CONSTAT
La guerre ou la mort dans le désir
« La carte n’est pas le territoire. » Cette phrase de l’historien Michel de Certeau, je l’ai citée tant et plus, la plaçant en exergue, déjà, de mon roman Lueur, paru en 1979. Ce roman, je l’avais voulu traduction d’une quête intérieure du monument corporel gravé de lettres (de tatouages), en partie effacées mais tout de même présentes, lettres-retours des refoulés, qu’en psychanalyse on nomme aussi pulsions. Je donnais à cette écriture, et donne encore, le nom d’archéologie du dedans.
Et c’est ainsi que je conçus l’écriture du livre Les femmes et la guerre. Après avoir déplié et lu les cartes géographiques des pays où mon amie journaliste Monique Durand et moi allions œuvrer, après avoir lu bien des écrits touchant à la guerre, aux désastres humains, aux violences de toutes sortes et à la relation complexe qu’entretiennent avec la mort ceux qui la donnent — ou qui la subissent avant l’inévitable arrêt de l’horloge biologique —, je désirais, plus loin que les cartes et que les analyses sociologiques, déborder de tous les cadres assignés, je désirais plonger moi-même dans les eaux de l’inconnu.
La mort en acte
Arpenter, comme une archéologue des âmes et de la mienne, les territoires dévastés de la terreur et de la mort en acte. Voir de mes propres yeux, entendre de mes propres oreilles, toucher de mes mains, mais toujours branchée sur l’autre-en-moi, ce que les autres, tout-autre, avaient exploré de la mort en acte dans l’état de guerre.
Il me semblait que l’expérience du terrain était consubstantielle du livre à venir. Il me semblait d’une même coulée cognitive que l’écriture du livre m’offrait le sentier le mieux éclairé pour avancer, tant bien que mal, sur ce terrain ombrageux encombré de débris et de vestiges. Que l’écriture, par ses propriétés mêmes qui sont à la fois rassurantes et déroutantes, saurait faire parler les débris. Je savais cela de sa seule pratique, soutenue une vie durant. N’en avais aucune preuve scientifique ou philosophique. Et n’en ai toujours pas. Les ayant, d’ailleurs, ces preuves, je n’écrirais plus.
Et sur le terrain, l’écriture fut possible grâce aux paroles de femmes, mais aussi de certains hommes qui semblaient avoir le même type d’intimité féminine avec la mort — sorte de complicité faite de gestes tendres, de phrases murmurées, de rires enfantins et même parfois de larmes, comme si remontait du fond d’eux-mêmes une danse archaïque apprise d’une mère aimante, déployée avant le discours de la loi et du langage structuré, et qui aurait consisté en une absolue interdiction de violer et la vie et les corps. Ce qui les laissait stupéfaits face aux horreurs de la guerre. Interdits. Dans l’entre-dit des discours structurés. De ce qui n’a pas encore été dit au sujet de la guerre et du désir de mort. De paroles qui veulent naître pour que la paix — et le bonheur de vivre tout simplement sa vie — devienne possible. C’est-à-dire : imaginable.
Je ne peux pas ici redonner ce que m’ont appris les langues vernaculaires, bosniaque, arabe, ourdou, etc., puisque je ne les connais pas. Mais l’écriture eut le don, dans le livre, de traduire en sa musique innée leurs intonations, leurs souffles, leurs cris ou leurs chants — et même leurs silences —, tant l’écriture possède ses réseaux autochtones de partitions. Ne fussent que pour les harmonies, mélodies, tonalités (ou atonalités) des langues territoriales inconnues, pour ce qu’elles ont à ouvrir du champ sémantique, malgré l’opacité apparente, l’arpentage ethnographique est nécessaire. Pour une meilleure intelligence de l’autre. Et de soi.
Dans l’« Avant-voyages », j’écris combien nous ne savions pas ce que nous allions trouver. N’étant pas angoissée de nature et fascinée depuis toujours par cela même qui m’échappe, l’état de doute pesait quand même beaucoup dans mes bagages. Voilà pourquoi j’ai vite cessé de me dire, ce qui était une contrainte et une censure, « je ne suis ni ethnologue, ni sociologue, ni reporter de guerre, ni spécialiste de tout ce qui vous donne une carte d’accès aux diverses explorations de la planète, qu’est-ce que je m’en vais faire dans ces contrées-là, et à quel titre? » et je choisis, poète de métier, pour l’établissement des fondations mêmes de l’exploration, le doute. Stylo et carnet pour seul compas, le doute serait ma demeure. J’assisterais aux entretiens réalisés par ma collègue journaliste Monique Durand. J’écouterais. Je regarderais. Je noterais. Je noterais les visages et les paysages, les paroles humaines, les bruits des villes et des campagnes, le chant des oiseaux, les sons des animaux. Je noterais les dévastations et les beautés, les récoltes brûlées et les rivières qui continuent de couler. Je serais à l’écoute des folies et des délires — il y en eut plusieurs. J’oublierais mes savoirs, mais laisserais affleurer mes pensées issues d’eux. En d’autres mots, je serais présente et à la « bonne distance ». La disponibilité serait l’hôte de cette demeure nouvelle fondée sur le doute.
