Hervé Guibert, le plus que vif

« [T]rente ans après sa mort, Hervé Guibert est encore vivant », avance d’emblée Arnaud Genon dans ce dossier. Bien avant cette année de commémoration, les publications, les expositions et les évènements en tout genre qui lui ont été consacrés se sont en effet multipliés en France comme ailleurs, particulièrement au cours de la dernière décennie. Deviner les raisons de la pérennité́ d’une œuvre, au-delà̀ de certaines idées auxquelles nous avons été habitués, est toujours sans doute un peu périlleux. Mais n’est-ce pas une contingence[1], la rencontre d’un talent singulier à une époque donnée, qui explique, ne serait-ce qu’en partie, la postérité́ de Guibert ? Il y aurait chez lui ce que l’on pourrait appeler un destin, que Marie Darrieussecq nomme ici avec justesse et qui, à n’en pas douter, a marqué la lecture qu’on a pu en faire : « Le paradoxe de Guibert, ce très jeune mort, c’est qu’il était formidablement vivant. C’est sa vitalité́, peut-être, qui me le rendait si proche, et c’est peut-être grâce à elle, et à cette urgence contre la mort, que ses livres restent si forts aujourd’hui. La littérature, m’a-t-il appris, c’est l’ici et maintenant. » S’il est déjà̀ connu et célébré́ par ses pairs dès la parution de ses premiers écrits, c’est à partir d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie que Guibert connaît la notoriété. Comme on le sait, l’annonce du sida a, d’une part, accéléré le rythme de son travail devenu effréné́ face à la mort inéluctable – sept livres écrits en quatre ans depuis ce roman du sida. D’autre part, cette annonce a également insufflé à l’écriture la « force » qui exsude de ses derniers livres et qui nous le rend, encore aujourd’hui, extraordinairement vivant : en décrivant un corps malade et un avenir d’ores et déjà̀ condamné, un destin au bord du gouffre, il se sera tenu au plus près de la vie. C’est en ce sens que Guibert, ce plus que vif, semble encore nous hanter. En font foi plusieurs des textes recueillis dans ce dossier où se dessinent diverses filiations et où Guibert, sans doute par la force de cette proximité́ d’avec la mort, est devenu une figure d’identification multiple, intériorisée ou idéalisée. Figure paternelle, frère d’écriture, écrivain par excellence, fantôme chéri, il n’en finit pas de séduire diversement en ces pages.

 

ÉCRITURE DE L’OBSCÈNE

Il est pourtant un Guibert autrement plus obscur, méconnu de plusieurs, qui inquiète l’écriture amie et l’image envoûtante que l’on garde en mémoire. Très peu de commentaires, en effet, dans le corpus considérable qui lui est consacré, sur les violences et les perversions déployées à partir de La mort propagande, premier ouvrage publié à l’âge de 22 ans[2]. Dans les romans comme dans le journal posthume, les scènes pédophiles, qui ont énormément gêné le jeune lecteur que j’ai été qui ne savait qu’en faire, la violence sexuelle et les sévices corporels forment un puissant moteur de la cruauté – une barbarie, dirait Guibert – qui pousse parfois le texte en ses plus extrêmes retranchements. Dans Vous m’avez fait former des fantômes, roman touffu aux accents sadiens et au style souvent sibyllin, une bande d’hommes sans foi ni loi kidnappent des garçons en bas âge pour ensuite les torturer et les entraîner au combat. Pornographie, violence et jeux cruels se côtoient dans cet univers fabulé où l’enfant est l’objet de toutes les monstruosités. Que signifie cette cruauté, bien loin de la méchanceté et de la mesquinerie qui, chez Guibert, sont souvent une façon de mettre à l’épreuve l’amour que lui portent les siens ? À quoi peut-on attribuer le peu d’intérêt accordé à ce versant obscène de l’œuvre, comme en témoignent d’ailleurs les contributions à ce dossier ? Serait-ce par pudeur, par gêne, que la critique esquive certains livres par ailleurs moins lus depuis les dernières années ? Des textes tels que Les lubies d’Arthur et Vous m’avez fait former des fantômes sont-ils tenus à l’écart parce que leur lecture pourrait écorcher la mémoire du cher ange aux cheveux bouclés et à la moue boudeuse ? Ou serait-ce encore une forme d’autocensure qui nous éloigne aujourd’hui de ces livres et de l’imaginaire obscène qu’ils déploient, alors que sévit un moralisme parfois exacerbé ? À la sortie d’Hervelino au mois de janvier 2021, récit où Mathieu Lindon relate les deux années passées avec l’ami Guibert à la villa Médicis, et que recense Benjamin Gagnon Chainey en ces pages, François Bon s’emporte sur Twitter : « Et l’éloge direct de la pédophilie dans les deux premiers livres de Guibert, il en parle ? »

Oui, Lindon en dit quelques mots, sans doute pour dédouaner son ami : « La pédophilie souffrait à l’époque d’une réprobation moindre qu’aujourd’hui et, tout en n’étant par chance pas amateurs, ça nous amusait d’entretenir l’équivoque. Hervé la prolongea avec Voyage avec deux enfants, titre dont je me moquais en raison de l’exagération de l’enfance, vu que, si les protagonistes n’étaient pas tout bonnement en âge de voter, c’était d’un chouïa. Quoi qu’il en soit, l’enfance ou l’adolescence cessa d’être le thème principal puisque, comme ses lecteurs savent, l’un des enfants était Vincent dont Hervé devint fou, avec des infortunes diverses. » Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur la rhétorique que met en place Lindon pour substituer la pédérastie à la pédophilie. On pourrait aussi longuement analyser l’« amusement » que procure le traitement de la pédophilie, ce « thème à la mode » présent dans les œuvres de Guibert et de Lindon, comme dans bien des fictions des années 1980.

