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 Spirale no 189, mars-avril 2003 

CONSTAT

L’ère de la dictature prétorienne

Rien ne permet de prévoir si la « guerre » contre l’Irak aura été effectivement déclenchée ni quelle ampleur elle aura prise au moment où ces lignes paraîtront. Je les écris dans l’atmosphère ambiguë des fêtes de fin d’année, à un moment où nous nous sentons plus éloignés que jamais, depuis la fin de la guerre froide, de toute lueur d’intelligence politique. Les hommes de pouvoir qui sont aux affaires fignolent le scénario d’une série en direct censée prendre l’affiche le 27 janvier. Que cette vaste opération punitive ait lieu ou non, qu’on la livre maintenant ou plus tard, il faut s’interroger sur la nature du régime politique qui la prépare.

Si nous n’avions affaire qu’à la continuité habituelle de la défaillance humaine, l’heure ne serait pas aussi sombre ni aussi grotesque. Nous sommes en effet habitués de toute histoire à voir l’humanité bégayer et piétiner dans son sang. Mais nous assistons depuis deux ans, dans la politique internationale des États-Unis, à une régression mentale surprenante et lourde de conséquences. De formidables haines s’amassent pour longtemps dans les vastes contrées que Bush, Blair et Cie croient pouvoir soumettre à leur loi. De sourdes colères grandissent aussi, je crois, en Occident, devant le terrorisme d’État qui s’érige sur les décombres de l’effondrement du 11 septembre, dont nous soupçonnons que nous ne serons jamais en mesure de saisir toutes les ramifications ni de déchiffrer les multiples complicités.

Il faudrait pouvoir crier le dégoût de tout ce qui, parmi nous et en chacun de nous, concourt activement et passivement à l’enrégimentement des esprits et à l’acceptation de la mauvaise foi la plus crasse. Mais nous sommes trop bien nourris, trop gavés des produits de notre culture, trop dociles aux contraintes invisibles du système pour que notre révolte prenne corps et réussisse à rompre le cours des choses. Une rupture (ou une série de ruptures) se produira néanmoins, imprévisible dans ses modalités. Elle viendra tôt ou tard des conséquences mêmes de la politique qui, selon ses promoteurs, vise à l’éviter.

La rhétorique qui accompagne la mise au pas du monde par le gouvernement Bush (nouvel essai de Gleichschaltung planétaire) se prévaut de la catastrophe qu’il n’a pas su ou pas voulu prévenir. Tout se passe comme si ce gouvernement croyait pouvoir indéfiniment ignorer ou masquer qu’il est lui-même la pièce centrale du terrorisme qu’il prétend combattre. Le monde est entré dans une spirale de violence illimitée où le terrorisme n’est que le combustible nécessaire à la fonction répressive d’une machine de guerre qui tient lieu de politique. Colin Powell, militaire civilisé, plus conscient que les civils militarisés des limites de toute « solution » armée, est rapidement devenu le porte-parole embarrassé d’un processus de décision auquel le politique ne participe plus. La rhétorique terrorisante de la lutte au terrorisme ne lui laisse aucune place.

Le terme « terrorisme » condense en lui l’ensemble de la nébuleuse destructrice qui, comme un gaz perfide et létal, susceptible de fuir de tous les pores de la société et de se répandre n’importe où à toute heure, menace la sécurité, la prospérité, la démocratie, les libertés des sociétés occidentales. C’est l’ennemi général et indistinct, l’anti-humanité par excellence. Dans cet usage absolu du terrorisme, Gulf War II a pour principale fonction de relancer un processus menacé d’essoufflement depuis que l’opération afghane se délite sans avoir atteint ses objectifs antiterroristes.

Il est évidemment difficile d’apprécier jusqu’où l’opération irakienne est réfléchie chez ceux qui l’ordonnent et l’organisent. À première vue, par rapport à la rhétorique antiterroriste elle-même, elle peut paraître contre-productive. En dépit des amalgames que Washington s’efforce d’établir entre l’Irak de Saddam et la menace terroriste, la sauce discursive a de la peine à prendre. Le lien entre la sécurité intérieure des États-Unis et le renversement de Saddam Hussein n’a rien d’évident. De fait, il n’y en a pas. Quant à la menace que l’Irak présente localement, elle semble, elle aussi, fort peu crédible. Le seul pays qui pourrait se sentir éventuellement menacé, Israël, a montré par le passé qu’il était apte et déterminé à agir de son propre chef pour étouffer toute « menace » dans l’œuf. Au pire, ce sont les opérations américaines elles-mêmes qui risquent, en attirant des représailles irakiennes sur l’allié local des États-Unis, de mettre en péril la sécurité de la population israélienne (comme l’a montré la guerre du Golfe I).