En elles aussi le désir de la guerre
Avant de partir, nous osions formuler entre nous ce qui, à travers toute l’opacité de l’intelligence relationnelle des femmes et de la guerre, nous semblait tout de même une évidence, quoique teintée d’incertitude : si la guerre existe depuis que le monde des humains est monde, il est impossible que les femmes en soient tout à fait absentes ou innocentes. Si la guerre existe depuis la nuit des temps, à travers toutes les civilisations, toutes les cultures et toutes les religions et sur tous les continents, il faut oser penser, si tant est que l’on veuille avancer dans la connaissance de cette pulsion de mort en acte, ainsi que nous l’avons écrit, chacune à notre façon, il faut risquer cet énoncé et le placer à l’orée de cette aventure : les femmes ont elles aussi quelque chose à faire dans cette interminable histoire de guerre humaine. Elles ont aussi en elles des pulsions mortifères, guerrières, belligérantes, haineuses, vengeresses, meurtrières. Et pas seulement les femmes qui prennent les armes. Aussi les femmes victimes. Pour nous, il fallait oser ces intuitions. Oser ne pas nous exclure, nous deux et chacune, du désir de guerre ou de violence. Qu’il soit légitime, comme dans la résistance à l’ennemi abusif ou dans l’autodéfense. Ou encore illégitime, comme dans ces toiles d’araignées intérieures, qu’on dirait ataviques, tissées à étouffer jusqu’à se vomir en éclats de feu et de sang, et comme dans l’inconscience.
Nous nous disions cela. Et presque tout bas, tant ces présupposés n’étaient pas courants dans ce mouvement féministe auquel nous appartenions pourtant de tout cœur.
Et nous nous disions qu’autrement, si les femmes de la terre n’avaient pas eu quelque chose à voir dans la guerre, avec la puissance intime dont elles sont douées, puissance que le mouvement féministe a révélée publiquement à partir de la seconde moitié du vingtième siècle, si les femmes étaient depuis toujours, fondamentalement et consubstantiellement opposées à la guerre — de toutes les fibres de leurs plus profonds désirs —, il n’y aurait plus, et depuis belle lurette, de guerre.
Nous pensions donc que, malgré la dominaton millénaire des mâles humains sur les femelles humaines, malgré toutes les subordinations (et tous les assujettissements) éco no miques, sociales, philosophiques et sexuelles, les femmes avaient en elles, et depuis toujours, cette formidable puissance d’arrêter les guerres. Et que cela ne s’était pas passé.
Et nous ne pouvions par conséquent être d’accord avec ce slogan féministe des années récentes, mille fois brandi et ressassé : « Les femmes donnent la vie, les hommes donnent la mort! »
Nous savions qu’il nous fallait outrepasser ce binarisme facile. Qu’il nous fallait dépasser ces oppositions primaires. Qu’il nous fallait travailler dans un esprit de conjonction, selon l’expression de Gilles Deleuze dans Mille Plateaux. Le projet ne se formulait donc pas ainsi : ou bien la guerre, ou bien les femmes. Mais plutôt : la guerre et les femmes.
Nous comprenions donc qu’il nous faudrait descendre dans les profondeurs abyssales de l’âme humaine. Et notre chemin hasardeux fut éclairé par les écritures de femmes qui, avant nous mais autrement, s’y étaient risquées. Il y en eut plusieurs. J’aimerais nommer : Colette, Gabrielle Roy, Anne Hébert, Virginia Woolf, Susan Sontag, Marguerite Duras, Luce Irigaray, Michèle Montrelay, Annie Leclerc, Hélène Cixous.
C’est ainsi que nos partîmes à l’aventure. Dans cet esprit-là.