Entendons-nous : Guibert n’est pas Matzneff. Et imaginer la pédophilie pour tromper son monde ou être de son temps, voilà qui, à défaut de ne pas être l’entreprise la plus louable, n’est pas un crime, loin s’en faut. Ce que souligne l’interpellation de François Bon, c’est à mon sens une certaine incapacité́, celle de concevoir la littérature autrement qu’à travers le prisme d’une représentation du monde qui, par extension, serait acceptable. À bien des égards, la pédophilie – de manière générale, on pourrait en dire tout autant de l’imaginaire obscène que développe l’auteur – demeure un point aveugle chez les lectrices et les lecteurs de Guibert. Je me demande si cet impensé ne cacherait pas un désir inconscient, celui de ne pas « entacher » une écriture et un homme qui a séduit plusieurs d’entre nous, dont nous avons été très vite amoureux.

 

LA DEMANDE D’AMOUR

Cet amour, Guibert l’appelle de ses vœux dans un passage désormais célèbre de son journal, cité par Arnaud Genon et Katrie Chagnon dans ce numéro, où il s’imagine « un fantasme d’insémination, d’enfantement : mettre vingt ans après sa mort, un siècle après sa mort, un fantasme d’écriture dans un corps étranger ». Ce corps dont il est « par avance amoureux » et qui porterait son œuvre, Guibert entreprend ainsi de le séduire en infléchissant une lecture à venir qu’il conçoit comme le lieu du désir, scène d’union charnelle et de procréation projetée[3]. Il s’avère tout de même que l’opération fantasmée semble avoir agi comme une incantation. Comme l’explique Claire Legendre dans un dossier de La revue littéraire paru il y a dix ans : « [...] les lecteurs de Guibert ont été, sont encore amoureux de lui éperdument. Je crois – je suis sûre – que c’était le but. Une écriture qui s’assume comme un appel au désir, à l’amour, sans honte de vouloir susciter cela chez le lecteur. Ni commisération ni distance ni docte respect. Car tout cela ne sert à rien[4] ». Ce désir de proximité qu’appelle l’écriture de Guibert se fait encore sentir dans le discours tenu sur l’écrivain en ces pages. À propos de l’enseignement de Catherine Mavrikakis, grande lectrice de Guibert, Chloé Savoie-Bernard confie : « [i]l n’arrive pas tous les jours de tomber amoureux d’un écrivain. Guibert, Catherine nous l’a assurément transmis. Il s’était infiltré en nous. Il fait partie des saints qui sont toujours avec moi ». C’est donc une image de l’introjection, image hautement eucharistique, qui fait écho au désir d’union dont il a été question précédemment, qui se révèle ici pour dire un certain rapport à l’écrivain.

À quelles lectures de Guibert nous conviera-t-on dans les prochaines années, les prochaines décennies ? Assistera-t-on un jour à une profanation de l’homme et de son œuvre, au sens où l’entend Giorgio Agamben, c’est-à-dire à la « restitution d’un usage commun », désacralisé, que l’on pourrait en faire ? Dans ce dossier, c’est un legs souvent pétri de désirs plus ou moins conscients pour le corps et le corpus de l’écrivain qui nous est donné à lire. À la fois sanctifié et cannibalisé, placé sur un piédestal et dévoré, Guibert demeure, à bien des égards, un objet de tous les fantasmes. Au-delà de cette lecture « fascinée » de l’écrivain, une part de son héritage résiderait dans la transmission même de ce fantasme d’écriture. Pensons au fantasme photographique et scriptural de Moyra Davey (partiellement transmis à son fils) ; à la tâche dont Chloé Savoie-Bernard hérite de Catherine Mavrikakis (« J’ai bien appris mon rôle : comme Catherine l’avait fait avec moi, avec nous, je tente d’inoculer[5] Hervé à mes élèves », écrit-elle) ; au récit déployé par Kate Zambreno où l’écriture, souvent analogique, parfois mimétique, est à la remorque de son admiration pour l’auteur d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Ces pratiques littéraires et artistiques nous engagent ainsi à concevoir ce que l’on pourrait appeler une « généalogie fantasmatique ». En cela, Hervé Guibert a été – et demeure – celui qui sème un désir de littérature.




[1] Je pense ici à une certaine lecture du génie de Marcel Proust qu’a développée Hélène Cixous dans son séminaire, et à laquelle revient Jacques Derrida dans Genèses, généalogies, genre et le génie (2003) pour dire la contingence de l’événement et son inconditionnalité absolue : « Il y va dans toutes les histoires de génie d’un aléa inéluctable, d’un coup de destin, d’une marque de contingence qui fait de chaque cas un cas. »

[2] Je tiens à saluer Louis-Daniel Godin, rare lecteur qui se soit attardé, dans plusieurs de ses travaux, à la représentation riche et complexe du désir de l’enfance et de l’enfant chez Guibert.

[3] Ce fantasme répond sans doute à un manque, ou encore à une frustration, lié au désir d’enfantement. Dans son journal, Guibert s’identifie au bananier qu’il possède et qui, tout comme lui, ne porte pas fruit. Il s’imagine également anéantir une possible progéniture de Thierry, son amant bisexuel : « En le buvant à la souche, dévorer la progéniture de T. (être l’ogre anticipé) ». Cette question riche et complexe mériterait, à elle seule, un long travail d’analyse.

[4] Claire Legendre, « Le seul personnage », dans Hervé Guibert (1955-1991), La revue littéraire, no 51, décembre 2011, p. 25.

[5] Je souligne.