Qu’importe, si l’association Saddam-terrorisme (ou Saddam-menace-à-la-sécurité-du-monde) ne fonctionne pas tout de suite. Rien, en effet, n’empêchera que l’opération elle-même, quel que puisse être son « succès » militaire, contribue à la longue à grossir les rangs de ceux qui voudront en découdre avec l’Occident et avec les États-Unis en particulier. Consciemment ou inconsciemment, les dirigeants républicains travaillent avec assiduité au renforcement et à l’élargissement des sentiments antiaméricains. Pendant dix ans, la première guerre du Golfe et ses suites ont pu faire illusion : elles n’avaient produit ni dans l’immédiat ni dans les années subséquentes les effets qu’on pouvait en redouter. Une décennie plus tard, les événements du 11 septembre sont venus tardivement infirmer cet optimisme prématuré : si ces attaques ont effectivement été montées par les groupes incriminés, c’est bel et bien l’ingérence croissante des États-Unis dans la région et, au premier chef, la présence prolongée des troupes américaines sur le sol saoudien qui semblent avoir motivé une partie du réseau d’Al Kaïda et son présumé dirigeant, Ben Laden, à passer à l’action.

Or la première guerre du Golfe, malgré toute l’ambiguïté qui l’entourait (pensons notamment aux signaux trompeurs que l’ambassadrice américaine aurait — délibérément ou maladroitement, on ne sait trop — envoyé à Saddam Hussein) pouvait tout de même prétendre répondre à une agression initiale de la part de l’Irak. Sans compter qu’en proclamant l’annexion du Koweit, qu’elle fût historiquement justifiée ou non, puis en manquant de retirer unilatéralement ses troupes avant le début de l’offensive américaine, Saddam n’avait pas brillé par l’intelligence politique. La seconde guerre, si elle a lieu, se déroulera dans des circonstances complètement différentes. Même dans le cas où, à force de chantages, le gouvernement Bush parvient à arracher l’aval du Conseil de sécurité, la légitimité d’une intervention armée apparaîtra faible. Chacun sait bien que les motifs de sécurité invoqués par l’administration Bush ne tiennent pas. Mais que cachent-ils donc?

S’agit-il de libérer un peuple de l’oppression qu’exerce sur lui son propre gouvernement? Ce serait alors l’ensemble du système international qu’il faudrait remettre en cause et le principe des souverainetés étatiques qui le régit. Et, en admettant même que ce principe dût être un jour remis en cause, il faudrait commencer par faire respecter le droit international là où les peuples sont opprimés par un gouvernement étranger. Comment prétendre vouloir libérer le malheureux peuple irakien en l’arrosant de bombes, aussi « intelligentes » soient-elles, alors qu’on n’est pas même disposé à exercer la moindre pression économique, financière et politique sur le gouvernement israélien pour qu’il respecte les résolutions des Nations unies relatives aux territoires qu’il occupe illégalement depuis 1967? Comment imaginer un instant qu’une inconséquence aussi flagrante puisse être acceptée par ceux qui en sont victimes?

Trêve de naïveté, il s’agit bien entendu de mettre la main sur le pétrole. Mais cet objectif lui-même, à la réflexion, n’emporte pas la conviction. Le monde occidental ne manque pas de pétrole, et l’Irak ne demande pas mieux que de vendre le sien au prix du marché. Ce sont les instances internationales qui, sous la pression américaine, limite ses exportations de brut. À vrai dire, le contrôle américain sur les ressources pétrolifères irakiennes vise principalement les concurrents économiques des États-Unis : l’Europe et le Japon. L’opération contre l’Irak aurait donc pour but de consolider l’hégémonie américaine. Si tel est le cas, il s’agit d’un combat d’arrière-garde livré par une puissance qui cherche à compenser par sa supériorité militaire une économie en déclin. Le pétrole n’est pas la source d’énergie de l’avenir, et l’avantage que peut procurer le contrôle de la région du Golfe sera de courte durée, sans compter que les coûts de l’opération, par nature imprévisibles, ne pourront qu’alourdir la dette américaine et grever l’expansion de son économie civile.

L’opération projetée contre l’Irak n’est donc « rentable » que d’un seul point de vue, et c’est celui de cet ensemble qu’Eisenhower dénonçait il y a longtemps déjà comme celui du complexe militaro-industriel américain. Ce dernier a beaucoup perdu avec la fin de la guerre froide, qu’il a tout fait pour prolonger, jusqu’à ce que l’adversaire lui en enlève la possibilité. Le terrorisme vient à point nommé combler ce manque. La guerre du Golfe numéro deux, outre les bénéfices marginaux que pourront en retirer les grandes pétrolières américaines, ne vise donc nullement à combattre un « mal » dont le complexe militaro-industriel a grand besoin mais à créer les conditions de son expansion. Tout empire en déclin tend à se maintenir en militarisant ses rapports avec le reste du monde. Ou plus exactement, en l’espèce, avec ce reste du monde, qui, faute d’obtempérer à la loi du plus fort, s’exclut de l’humanité. L’empire américain est entré, au-dedans comme au-dehors, dans l’ère de la dictature prétorienne.

Thierry Hentsch