Et nous avons eu le bonheur de découvrir sur le terrain, malgré tous les malheurs rencontrés, que les femmes là-bas, non seulement voulaient bien répondre à nos questions, mais qu’elles nous précédaient bien souvent, en posaient d’autres, de sorte que nous avancions ensemble, même à tâtons. En d’autres mots, elles étaient mues par ce même désir de connaissance. Elles voulaient s’en sortir. Elles brûlaient de parler.
S’il est un enseignement général que nous pouvons tirer de cette écriture-lecture — je dis général car il fut formulé inlassablement dans tous les pays et dans chacune des langues —, c’est que la guerre primordiale des humains, celle à la base de toutes les autres est bien la guerre millénaire faite aux femmes par le « sexe fort » des hommes. L’expérience de terrain nous a fait rencontrer, à travers les multiples témoignages, une réalité à laquelle nous ne nous attendions pas, du moins la croyions-nous une construction de nos pensées d’Occidentales féministes : celle que les femmes (et certains hommes), d’une culture et d’une langue à l’autre, ont nommé de leurs mots « la guerre dans la guerre », une espèce de guerre transnationale, transethnique et transreligieuse. Une guerre qui transcende toutes les autres et qui serait même, selon plusieurs, la clef de toutes les guerres.
On savait que l’état de guerre était un défi à la loi. Que toutes les guerres du monde sont une permission aux peuples d’une vie hors-la-loi. Et l’on commence à comprendre, avec la guerre faite aux femmes (ou aux enfants) par le viol, que la guerre est aussi un défi au désir. Le viol, c’est l’entrée de la mort dans le désir même. Telle est sa perversion. C’est cette jouissance, dans et par le désir de mort, qui différencie radicalement pornographie et érotisme. Tel est l’effet dévastateur de ce crime de guerre. Et l’on n’a pas pris encore toute la mesure du champ psychique de désolation creusé chez les enfants issus de cette mort, terreau de futures guerres possibles faites de pulsions de vengeance venues de la mort même matrice du désir.
L’insondable aptitude au bonheur
Un autre enseignement, et non le moindre, touche à la beauté du monde. Chez les éclopés, physiques ou psychiques, des guerres, nous avons trouvé une aptitude insondable au bonheur, traduisible seulement dans l’art : musique, danse, peinture ou poésie. Nous avons rencontré une étonnante capacité de contemplation des ruines, songeant à ce que la critique dite postmoderne a nommé « esthétique de la lacération ou de la blessure ». À cette façon de recréer le monde (d’en faire une recréation) à partir de son désastre même, j’ai tenté d’être fidèle dans ma propre écriture.
Pour illustrer cette esthétique, fondée sur une éthique de vie face à la mort en acte, je donnerai ce seul exemple. À Sarajevo, des guides devenus amis et ayant souffert de l’interminable siège de leur ville chérie en partie détruite nous conduisirent au quartier nommé par tous ses habitants « Hiroshima », car c’est le plus dévasté, le plus bombardé, le plus meurtri. Et dans cette soirée de soleil tombant en mille couleurs vives sur le vieux quartier médiéval devenu le jeune musée des ruines, nous avons vu nos amis exaltés dans la pure contemplation de ces sculptures géantes, mouvantes sous le ciel clair et sous les chatoiements des rayons obliques. Aucun plan préalable d’architecte ou de sculpteur génial n’avait présidé à cette installation. Seul l’accident terrible de l’histoire avait créé de toutes pièces cette œuvre d’art offerte à notre admiration. Nous aurions pu être à l’Acropole ou encore au Colisée de Rome. Nous étions en l’an 2000, face à l’Hiroshima de Sarajevo. Le temps se trouvait, en cet espace précis, démultiplié, stratifié et la conscience que nous en avions venait de l’œuvre fortuite. Reconstruite par eux, par nous, comme il en faut toujours après les tragédies humaines, en nous donnant cette immuable leçon : la vie se poursuit pour ne pas être tombée dans le désœuvrement.
C’est bien ça que signifie pour moi l’écriture, quelle que soit la trame sur laquelle elle est tissée, de la plus anodine à la plus tragique.
L’écriture, au sens où l’entendait Elias Canetti dans La conscience des mots, se résumerait en trois aptitudes : le don de la compassion, celui de la méta morphose et celui, oh combien plus difficile à comprendre mais que nous avons éprouvé quotidiennement au cours de nos pérégrinations, de la capacité, face aux forces de la mort et au néant, d’opposer la vie même et de la recréer.
Et c’est pourquoi aussi nous avons rêvé le monde tout autant que nous l’avons pensé. « Rêver l’Autre » — titre d’un livre du psychanalyste René Major — fait partie intégrante du processus de co-naissance.
Madeleine Gagnon