple de comptables qui font baptiser leur fille « Liberia » en pensant que c’est un paradis fiscal, la tante qui appelle de la maison de vieux pour raconter l’épidémie de gale, placée sur le « hold », et qui s’est fait voler aussi, et l’on entend près du téléphone une autre pensionnaire qui crie dans une réminiscence autoritaire : « secrétaire Gratton, secrétaire Gratton! »

Christian Saint-Germain