Le risque déplacé

31 juillet 2017

Tabarnak. Mise en scène d’Alain Francoeur. Une production du Cirque Alfonse présentée dans le cadre de Montréal complètement cirque, à la Tohu du 5 au 20 juillet 2017.
Vice et vertu. Direction artistique et scénario de Samuel Tétreault ; textes de Jean-Pierre Cloutier et Samuel Tétreault ; mise en scène et scénario d’Isabelle Chassé, Patrick Léonard et Samuel Tétreault. Une production des 7 doigts présentée dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, en partenariat avec Montréal complètement cirque, la TOHU et la Société des arts technologiques, à la SAT du 10 juillet au 6 août 2017.

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Tabarnak et Vice et vertu : avant le début des représentations, il fallait déjà reconnaître que quelque chose se trame depuis quelque temps pour que les deux compagnies québécoises prenant part à cette 8e édition du festival Montréal complètement cirque créent des spectacles intérieurs qui se répondent à ce point, et ce dès leurs intitulés. Et il y aurait sûrement autant à dire sur la concordance de ces thématiques, que sur l’incapacité des médias culturels à interroger la chose. Pour ma part je ne crois pas qu’il s’agisse totalement d’un hasard si les plus récentes productions du Cirque Alfonse et des 7 doigts se veuillent parallèlement le lieu d’une relative transgression[1].

On sait que tabernacle, qui a été travesti pour donner notre bon vieux sacre, faisait au départ référence à une tente. Laissons le vice de côté, du moins en apparence, pour rappeler que vertu aussi a donné naissance à quelques beaux jurons – notamment vertubleu et tudieu – alors que ce substantif évoque la puissance, le pouvoir, et s’apparente, pour les mêmes raisons, à virtuel. Là se situerait peut-être une véritable coïncidence : que les deux mots aient servi à nommer, dans le premier des cas qui nous intéressent, une création présentée à quelques pas du chapiteau de cirque traditionnel ; dans le second, une production logeant à la Société des arts technologiques (SAT pour les intimes).

D’un côté, la Cité des arts du cirque au milieu du Complexe environnemental Saint-Michel qui devrait devenir, avant quelques années, le deuxième plus grand parc de la métropole ; de l’autre, le Quartier des spectacles qui phagocyte presque tout sur son passage, à grand coups d’immeubles illuminés, concentré d’espaces à remplir à grand coût pour en laisser tellement abandonnés aux quatre coins de la ville. S’il y a loin, en apparence, de la Tohu à la Main, on a pourtant chaque fois affaire à des secteurs qu’on veut revitaliser en les nettoyant, attitudes qui ne sont pas étrangères aux thèmes centraux des œuvres du Cirque Alfonse et des 7 doigts.

Transitions difficiles

Le 20 juillet dernier prenait l’affiche, pour la dernière fois dans le cadre de Montréal complètement cirque, Tabarnak, suivant l’ajout de trois supplémentaires. Les documents promotionnels annonçaient « une fresque musicale aux allures de show rock, une invitation au rassemblement, une célébration de l’enfer et des cieux tout en cirque et en musique ». Jusque-là rien de nouveau puisque c’est à peu près en ces termes qu’on vend plus souvent qu’autrement, de nos jours, les arts vivants, tous genres confondus. Parallèlement, en s’amusant avec un passé rapproché, la troupe n’a pas manqué de titiller une fois de plus notre fibre canayenne[2].

Comme pour réaffirmer la chose, Stéphane Lavoie, directeur général et de la programmation du festival, a cru bon de répéter, lors de la soirée d’ouverture, qu’« on est en famille » ou qu’« ensemble on a rêvé cette fête annuelle ». Il a par ailleurs souhaité à tous « une tabarnak de bonne soirée », rendant hilare l’auditoire chaque fois qu’on lui a donné à entendre le fameux blasphème, prouvant, si besoin était, que le mot n’est toujours pas de l’ordre du commun.

Tabarnak exploite pertinemment le religieux en offrant de beaux pieds de nez à cette religion dont le Québec tente tant bien que mal de se débarrasser. À ce titre, que je mentionne cette courte scène où un condom devenu mitre grâce au souffle d’un acrobate explosera sous un coup de fouet. En écho, la chanson « Monsieur le curé » de Lionel Daunais s’intégrant dans une trame musicale néo-trad envoûtante au point de presque initier par moments un état de transe. En tout cas ça tourne, et ça tourne, et ça tourne, principalement dans les numéros intermédiaires ; c’est là, en outre, que le spectacle affiche quelques faiblesses, ce qui prouve que les moments de transitions s’avèrent généralement les plus difficiles.

History Is Repeating

Inscrit dans le programme « À nous la scène » des célébrations du 375e de Montréal – au même titre que dix autres exemples « de théâtre classique, de théâtre hilarant, lyrique, touchant et éclaté, interactif et créatif, de mime et de cirque » –, Vice et vertu a été conçu spécialement pour l’anniversaire de la métropole. Les 7 doigts n’ont pas prostitué leur démarche et continuent de « souligne[r] la possibilité de l’échange – en termes barthésiens : érotique, subversif, ludique – tout en nous rappelant les origines, les résistances et le pouvoir à l’œuvre lorsqu’on cherche à être à grandeur d’homme » (Charles Batson).

