Jamais seuls

07 février 2020

Promesses, Chorégraphie : Louise Bédard ; Interprètes : Marie-Claire Forté, Marilyn Daoust, Nicolas Patry, Sébastien Provencher, Alejandro De Leon, Louis-Elyan Martin ; Composition originale : Diane Labrosse ; Répétitrice et directrice de production : Christine Charles ; Conception lumières et espace : Julien Brun ; Direction technique : Jean-François Piché ; Costumes : Marilène Bastien ; Résidence de création : Agora de la danse, Circuit-Est centre chorégraphique, Notre-Dame-des-Prairies ; Présenté à l’Agora de la danse du 5 au 8 février 2020.

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À l’occasion des 30 ans de sa compagnie, après avoir porté au fil du temps de nombreuses créations, et collaboré avec des danseurs de plusieurs générations, la chorégraphe Louise Bédard se fait le plaisir de livrer aux spectateurs, sur la scène de L’Agora de la danse, le travail de longue haleine qui l’a tenue occupée ces dernières années. Inspirée des arts visuels et abordée comme une installation, la pièce Promesses offre une longue visite dans un univers au sein duquel le jeu et les liens entre les corps font office de moteurs de recherche.

Il n’y a pas de recette

La créatrice le répète : sa quête dans le monde de la danse n’a pas de fin, celle-ci est toujours inscrite dans la recherche, et c’est ce qu’elle démontre sur le plancher de danse. « J’aime le passage du temps, je me suis fait plaisir, j’ai créé quelque chose qui me ressemble. Je voulais aller là où je n’avais jamais été. Je voulais qu’on puisse éprouver ce travail ensemble pendant plus de deux heures, parce qu’il y a beaucoup de choses à dire, et encore plus à découvrir. » C’est cette importance de la curiosité qui confère au spectacle un je-ne-sais-quoi d’enfantin, ou peut-être est-ce une forme de pureté, d’innocence.

Sur la scène, organisée de façon à donner une impression de vastitude, où l’espace est si grand qu’il semble lui-même faire acte de présence, il y a d’abord cette façon un peu gamine d’aborder l’autre, par la taquinerie, qui rappelle les interactions de la cour d’école. Les interprètes (Marilyn Daoust et Sébastien Provencher) se pourchassent jusque dans les coulisses, entraînant dans leur course folle de brefs et légers éclats de rire. Mais la chorégraphie ne manque pas pour autant de sérieux – ce sérieux dont il faut faire preuve pour construire l’imaginaire, et pour croire à l’irréel tout en laissant paraitre ses traces. La scène donne l’impression de devenir une sorte de laboratoire où il serait possible, pour les scrutateurs en lesquels elle nous transforme, d’observer divers comportements humains. On assiste, un peu sur le mode du collage (un art que la chorégraphe pratique également), à la répétition de motifs personnels à chacun,  qui sont ensuite transposés d’un corps à l’autre. Cette forme de partage semble souder les interprètes entre eux, les ramène efficacement sur un plan commun où ils brillent ensemble, éclairés les uns par les autres.

À travers le temps

En jouant sur la durée, le spectacle, formé de deux parties séparées par une frontière poreuse, tisse une trame éclatée mais fluide à travers les duos entre les danseurs. Le projet très physique de Louis-Elyan Martin et Alejandro De Leon est particulièrement remarquable, puisqu’il propage autant d’énergie à la salle par le fin détail que par l’énergie explosive des corps. Tout en voix, Marie-Claire Forté et Nicolas Party sont également formidables, tissant des relations complexes et belles entre leurs longs et agiles corps. Les paroles d’un très beau texte (écrit par Guylaine Massoutre) sont chantées par les danseurs. Les voix et les mouvements de chacun s’influencent et, de fait, s’amplifient mutuellement. Une intéressante partition d’onomatopée explore la relation entre son et corps dans une suite très serrée d’actions rappelant le quotidien, qui agissent comme des instantanés, et donnent à observer des vifs clichés du réel. La chorégraphe avait à cœur d’intégrer sur scène les réflexions qu’elle peaufine en rapport à sa propre pratique en photographie. « Ma fascination pour la photographie vient du fait que, socialement, j’observe une inertie structurelle : il y a des choses qui sont terribles, et rien ne bouge. La photographie fixe le mouvement. La danse travaille autant l’inertie que la fulgurance. »

Au terme de cette longue traversée, reste le déploiement de ces intimités dans l’espace, fruit de la communication et la résonnance des sons et des gestes qui opère sa magie entre les interprètes. Pour sa part, la chorégraphe confie qu’elle prendra peut-être une pause après cette année de création très intense, mais qu’elle sera bien vite de retour en studio, et sur les planches, car il en reste encore beaucoup à dire et à explorer. Cette quête, dont nous ne nous lassons pas, est sans doute au centre toute danse.

crédits photos: Claudia Chan Tak, Mathieu Cormier