La posture que la troupe a adoptée il y a maintenant quinze ans se marie donc aisément avec les thèmes du déambulatoire du reste fort bien documenté dans lequel défilent, pendant plus de trois heures, une poignée de protagonistes de l’époque du Red Light et du burlesque de « la ville ouverte » : les Jean Drapeau, Pax Plante, Armand Monroe, Madame Beauchamp et Lili St-Cyr, pour ne nommer que ceux-là, reviennent jouer quelques tableaux-clés de notre histoire tourmentée, non sans que s’invitent pour se juxtaposer, sur scène ou en pensée, quelques figures et manifestations actuelles de notre paysage culturel. Aussi, puisqu’on suggère à l’auditoire de revêtir le style des années 1940, on ne sait pas trop, du moins au départ, qui fait partie ou non de la distribution, et c’est heureux. Puis lorsqu’on commence à reconnaître les acrobates, on ne peut qu’être époustouflé par le fait qu’ils se retrouvent dans les trois actes parallèles.

Or cette ubiquité n’est pas seulement admirable : elle impose, de concert avec le fol enchevêtrement des rôles, et afin d’entrevoir la constitution de cet univers digne d’une bande dessinée à la Dick Tracy, de reconsidérer les innombrables jeux de coulisse(s) opérant. Qu’on me permette en ce sens de forcer la note jusqu’à évoquer la skènè grecque où se cachait l’acteur, espace sacré devenu tabernacle en d’autres temps et d’autre mœurs. C’est cette limite que met en scène Vice et vertu : où se brouillent ce qui est défendu et ce qui peut être montré – pour chaque fois être éventuellement consommé.

Difficile de ne pas être touché par ces marginaux en chœur (Jean Cléo Godin) première mouture dont les chaudes luttes, un demi-siècle plus tôt, ont servi à mettre à mal la terrible moralité bourgeoise bien-pensante, pour ainsi faire de Montréal ce qu’elle peut être. Il y a certes de quoi s’émouvoir, oui, aussi de s’enorgueillir… tant qu’on n’oublie pas que la création québécoise a été victime de la censure (religieuse et judiciaire), du moins officiellement, jusqu’à l’aube des années 1980 ; que des raids ont été organisés dans les bars gays jusque dans les années 2000 ; ou qu’un promoteur, qui fréquente assurément les arts, déclarait en 2009 au sujet du mythique Café Cléopâtre : « This isn’t heritage. It’s just a nude dance club. »

Les 7 doigts ont eu raison de s’installer sur le boulevard Saint-Laurent, près des derniers vestiges sans cesse menacés d’un quartier qui continue malgré tout d’être l’intersection du vice et de la vertu, surtout lorsque s’illuminent les gros spots rouges à la porte de toutes les adresses culturelles, même les plus prudentes, pudiques voire pudibondes, salles dans lesquelles les shows sont aussi réservés que les sièges des abonnés : trop souvent il s’agit là de l’évocation pervertie d’une histoire qui ne s’affirme désormais que dans son effacement.

Désordres

Mardi dernier, Le Devoir publiait « Quand "À nous la rue" voulait dire autre chose », magnifique lettre d’un dénommé Félix Beausoleil dénonçant avec à-propos la grossière ironie derrière ce volet des célébrations du 375e de la métropole, volet qui compose également la programmation de Montréal complètement cirque : la récupération du fameux slogan que de nombreux jeunes (et moins jeunes) ont scandé il y a à peine cinq ans – cela suivi d’une récidive en 2015 –, avec les conséquences brutales que l’on sait. Or ce qui m’exaspère surtout dans cette affaire, c’est qu’avant cet étudiant on ne peut plus pertinent, personne sur la place publique ne s’est exprimé à ce sujet… hormis un(e) auteur(e) anonyme de NIGHTLIFE.CA, site qui se dit « LA référence en ligne pour la vie urbaine à Montréal » : « Cet été, Montréal est l’hôte de plusieurs événements. Un de ceux-ci est appelé "À nous la rue!" et non, aucun lien à faire ici avec le printemps érable de 2012, haha! » – un ha de plus et nous voilà en business…

Il serait tentant de reprendre, à l’instar de Beausoleil, l’acception la plus négative de cirque afin de décrire encore une fois l’état actuel de la culture et de certains discours sur celle-ci, pour en déplorer le désordre ; je ne manquerais pas de recycler l’expression bas art de Jacques Livchine qui rappelait l’opprobre historique de l’art circassien rimant avec marché public où l’on vend les objets les plus divers. En d’autres mots, dire que notre cirque veut se trouver ailleurs.

Avec Tabarnak et Vice et vertu, on a relégué le spectaculaire au second plan, au profit d’un récit plus élaboré, plus cohérent – pari qui n’est jamais gagné. Le travail auquel j’ai assisté corrobore les propos de Stéphane Lavoie, à savoir que « le cirque, ce n’est pas toujours ce que vous pensez ». Il s’agirait donc de déplacer le risque – à défaut de véritablement risquer le déplacé –, ce qui a tout de même pour effet de remettre en mouvement les concepts de mérite et de sécurité constamment au cœur de l’art circassien qui permet ici d’entrevoir le potentiel de réentendre autrement le mot d’ordre poliçons.

crédit photos : Montréal complètement cirque


[1] À Tabarnak et Vice et vertu il faudrait également ajouter, de la compagnie australienne Strut & Fret, Limbo, spectacle – que je n’ai pas vu – dans lequel les personnages ainsi que « la chaleur, la musique live, l’ambiance explosive et dangereuse des cabarets […] mènent aux enfers les plus délicieux publics du monde entier » (site du festival).

[2] Il faut également reconnaître le potentiel marketing du titre lorsque viendra le temps de vendre le spectacle à l’étranger, le fameux tabarnak ayant après tout fait notre réputation de Paris à Cancun.